LIVRE 11, CHAPITRE XXI
mais elle ne va point au delà. Car , toutes les fols que quelque obstacle arrête cette puissance d’agir ou de ne pas agir, ou que quelque force >1001 à détruire l'indifférence de cette puissance , il n’y a plus de liberté , et la notion que nous en avons disparaît tout aussitôt.
S tl. C'est de quoi nous avons beaucoup d'exemples dans notre propre corps , et souvent plus que nous ne voudrions. Le cœur d’un homme bat et son sang circule , sans qu’il soit en son pouvoir de l'empêcher par aucune pensée ou volition particulière ; il n’est donc pas un agent libre, par rapport à ces mouvements, dont la cessation ne dépend pas de son choix et ne suit point la détermination de son esprit. Des mouvements convnlsife agitent ses jambes , de sorte que, quoiqu'il veuille en arrêter le mouvement , il ne peut le faire par aucune puissance de son esprit : ces mouvements convulsifs le contraignant de danser sans interruption , comme il arrive dans la maladie qu'on nomme chorta sancti Viti. 11 est tout visible que bien loin d'être en liberté à cet égard , il est dans une aussi grande nécessité de se mouvoir qu’une pierre qui tombe ou une balle poussée par une raquette. D’un autre côté, la paralysie empêche que ses jambes n’obéissent à la détermination de son esprit , s’il veut s'en servir pour porter son corps dans un autre lieu. La liberté manque dans tous ces cas , quoique, dans un paralytique même, ce soit une chose volontaire de demeurer assis, tandis qu'il préfère d’étre assis à changer de place. Volontaire n’est donc pas opposé à nécessaire , mais à Involontaire 1 ; car un homme peut préférer ce qu'il veut faire à ce qu’il n'a pas la puissance de faire : il peut préférer l'état où il est , à l’absence ou au changement de cet état, quoique , dans le fond , la nécessité l’ait réduit à ne pouvoir changer.
§ 12. Ce que c'est que la liberté.
Il en est des pensées de l’esprit comme des mouvements du corps. Lorsqu’une pensée est telle que nous avons la puissance de l'cloigner ou de la conserver , conformément à la préférence de notre esprit , nous sommes en liberté à cet égard. Un homme éveillé , étant dans la nèeeaité d’avoir constamment quelques idées
» « Cette justesse tl'expression me conviendrait asser,
■ mais l'usage s’en éloigne; et ceux qui opposent la ti-
■ berie ü la n&rssité, entendent parier, non pas des ac- • lions extérieures, mais de l’acte même de vouloir. •
dans l’esprit , n'est non plus libre de penser ou de ne pas penser , qu’il est en liberté d'empêcher ou de ne pas empêcher que son corps touche ou ne touche point un autre corps. Mais de transporter ses pensées d'une idée à l'autre , e'est ee qui est souvent en sa disposition; et en ce cas-là, il est aussi libre par rapport à ses idées qu’il l'est par rapport aux corps sur lesquels il s'appuie , pouvant se transporter de l'un à l’autre comme il lui vient en fantaisie. Il y a pourtant des idées qui, comme certains mouvements du corps, sont tellement Axées dans l'esprit, que dans certaines circonstances on ne peut les éloigner, quelque effort qu'on fosse pour cela. Un homme à la torture n'est pas en liberté de n’avoir pas l'idée de la douleur, et de l'éloigner en s'attachant à d’autres contemplations. Et quelquefois une violente passion agit sur notre esprit, comme le vent le plus furieux agit sur nos corps ' , sans
* •• Il y a de l'ordre et de la liaison dans les idées x comme dans les mouvements , car l’un répond parfaite* « ment à l’autre, quoique la détermination dans les mou- ? veinent* soit brute, et qu’elle soit libre, ou avec choix, x dans l’étre qui pense , et qne les biens et les maux ne x font qu'incliner sans le forcer. Car l'imc, en représen-
■ tant le corps, garde ses perfections, et quoiqu'elle dé- - pende du corps (à le bien prendre) dans les actions inx volontaires, elle est indépendante, et fait dépendre lo « corps d'elle- même, dans les antres. Mais cette ilépcn- » dance n'est que métaphysique , et consiste dans les » égards que Dieu a pour l'an, en réglant l'autre, ou pour « l’nn plus qne pour l’autre, à mesure des perfections ori- « ginale* d'un chacun ; au lieu que la dé|>endaiicc physique « consisterait dans une influence immédiate, que l’un re- « cevrait de l’autre dont il dépend. Au reste, il nous vient • des pensées involontaires, en partie du dietiors par les « objets qui frappent nos sens, et en partie du dedans, à « cause des impressions ( souvent insensibles ) qui restent « des perceptions précédentes , lesquelles continuent leur x action et se mêlent avec ce qui vient de nouveau. Nous » sommes passifs à cet égard , et même quand on veille, « des images ( sous lesquelles je comprends non-seulement « les représentations des figures , mais encore reilea des
■ sons et d’autres qualités sensibles) nous viennent,
■ comme dans les songes, sans être appelées. La langue « allemande les nomm tJHegcnde Gedanken, comme qui « dirait des pensées volantes qui ne wml pas en mitre x pouvoir, et où fl y a quelquefois des absurdités qui « donnent des scrupule* aux gens de bien, et de l’exercice « aux casuistcs et directeur* de conscience C’est comme x une lanterne magique qui fait paraître de* figure* sur la « muraille, A mesure que Ton tourne quelque chose au « dedans. Mais notre esprit , s’apercevant de quelque « image qui lui revient, peut dire : Halte là! et l'arrêter « pour ainsi dire. De plu* , l'esprit entre , comme bon lui n semble , dans certaines progressions de pensée* qui le •> mènent à d’autres. Mais cela s’entend quand les impie - » sions internes ou externes ne prévalent point. Il est vrai « qu’en cela les hommes diffêicnt fort , tant suivant leur « tempérament que suivant l'exercice on l’usage qu’ils
nous laisser la liberté de penser À d’autres choses auxquelles nous aimerions bien mieux penser. Mais lorsque l'esprit reprend la puissance d'arrêter ou de continuer , de commencer ou d'éloigner quelqu'un des mouvements du corps, ou quelqu'une de ses propres pensées, selon qu'il juge à propos de préférer l'un à l'autre, dés lors nous le considérons comme un agent libre.
S 13. Ce que c'est que ta nécessité.
La nécessité a lieu partout où la pensée n'a aucune part , ou bien partout où ne se trouve point la puissance d'agir ou de ne pas agir , en conséquence d’une direction particulière de l'esprit. Lorsque cette nécessité se trouve dans un agent capable de volilion , et que le commencement ou la continuation de quelque action est contraire à cette préférence de son esprit , je la nomme contrainte ; et lorsque l'empêchement ou la cessation d'une action est contraire à la volonté de cet agent , qu'on me permette de l'appeler cohibition. (juant aux agents qui n’ont absolument ni pensée ni volitlon , ce sont des agents nécessaires à tous égards *.
• font de leur empira, île sorte que l’un peut surmonter
■ des impressions où l’autre se laisse aller. *
1 « Il me semble qu'a proprement parler, quoique les
• volitions soient contingentes, la nécessité ne doit pas - être opposée à la volilion, mais à la contingence ,
■ comme j'ai déjà remarqué au Ç 8 | note 1 J, et que la né- « cessité ne doit pas être confondue avec la détermina-
• lion. Car il n'y a pas moins de connexion ou de doter*
• minalinn dans les pensées que dans Ica mouvements
• (être déterminé étant tout autre chose qu’être poussé et
■ forcé avec contrainte). Et si nous ne remarquons pas
• toujours la raison qui nous détermine, ou par laquelle
• nous nous déterminons, c'est que nous sommes aussi
• pou capables de nous apercevoir de tout le jeu de notre
• esprit et de ses pensées , te plus souvent imperceptibles
• et confuses , que nous le somme* de démêler toutes les
• machines que la nature fait jouer dans le corps. Ainsi,
• si par la nécessité on entendait la détermination cer- » (aine de l'homme, qu'une |>ai faite connaissance de toutes
• las circonstances de ce qui se passe au dedans et au « dehors de l'homnir pourrait faire prévoir à un esprit
• parfait, il est sûr que, les pensées étant aussi détermi*
• nées que les mouvements qu’dles représentent , tout « acte libre serait nécessaire. Mais il faut distinguer le
■ nécessaire du contingent quoique déterminé, et non-seu*
• lement les vérités contingentes ne sont point nécessaires,
• mais encore leurs limites ne sont pas toujours d'une « nécessité ahsolue ; car il faut avouer qu'il y a de la dif-
• férenre dans la manière de déterminer, entre les ronsé-
• quenccs qui ont lieu en matière nécessaire, et celles qui
• ont lieu en matière contingente. Les conséquences géo*
• métrique» et métaphysiques nécessitent , mais les con- » séquences physiques et morales inclinent sans nécessiter,
■ le pliAviqiie même ayant quelque chose de moral et de « volontaire |*ar rapport h Dieu, puisque les lois du mou*
S 14. La liberté n' appartient pas à la volonté .
Si cela est ainsi , comme je le crois , qu’on ▼oie si en prenant la chose de cette manière , L’on ne pourrait point terminer la question agitée depuis si longtemps , mais très-absurde , à mon avis , puisqu’elle est inintelligible : si la volonté de L homme est libre ou non. Car, de ec que je viens de dire, il s’ensuit nettement, si je ne me trompe , que cette question , considérée en ellemême , est très-mal conçue ; et que demander à un homme si sa volonté est libre , c’est tomber dans une aussi grande absurdité que si on lui demandait si son sommeil est rapide ou sa vertu carrée; parce que la liberté peut être aussi peu appliquée à la volonté , que la rapidité du mouvement au sommeil, ou la ligure carrée à la vertu. Tout le monde voit l’absurdité de ce» deux dernières questions; et qui les entendrait proposer sérieusement, ne pourrait s’empêcher d’eu rire : parce que chacun voit sans peine que les modifications du mouvement n’appartiennent point au sommeil , ni la différence de ligure à la vertu. Je crois de même que quiconque voudra examiner la chose avec soin, verra tout aussi clairement que la liberté, qui n’e»t qu’une puissance, appartient uniquement à dm agents, et ne saurait être un attribut ou une modification de la volonté, qui n'est elle-même rien autre chose qu'une puissance.
S 15. De la volilion.
La difficulté d’exprimer par des sons les actions intérieures de l’esprit, pour en donner par là des idées claires aux autres, est si grande, que je dois avertir ici mon lecteur que les mots
■ vcment n’ont point d'autre nécessité que celle du meil-
• leur. Or, Dieu choisit librement, quoiqu'il soit déterminé
• à choisir le mieux ; et , comme les corps ne choisissent
• pas ( Dieu ayant choisi pour eux ) l'usage a voulu qu'on ■> les appelât des agents nécessaires , àqnoi je ne ni’npa pose pas, pourvu qu’on ne confonde point le nécessaire « et le déterminé, et que Ton n’aille pas s'imaginer que les » êtres libres agissent d’une manière indéterminée , erreur
• qui a prévalu dans certains esprits, et qui détruit les « plus importantes vérités, même cet axiome fondamental « que rien n'arrive sans raison, sans lequel ni l’oxis- « tonco de Dieu , ni d’autres grandes vérités ne sauraient
• être bien démontrées. Quant à la contrainte, il est bon
• d'en distinguer deux espèces, l'une physique, comme
■ lorsqu'on porte un homme malgré lui en prison ; l’autre
■ morale, comme, par exemple , la contrainte d’un plus « grand mal ; car l'action qu'elle fait faire ne laisse pas
• d’être volontaire On peut être forcé aussi |>ar la consi-
■ duration d’un plus grand bien, comme lorsqu’on tente « un homme en lui proposant mi trop grand avantage,
■ quoiqu’on n'ait pas coutume d'ap|*eler cela contrainte- •