LIVRE 11, CHAPITRE XXI
n'a plus de force sur son esprit ; et c’est cette inquiétude actuelle qui détermine sa volonté à l'action à laquelle il est accoutumé , et qui par là , faisant de plus fortes impressions , prévaut encore à la première occasion , quoique , dans le même temps, il s’engage, pour ainsi dire , à luimême par de secrètes promesses à ne plus faire la même chose , et qu'il se figure que ce sera là en effet la dernière fois qu’il agira contre son plus grand intérêt. Ainsi, il se trouve de temps en temps réduit dans l’état de cette infortunée qui , en proie à une passion violente , s’écriait :
' Video meliora, proboque.
Détériora sequor :
Je vois le meilleur parti, je l’approuve, et je prends le pire. Cette sentence , qu'on reconnaît véritable , et qui n’est que trop confirmée par une constante expérience , est aisée à comprendre par cette voie-là , et ne l’est peut-être pas , de quelque autre sens qu'on la prenne \
• Médée, dans Ovide. Netanurph. , lib. VH, v. 20, 21.
» -i II y a quelque chose de beau et de solide dans ces 1 « considérations ; cependant je ne voudrais pas qu’on crût, a pour cela, qu’il faille abandonner ces anciens axiomes, a que la volonté soit le plus grand bien , ou qu'elle fuit le « plus grand mal qu’elle sent. La source du peu d’applica*
- tion aux vrais biens vient en bonne partie de ce que, dans « les matières et dans les occasions où les sens n’agissent *• guère, la plupart de nos pensées sont sourdes, pour ainsi « dire (je les appelle cogitationes cœcas en latin ) , c’eat-à-
- dire , vides de perception et de sentiment, et consistant « dans l’emploi tout nu des caractères , comme il arrive à « ceux qui calculent en algèbre, sans envisager de [temps a en temps les figures géométriques : et les mots font or* m dinairement en cela le même effet que les caractères d’aa rillimétiquc ou d’algèbre. On raisonne souvent en paro-
• les, sans avoir presque l’objet même dans l'esprit... C’est a ainsi que les hommes , le plus souvent , pensent à Dieu, a à ta vertu , à la félicité ; ils parlent et raisonnent sans a idées expresses. Ce n’est pas qu’ils n’en puissent avoir,
« puisqu’elles sont dans leur esprit; mais ils ne se donnent a point la peine de pousser l'aualyse... Ainsi , si nous pré* a férons le pire, c’est que nous sentons le bien qu’il ren- « ferme, sans sentir ni le mal qu’il y a, ui le bien qui est a dans la part contraire. Nous supposons et croyons , ou a plutôt, nous récitons seulement sur la foi d’autrui, ou a tout au plus sur celle de la mémoire de nos raisonne*
« ments passés, que le plus grand bien est dans le rrnil- > leur parti, et le plus grand mal dans l’autre ; mais quand
• nous ne les envisageons point, nos pensées et nos raisona nements, contraires au sentiment, sont une espèce de a psittacisme , qui ne fournit rien pour le présent à l’es* a prit.... Cependant si l'esprit usait bien de ses avantages, « il triompherait hautement. Il faudrait commencer par a l'éducation , qui doit être réglée en sorte qu’on rende les « vrais biens et les vrais maux autant sensibles qu’il se ■ peut , en revêtant les notions qu’on s'en forme des a circonstances plus propres k ce dessein ; et un homme « fait, à qui manque cette excellente éducation, doit cora-
S 36. L* éloignement de la douleur est le premier degré vers le bonheur.
Si Dons recherchons la raison de ce qu’ic) l’expérience vérifie avec tant d’évidence , et que nous examinions comment cette inquiétude opère toute seule sur la volonté , et la détermine à prendre tel ou tel parti , nous trouverons que, comme nous ne sommes capables que d’une seule détermination de la volonté vers une seule action à la fois , {'inquiétude présente , qui nous presse, détermine naturellement la volonté en vue de ce bonheur auquel nous tendons tous dans toutes nos actions. Car, tant que nous sommes tourmentés de quelque inquiétude , nous ne pouvons nous croire heureux ou dans le chemin du bonheur , parce que chacun regarde la douleur et {'inquiétude comme des choses incompatibles avec la félicité, et, qui plus est, on en est convaincu par le propre sentiment de la douleur, qui nous ôte même le goût des biens que nous possédons actuellement ; car une petite douleur suffit pour corrompre tous les plaisirs dont nous jouissons. Par conséquent , ce qui détermine incessamment le choix de notre volonté à l’action qui la suit , sera toujours l’éloignement de la douleur , tant que nous en sentons quelque atteinte ; cet affranchissement étant le premier degré vers le bonheur, et la condition sans laquelle nous n’y saurions jamais parvenir *.
a roencer plutôt tard que jamais, à chercher des plaisirs n lumineux et raisonnables... en un mot, profiter des bons a mouvements, comme de la voix de Dieu qui nous ap* a pelle, pour prendre des résolutions efficaces. >•
* » Si l’oo entend par inquiétude un véritable déplai* » sir, en ce sens je n’accorde point qu’il soit le seul ai* « guUlon. Ce sont, le pins souvent, ces petites percep* » .lions insensibles , qu’on pourrait appeler des douleurs « inapcrceptibles, si la notion de la douleur ne renfermait « l’aperception. Ces petites impulsions consistent à se « délivrer continuellement des petits empêchements , à « quoi notre nature travaille sans qu’on y pense. C’est en a quoi consiste véritablement cette inquiétude qu’on sent a sans la connaître, qui nous fait agir dans les passions a aussi bien que lorsque nous paraissons le plus trana quilles. Car, nous ne sommes jamais sans quelque « action et mouvement , qui ne vient que de la nature « qui travaille toujours à se mettre mieux à son aise. Et a c’est ce qui nous détermine aussi avant toute consul* » tation , dans les cas qui nous paraissent les plus indlf* « férents , parce que nous ne sommes jamais parfaitement a ai balance , et ne saurions être mi-partis exactement « entre deux cas. Or, si ces éléments de la douleur (qui « dégénèrent quelquefois en douleur ou déplaisir véri- <■ table, lorsqu'ils croissent trop) étaient de vraies dou- " leurs, nous serions toujours misérables , en poursuivant a te bien que nous cherchons avec inquiétude et ardeur « Mais c’est tout le contraire : et l amas de ces petits " succès continuels de la nature , qui se met de phis fh
S 37. Parce que c'est la seule chose qui nous est présente.
Une autre raison pourquoi l'on peut dire que l 'inquiétude détermine seule Ja volonté , c'est qu'il n’y a que cela de présent & l'esprit, et que c’est contre la nature des choses que ce qui est absent opère ou il n'est pas. On dira peut-être qu'un bien absent peut être offert & l'esprit par voie de contemplation , et y être comme présent. Il est vrai que l'idée d’un bien absent peut être dans l'esprit , et y être considérée comme présente : cela est incontestable. Mais rien ne peut être dans l'esprit , comme un bien posent , en sorte qu'il soit capable de contrc-balancer l'eloignement de quelque inquiétude dont nous sommes actuellement tourmentés , que lorsque ee bien excite actuellement quelque désir en nous ; et l'inquiétude causée par ce désir est justement ce qui prévaut pour déterminer la volonté. Jusque-là, l’idce d'un bien, quel qu'il soit, supposée dans l'esprit , n’y est , tout ainsi que d'autres Idées , que comme l’objet d'une simple spéculation tout à fait Inactive, qui n’opère nullement sur la volonté , et n’a aucune force pour nous mettre en mouvement , comme je le ferai voir tout à l’heure. En effet, combien y a-t-il de Rens à qui l'on a représenté les joies indicibles du paradis par de vives peintures, qu’ils reconnaissent possibles et probables, qui, cependant , se contenteraient volontiers deila félicité dont ils jouissent dans ee monde? C’est que les inquiétudes de leurs présents désirs, venant à prendre le dessus, et à se porter rapidement vers
• plut à son aixr, en tendant au bien et jouissant de son « image, ou diminuant le senUment de la douleur, est
• déjà un plaisir considérable, et vaut souvent mieux « que la jouissance conUnuclIc du bien ; et loin qu'on « doive regarder cette inquiétude comme une chose in- « compatible avec la félicité, je trouve que l'inquiétude « est essentielle à la félicité des créatures, laquelle ne « consiste jamais dans une parfaite possession, qui les « rendtait insensibles et comme stupides, mais dans un » progrès continuel et non interrompu à de plus grands « biens , qui ne peut manquer d'être accompagné d’un , désir, on du moins d'une inquiétude continuelle, mais « qui se home à ces éléments ou rudiments de la dou- . leur, inaperreptibles à part , lesquels ne laissent pas
• d’être suffisants pour servir d'aiguillon , et pour excf- « ter la volonté... Ces appélitions, petites ou grandes, « sont ce qüi s’appelle, dans lés écoles, motus primo . prim i , et ce sont Véritablement les premiers pas que
• la nature nous fait faire, non pas tant vers le bonheur « quo vers la joie, car on n’y regarde que le présent : - mais l’expérience et la raison apprennent à régler ces « appélitions , et à les modérer, pour qu'elles puissent « conduire an bonheur. «.
les plaisirs de cette viè , déterminent , chacune à son tour, leurs volontés à rechercher ees plaisirs; et, pendunt tout ce temps-là, ils ne font pas un seul pas, ils ne sont portés par aucun désir vers les biens de l’autre vie, quelque excellents qu’ils se les figurent.
S 38. Parce que tous ceux qui reconnaissent la possibilité d'un bonheur après cette vie, ne le recherchent pas.
Si la volonté était déterminée par la vue du bien, selon qu'il parait plus ou moins important à l'entendement lorsqu’il vient à le contempler , ce qui est le cas ou se trouve tout bien absent par rapport à nous ; si , dis-je , la volonté s'y portait , et y était entraînée par la considération du plus ou du moins d’excellence, comme on le suppose ordinairement, je ne vois pas que la volonté pût jamais perdre de vue les délices éternelles et infinies du paradis, lorsque l’esprit les aurait une fois contemplées et considérées comme possibles. Car , supposé , comme on croit communément , que tout bien absent , proposé et représenté à l’esprit, détermine par cela seul la volonté , et nous mette en action par même moyen ; comme tout bien absent est seulement possible et non infailliblement assuré , il s’ensuivrait inévitablement de là , que le bien possible qui serait infiniment plus cxeellent que tout autre bien , devrait déterminer constamment la volonté par rapport à toutes les actions successives qui dépendent de sa direction ; et qu'ainsi nous devrions marcher d'un pas ferme et constant dans la route du ciel , sans nous arrêter ou nous détourner ailleurs, l’état d'une éternelle félicité après cette vie étant infiniment préférable à l'espérance d'acquérir des richesses , des honneurs , ou quelque autre bien dont nous puissions nous proposer la jouissance dans ce monde , quand même la possession de cc dernier bien nous paraîtrait plus probable : car rien de ce qui est à venir n’est eneore en notre possession ; et , par conséquent, nous pouvons être trompés dans l’attente même de ces biens. Si donc il était vrai que le plus grand bien, offert à l’esprit , déterminât en même temps la volonté , un bien aussi excellent que celui qu'on attend après cette vie , nous étant une fois proposé, ne pourrait qne s’emparer entièrement de la volonté et I attacher fortement à la recherche de cc bien infiniment excellent , sans lui permettre jamais de s’en éloigner. Oir , comme la volonté gouverne et dirige les pensées aussi bien que les autres actious , elle