LIVRE 11, CHAPITRE XXI
fixerait l'esprit à la contemplation de ce bien , s'il était vrai qu'elle fût nécessairement déterminée vers ce que l’esprit considère et envisage comme le plus grand bien.
On ne néglige pourtant jamais une grande inquiétude.
Tel serait , en ce cas-là , l’état de l’àme , et la pente régulière de la volonté dans toutes scs déterminations. Mais c'est cc qui ne paraît pas fort clairement par l’expérience ; puisque au contraire nous négligeons souvent ce bien , qui , de notre propre aveu , est infiniment au-dessus de tous les autres biens, pour satisfaire des désirs inquiets qui nous portent successivement à de pures bagatelles. Mais , quoique ce souverain bien , que nous reconnaissons d'une durée éternelle et d’une excellence indicible , et dont même notre esprit a quelquefois été touché , ne fixe pas pour toujours notre volonté , nous voyons pourtant qu’une grande et violente inquiétude , s'étant une fois emparée de la volonté , ne lui donne aucun répit; ce qui peut nous convaincre que c’est ce sentiment-là qui détermine la volonté.. Ainsi , quelque véhémente douleur du corps , l'indomptable passion d’un homme fortement amoureux , ou un impatient désir de vengeance, arrêtent et fixent entièrement la volonté; et la volonté , ainsi déterminée , ne permet jamais à l’entendement de perdre son objet de vue ; mais toutes les pensées de l’esprit et toutes les puissances du corps sont portées sans Interruption de cc cûté-Ià par la détermination de la volonté , que cette violente inquiétude met en action pendant tout le temps qu’elle dure. D’où il parait évidemment, ce me semble , que la volonté , ou la puissance que nous avons de nous porter à une certaine action préférablement à toute autre, est déterminée en nous par ce que j'appelle inquiétude ; sur quoi je souhaite que chacun examine en soi-méme si cela n'est point ainsi.
Jj 30. Le désir accompagne toute inquiétude.
Jusqu’ici je me suis particulièrement attaché à considérer Y inquiétude qui naît du désir comme cc qui détermine la volonté , parce que c'en est le principal et le plus sensible ressort. En effet, il arrive rarement que la volonté nous pousse à quelque action , ou qu'aucune action volontaire soit produite en nous, sans que quelque désir l’accompagne; et c’est là, je pense, la raison pourquoi la volonté et le désir sont si souvent confondus ensemble. Cependant il ne faut pas regar-
der Y inquiétude , qui fait partie ou qui est du moins une suite de la plupart des autres passions, comme entièrement exclue dans ce cas ; car la haine, la crainte, la colère, l’envie, la honte, etc. , ont chacune leurs inquiétudes , et par là opèrent sur la volonté. Je doute que dans la vie et dans la pratique, aucune de ccs passions existe toute seule dans une entière simplicité, sans être mélée avec d’autres , quoique dans le discours et dans nos réflexions nous ne nommions et ne considérions que celle qui agit avec le plus de force, et qui éclate le plus dans l'état présent de l’àine. Je crois même qu’on aurait de la peine à trouver quelque passion qui ne soit accompagnée de désir. Du reste , je suis assuré que partout où il y a de Y inquiétude , il y a du désir ; car nous désirous incessamment le bonheur ; et autant que nous sentons d'inquiétude , il est certain que c’est autant de bonheur qui nous manque , selon notre propre opinion , dans quelque état ou condition que nous soyons d’ailleurs. Et comme le moment présent n’est pas notre éternité , nous portons notre vue au delà du temps présent , quels que soient les plaisirs dont nous jouissons actuellement ; et le désir , accompagnant ces regards anticipés sur l’avenir, entraîne toujours la volonté à sa suite. De sorte qu’au milieu même de la Joie , ce qui soutient l'action d'où dépend le plaisir présent , c'est le désir de continuer ce plaisir, et la crainte d'en être privé : et toutes les fois qu’une plus grande inquiétude que cellelà vient à s'emparer de l’esprit , elle détermine aussitût la volonté à quelque nouvelle action , et le plaisir présent est négligé *.
1 « Plusieurs perceptions et inclinations concourent h « la volition parfaite, qui est le résultat de leur conflit. « Il y en a d’imperceptibles à part , dont l’amas fsit une « inquiétude, qui nous pousse saaa qu’on en voie le au- « jet ; il y en a plusieurs jointes ensemble, qui portent à « quelque objet, ou qui nous en éloignent : et alors c’est « crainte ou désir, accompagné aussi de quelque inquié-
- tude, qui ne va pas toujours jusqu’à la volonté. Enfin,
- il y a des impulsions accompagnées effectivement de « plaisir ou de douleur, et toutes ces perceptions sont ,
- ou des sensations nouvelles, on des imaginations res- « tées de quelque sensation passée, accompagnées ou « non accompagnées du souvenir, qui , renouvelant les « attraits que ces mêmes images avaient dans ces sensa- « lions précédentes, renouvellent aussi les impressions
- anciennes , à proportion de La vivacité de Hmagina- « lion ; et de toutes ces impnlsions résulte enfin la vo- * lonté pleine. Cependant tes désirs et les tendances dont
- on s'aperçoit , sont souvent aussi appelées des voûtions,
- quoique moins entières, soit qu’elles prévalent et en-
- traînent, ou oon. Ainsi, il est aisé de juger que La vo-
- lonté ne saurs subsister sans désir et sans fuite; rar.
ogte
$ 40. //inquiétude la plus pressante détermine naturellement la volonté.
Mal» comme dan» ce monde nous sommes assiégés de diverses inquiétudes et distraits par différents désirs, ce qui se présente naturellement & rechercher après cela , c’est de savoir laquelle de ces inquiétudes est la première à déterminer la volonté à l'action suivan te ? A quoi l’on peut répondre qu’ordinalrement c'est la plus pressante de toutes celles dont on croit alors pouvoir se délivrer ’. Car la volonté étant cette puissance que nous avons de diriger nos facultés opératives à quelque action pour nue certaine fln, elle ne peut être mue vers une chose, dans le temps même qne nous jugeons ne pouvoir absolument point l’obtenir. Autrement , ce serait supposer qu'un être intelligent agirait de dessein formé pour une certaine fin , dans la seule vue de perdre sa peine ; car c’est là précisément agir en vue de ce qu’on juge ne pouvoir nullement obtenir. C’est pour cela aussi que de fort grandes inquiétudes n’excitent pas la volonté quand on les juge incurables. On ne fait en ce cas-là aucun effort pour s’en délivrer. Mais, celles-là exceptées, V inquiétude la plus considérable et la plus pressante qne nous sentons actuellement , est ce qui d’ordinaire détermine successivement la volonté, dans cette suite d’actions volontaires dont notre vie est composée. La plus grande inquiétude actuellement présente, est ce qui nous pousse à agir; c’est l’aiguillon qu’on sent constamment, et qui pour l’ordinaire détermine la volonté au choix de l’action immédiatement suivante. Car nous devons toujours avoir ceci devant les yeux : que le propre et le seul objet de la volonté c’est quelqu’une de nos actions, et rien autre chose. Et en effet, par notre volition nous ne produisons antre chose que quelque action qui est en notre puissance. C'est à quoi notre volonté se termine sans aller plus loin.
« c’est sinsi que Je crois qu’on pourrait appeler l’opposé ■ du désir. »
• . Comme le résultat de la balance fait U deterroi-
• nation finale , je croirais qu'il peut arriver que la plus - pressante des inquiétudes ne prévale point ; car, quand . P)le prévaudrait a chacune des tendances opposées, . prises à part, il se peut que le» autres, jointes ensem- € ble, la surpassent. 1,'esprit peut même user de l'adresse « des dichotomies, pour faire prévaloir tantôt les unes, S tantôt les autres ... 11 est vrai qu’il doit y pourvoir de « loin, car dans le moment du combat, il n’est plus
• temps d'user de ce» artifices. ..
Ftrtur auriça nee audit currut hab«nat.
S 4t. Tous les hommes désirent le bonheur.
Si l’on demande, outre cela, ce que c’est qui excite le désir, je réponds que c'est le bonheur , et rien autre chose. Bonheur et misère sont les noms de deux extrêmes dont les dernières bornes nous sont inconnues : c’est ce que l’œil n’a point vu, que l’oreille n’a point entendu, et que le cœur de l'homme n’a jamais compris '. Mais il se fait en nous de vives impressions de l'un et de l'autre , par différentes espèces de satisfaction et de joie , de tourment et de chagrin , que je comprendrai , pour abréger, sous les non» de plaisir et de douteur, qui conviennent, l’un et l’autre, à l’esprit aussi bien qu’au corps; ou qui, pour parler exactement , n’appartiennent qu’à l’esprit, quoique tantôt ils prennent leur origine dans l’esprit, à l’occasion de certaines pensées, et tantôt dans le corps , à l’occasion de certaines modifications du mouvement.
S 42. Ce que c’est que le bonheur.
Ainsi le bonheur, pris dans toute son étendue, est le plus grand plaisir dont nous soyons capables , comme la misère , considérée dans la même étendue, est la plus grande douleur que noos puissions ressentir ; et le plus bas degré de ee qu'on peut appeler bonheur, c'est cet état, où, délivré de toute douleur , on jouit d'une telle mesure de plaisir présent, qu’on ne saurait être contant avec moins. Or, parce que c'est l'impression de certains objets sur nos esprits, on sur nos corps, qui produit en nous le plaisir ou la douleur en différents degrés , nous appelons bien tout ce qui est propre à produire en nous du plaisir , et , au contraire , nous appelons mal ce qui est propre à produire en nous de ta douleur * ; et nous ne les nommons ainsi qu'à cause de l’aptitude que ces choses ont à nous causer du plaisir ou de la douleur, en quoi consistent notre bonheur et
* 1. Cor. II. 9.
» x Je croirais que le bonheur csl un plaisir durable ;
* ce qui ne saurait avoir lieu sans une progression con- „ Unuelie à de nouveaux plaisirs.... Le bonheur est donc, « pour ainsi dire, un chemin par des plaisirs, et le plaisir « n'esl qu’un pas et un avancement vers le bonheur, le . pius court qui se peut faire, suivant les présentes im- - pressions, mais non pas toujours le meilleur.... Ce qui . fait connaître que c'est la raison et la volonté qui nous
• mènent vers le bonheur, mais que le sentiment et 1 ap- » pélit ne nous portent que vers le plaisir.... Le èienest ee „ qui sert ou contribue au plaisir, comme le mal , ce qui « contribue à la douleur. Mais dans la collision avec un « plus grand bien, le bien qui nous en priverait , poun « rail devenir un véritable mal, en tant qu’il contribuerait n à la douleur qui en devrait naître. •