‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 110 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXI

notre misère. Du reste , quoique ce qui est propre à produire quelque degré de plaisir soit bon en soi-même, et que ce qui est propre à produire quelque degré de douleur soit mauvais , cependant il arrive souvent que nous ne le nommons pas ainsi , lorsque l'un ou l’autre de ces biens ou de ccs maux se trouve en concurrence avec un plus grand bien ou avec un plus grand mal : I car alors on donne avec raison la préférence à ce qui a plus de degrés de bien , ou moins de degrés de mal. De sorte qu’à juger exactement de ce que nous appelons bien et mal , on trouvera qu’il se compose en grande partie d’idées de comparaison ; car la cause de chaque diminution de douleur , aussi bien que de chaque augmentation de plaisir , participe de la nature du bien ; et , au contraire , on regarde comme mal la cause de chaque augmentation de douleur et de chaque diminution de plaisir.

S 43. Quoique ce soit là ce qu’on nomme bien et mal , et que tout bien soit l’objet propre du désir en général , cependant tout bien , celui-là même qu'on voit et qu’on reconnaît être tel , n’émeut pas nécessairement le désir de chaque homme en particulier ; mais chacun n’en désire qu’une partie , ou que ce qu’il regarde comme faisant une partie nécessaire de son bonheur. Tous les autres biens, quelque grands qu’ils soient, réellement ou en apparence, n’excitent point les désirs d’un homme qui, dans la disposition présente de son esprit, ne les considère point comme faisant partie du bonheur dont il peut se contenter. Le bonheur , considéré sous ce point de vue , est le but auquel chaque homme tend constamment et sans interrnption ; et tout ce qui en fait partie est l’objet de ses désire. Mais en même temps 11 peut regarder d’un œil indifférent d’autres choses qu’il reconnaît bonnes en elles-mêmes ; il peut , dis-je , ne les point désirer, les négliger et rester satisfait, sans en avoir la jouissance, li n’y a personne , je pense, qui soit assez dénué de sens pour nier qu’il n’y ait du plaisir dans la connaissance de la vérité ; et , quant aux plaisirs des sens , ils ont trop de partisans pour qu’on puisse mettre en question si les hommes les aiment ou non. Cela étant , supposons qu’un homme mette son contentement dans la jouissance des plaisirs sensuels , et un autre dans les charmes de la science ; quoique l’un des deux ne puisse nier qu’il n’y ait du plaisir dans ce que l’autre recherche , cependant , comme nui des deux ne fait consister une partie de son bonheur

dans ce qui platt à l’autre , l’un ne désire point ce que l’autre aime passionnément, mais chacun d’eux est content , sans jouir de ce que l'autre possède; et, par conséquent, sa volonté n’est point déterminée à le rechercher. Cependant , si l'homme d'étude vient à être pressé de la faim et de la soif, quoique sa volonté n'ait jamais été déterminée à chercher la bonne chère , les sauces piquantes , ou les vins délicieux , par le goût agréable qu'il y ait trouvé , il est d'abord déterminé à manger et à boire par l'inquiétude que lui cause la faim et la soif ; et il se repaît , quoique peut-être avec beaucoup d’indifférence, du premier mets propre à le nourrir qu'il rencontre. L’épicurien , d’un autre côté , se donne tout entier à l’étude , lorsque la honte de passer pour Ignorant , ou le désir de se faire estimer de sa maîtresse , peuvent lui faire regarder avec inquiétude le manque de connaissances. Ainsi , avec quelque ardeur et quelque persévérance que les hommes eourent après le bonheur , ils peuvent avoir une idée claire d'un bien excellent en soi-même , et qu'ils reconnaissent pour tel , sans s’y intéresser, ou y être aucunement sensibles, s’ils croient pouvoir être heureux sans lui. Il n'en est pas de même de la douleur ; elle intéresse tous les hommes , car ils ne sauraient sentir aucune inquiétude sans être émus. Il s'ensuit de là que le manque de tout ce qu’ils jugent nécessaire à leur bonheur, les rendant • inquiets , un bien ne parait pas plutôt faire partie de leur bonheur, qu’ils commencent à le désirer.

S 44. Pourquoi l’on ne désire pas toujours le plus grand bien.

Je crois donc que chacun peut observer en soi-même et dans les autres , que le plus grand bien visible n’excite pas toujours les désirs des hommes à proportion de l’excellence qu’il parait avoir et qu’on g reconnaît, quoique la moindre petite incommodité nous touche , et nous dispose actuellement à chercher à nous en délivrer. La raison de cela se déduit évidemment de la nature même de notre bonheur et de notre misère. Toute douleur actuelle, quelle qu’elle soit , fait partie de notre misère présente ; mais tout bien absent n’est pas considéré comme faisant en tout temps une partie nécessaire de notre présent bonheur , ni son absence non plus comme faisant une partie de notre misère. Si cela était,

* Uneasy, c’est-k-dire, non à leur aise, s’il était permis de parler ainsi, ou mésaises, comme on a parlé

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nous serions constamment et Infiniment misérables , parce qu’il y a une infinité de degrés de bonheur dont nous ne jouissons point. C'est pourquoi , toute inquiétude étant écartée , une portion médiocre de bien suffit pour donner aux hommes une satisfaction présente ; de sorte que peu de degrés de plaisirs ordinaires qui se succèdent les uns aux autres , composent une félicité qui peut fort bien les satisfaire. Sans cela , il ne pourrait point y avoir lieu à ces actions indifférentes et visiblement frivoles , auxquelles notre volonté se trouve souvent déterminée , jusqu'à y consumer volontairement une partie de notre vie. Ce relâchement , dis-je , ne saurait s’accorder en aucune manière avec une constante détermination de la volonté ou du désir vers ce qui nous parait le plus grand bien. C'est de quoi il est aise de se convaincre; et il y a fort peu de gens, a mon avis, qui aient besoin d’aller bien loin de chez eux pour en être persuadés. En effet, il n’y a pas beaucoup de personnes ici-bas , dont le bonheur parvienne à un tel point de perfection, qu’il leur fournisse une suite constante de plaisirs médiocres, sans aucun mélange A' inquiétude; et cependant, ils seraient bien aises de demeurer toujours dans ce monde , quoiqu'ils ne puissent nier qu’il est possible qu’il y ait, après cette vie, un état éternellement heureux, et infiniment plus excellent que tous les biens dont on peut jouir sur la terre. Ils ne sauraient même s’empêcher de voir que cet état est plus possible que l’acquisition et la conservation de cette petite portion d'honneurs , de richesses ou de plaisirs, après quoi ils soupirent, et qui leur fait négliger cette éternelle félicité. Mais, quoiqu'ils voieut distinctement cette différence, et qu’ils soient persuadés de la possibilité d’un bonheur parfait , certain et durable , dans un état à venir, et convaincus évidemment qu’ils ne peuvent s’en assurer ici-bas la possession, tandis qu'ils bornent leur félicité à quelque petit plaisir , ou à ce qui regarde uniquement cette vie, et qu’ils excluent les délices du paradis du rang des choses qui doivent faire une partie nécessaire de leur bonheur, cependant leurs désirs ne sont point émus par ce plus grand bien apparent , ni leurs volontés déterminées à aucune action ou à aucun effort qui tende a le leur faire obtenir.

S 15. Pourquoi le plus grand bien n’émeut pas la volonté lorsqu’il n’est pas désiré.

I.es nécessités ordinaires de la vie en remplissent une très-grande partie par les inquié-

tudes de la faim, de la soif, du chaud, du froid, de In lassitude causée parle travail, de l’envie de dormir, etc. , lesquelles reviennent constamment à certains temps , sans compter les maux d'accident. Et si nous joignons a cela les inquiétudes chimériques (comme la démangeaison d’acquérir des honneurs , du crédit , ou des richesses, etc.), que la mode, l'exemple ou l'éducation nous rendent habituelles, et mille autres désirs irréguliers qui nous sont devenus naturels par la coutume, nous trouverons qu'il n’y a qu'une très-petite portion de notre vie qui soit assez exempte de ces sortes d'inquiétudes pour nous laisser en liberté d'étre attirés par un bien absent plus éloigné. Nous sommes rarement dans une entière quiétude, et assez dégagés de la sollicitation de nos désirs naturels ou acquis ; de sorte que les inquiétudes qui se succèdent constamment en nous, et qui émanent de ce fonds que nos besoins naturels ou nos habitudes ont si fort grossi , s'emparant tour à tour de la volonté , nous n'avons pas plutôt terminé l'action a laquelle nous avons été engagés par une détermination particulière de cette faculté, qu'une autre inquiétude est prête a nous mettre à l'œuvre, si j’ose m’exprimer ainsi. Car comme c'est en éloignant les maux que nous sentons, et dont nous sommes actuellement tourmentés, que nous nous délivrons de la misère , et comme c'est , par conséquent , la première chose qu'il faut faire pour parvenir au bonheur ; il arrive de la qu'un bien absent auquel nous pensons , que nous reconnaissons pour un vrai bien, et qui nous parait tel actuellement, mais dont l'absence ne fait pas partie de notre misère, est écarté de notre pensée pour faire place au soin de nous délivrer des inquiétudes que nous sentons actuellement; jusqu'à ce que venant a contempler de nouveau ce bien comme il le mérite, cette contemplation l'ait, pour ainsi dire , approché plus prés de notre esprit , nous en ait donné quelque goût , et nous ait inspiré quelque désir, qui, commençant dès lors a faire partie de notre présente inquiétude, se trouve en mesure d'être satisfait avec nos autres désirs , et détermine à son tour la volonté , a proportion de sa véhémence, et de l'impression qu'il fait sur nous.

J 4 G. Une juste considération des choses fait naître le désir.

Ainsi , en considérant et examinant comme il faut quelque bien que ce soit qui nous est

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