‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 111 sur 423 · LIVRE H, CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

LIVRE H, CHAPITRE XXL

proposé , il est en notre puissance d'exciter nos désirs d'une maniéré proportionnée à l'excellence de oe bien , qui par là peut en temps et Heu opérer sur notre volonté , et devenir actuellement l'objet de nos recherches. Car un bien , pour grand qu'on le connaisse , n'affecte point notre volonté, qu'il n’ait excité dans notre esprit des désirs qui font que nous ne pouvons plus en être privés sans inquiétude. Avant cela, nous ne sommes point dans la sphère de son activité, notre volonté n’étant soumise qu’à la détermination des inquiétudes qui se trouvent actuellement en nous , et qui , tant qu’elles y subsistent, ne cessent de nous presser, et de fournir à la volonté le sujet de sa prochaine détermination; l’hésitation (lorsqu'il s'en trouve dans l'esprit) se réduisant uniquement à savoir quel désir doit être le premier satisfait, quelle inquiétude doit être la première éloignée. De là vient qu'aussi longtemps qu'il reste dans l’esprit quelque inquiétude , quelque désir particulier , il n’y a aucun bien, considéré simplement comme tel, qui ait lieu d'affecter la volonté, ou de la déterminer en aucune manière : parce que, comme nous l'avons déjà dit, le premier pas que nous faisons vers le bonheur tendant à nous délivrer entièrement de la misère , et à en éloigner tout sentiment, la volonté n'a pas le loisir de songer à autre chose , jusqu'à ce que chaque inquiétude que nous sentons , soit parfaitement dissipée: et, vu la multitude de besoins et de désirs dont nous sommes comme assiégés dans l'état d'imperfection où nous vivons, il n'y a pas apparence que dans ce monde nous nous trouvions jamais entièrement libres à cet égard.

$ 47. La puissance que nous avons de suspendre chacun de nos désirs, nous fournit le moyen d'examiner avant que de nous déterminer à agir.

Comme donc il se rencontre en nous un grand nombre d’inquiétudes qui nous pressent sans cesse , et qui sont toujours en état de déterminer la volonté, il est naturel, comme j'ai déjà dit , que celle qui est la plus considérable et la plus véhémente , détermine la volonté à l'action prochaine. C’est là en effet oe qui arrive pour l’ordinaire , mais non pas toujours. Gàr l'âme ayant le pouvoir de suspendre l'accomplissement de quelqu'un de ses désirs, comme U parait évidemment par l'expérience , elle est , par conséquent, en liberté de les considérer tous l'un

après l’autre , d'en examiner les objets , de les observer de tous côtés , et de les comparer les uns avec les autres. C’est en cela que consiste la liberté de l'homme ; et c’est du mauvais usage qu'il en fait que procède toute cette diversité d'égarements, d'erreurs et de fautes où nous nous précipitons dans la conduite de notre vie et dans la recherche que nous faisons du bonheur , lorsque nous déterminons trop promptemeut notre volonté, et que nous nous engageons trop tôt à agir , avant que d'avoir bien examiné quel parti nous devons prendre. Pour prévenir cet inconvénient , nous avons la puissance de suspendre l’exécution de tel on tel désir ; comme chacun le peut éprouver tous les jonrs en soimême. C’est là , ce me semble , la source de toute liberté ; et c’est en quoi consiste , si je ne me trompe , ce que nous nommons, quoique improprement a mon avis, libre arbitre '. Car en suspendant ainsi nos désirs avant que la volonté soit déterminée à agir , et que l’action qui suit cette détermination soit faite, nous avons , durant tout ce temps-là , la commodité d'examiner, de considérer, et de juger quel bien ou quel mal 11 y a dans ce que nous allons faire ; et lorsque nous avons jugé après un légitime examen, nous avons fait tout ce que nous pouvons ou devons faire en vue de notre bonheur ; après quoi , ce n'est plus notre faute de désirer, de vouloir, d’agir conformément au dernier résultat d’un

' • L’exécution de notre désir est suspendue, lorsqu* > ce désir n'est pas uses fort pour nous émouvoir, et « pour surmonter U peine ou l'incommodité qu’U y a de

- le satisfaire. ... Mais lorsqu'il est asaex fort en lui-même

- pour émouvoir, il peut être arrêté par des inclinations

• contraires.... Cependant, ces inclinations , qui doivent

- se trouver déjà dans l’àme, elle ne les a pas oo son

• pouvoir D faut doue que l'esprit soit préparé par

■ avance et se trouve déjà en train d'aller de pensée eri

- pensée, pour ue se pas Irop arrêter dans un pas glls- « sant et dangereux. Il etl bon pour cela de s'accoutumer

■ à ne penser que comme en passant à de certaines cho-

- ses surtout à procéder méthodiquement et à s’at-

h tacher à un train de pensées dont la raison et non le

- hasard {c'est-à-dire les impressions insensibles et es- « sueiles) fassent la liaison II faut se recueillir de temps

• en temps et s'élever au-dessus du tumulte présent des

- impressions.... C'est par ces méthodes et par ces arti- « fices que nous devenons comme maîtres de doux*

« mêmes et non par le principe Imaginaire d'une in-

.« différence d'équilibre, daos laquelle quelques-uns « voudraient faire consister l'essence de la liberté, comme

- si on pouvait se déterminer sans sujet...., c'est-à-dire

- sans l'opposition d'antres inTiinatkms , ou sans quelque « autre moyen explicable. C’est recourir au chimérique,

- comme dans les facultés nues ou qualités occultes des

- scolastiques , où U n’y a ni rime ni raison. •

ilncfcre examen : c’est plutôt une perfection de notre nature.

§ 48. Être déterminé par son propre jugement n’est pas me chose qui détruise la liberté.

Bien loin que ce soit là ce qui restreint ou diminue la liberté , c’est ce qui en fait l’utilité et la perfection. C’est là , dis-je , la fin et le véritable usage de la liberté , au lieu d'en être la diminution : et plus nous sommes éloignés de nous déterminer de cette manière , plus nous sommes près de la misere et de l’esclavage. En effet , supposez dans l’esprit une parfaite et absolue indifférence qui ne puisse être déterminée par le dernier jugement qu’il fait du bien et du mal dont il croit que son choix doit être suivi : une telle indifférence serait si éloignée d'être une belle et avantageuse qualité dans une nature intelligente , que ce serait un état aussi imparfait que celui où se trouverait cette même nature , si elle n’avait pas l’indifférence d'agir ou de ne pas agir , jusqu'à ce qu'elle fut déterminée par sa volonté '. Un homme est en liberté de porter sa main sur sa tête ou de la laisser en repos, Il est parfaitement indifférent à l’égard de l’une et de l’autre de ces choses ; et ce serait une imperfection en lui si ce pouvoir lui manquait , s'il était privé de cette indifférence '. Mais sa condition serait aussi imparfaite s'il avait la même indifférence, pour préférer de lever sa main ou de la laisser en repos , lorsqu'il aurait à défendre sa tête ou ses yeux d’un coup dont il se verrait près d'être frappé. C'est donc une aussi grande perfection , que le désir ou la puissance de préférer une chose à l’autre soit déterminée par le bien, qu’il est avantageux que la puissance d’agir soit déterminée par la volonté ; et plus une telle détermination est as-

* « Tout cela est fort S mon gré, et tait voir que l’esprit « n’a pas un pouvoir entier et direct d’arrtter toujours « set désirs, au l minent il ne serait jamais déterminé.... « Or, il faut qu’il le soit, et qu’ainsi il ne puisse s'opposer « qu’ indirectement à ses désirs, en se préparant, par « avance, des armés qui les combattent au besoin. «

» « A parler exactement, on n’est jamais indifférent à « l’égard de deux partis, par exemple, de tourner à droite

• où à gauche ; car nous faisons l’un ou l’autre sans y « penser, et c’est une marque qu’un concours de dispo* « sitions Intérieures et d’impressions extérieures (quoi- « que insensibles), nous détermine au parti que nous ■ prenons. Crpendant la prévalente est bien petite....

• Autrement j’avoue que ce serait une grande imperfec-

• lion, si l'homme y était moins indifférent, et s’il lui « manquait le pouvoir de se déterminer facilement à lever « ou à ne pas lever le bras. »

jurée, plus cette perfection est grande. Bicd plus ; si nous étions déterminés par autre chose que par le dernier résultat des réflexions de notre esprit , en vertu du jugement que dous avons fait du bien ou du mal , attaché à une certaine action , nous ne serions point libres Comme le vrai but de notre liberté est que nous puissions obtenir le bien que nous choisissons , chaque homme est par cela même dans la nécessité , en vertu de sa propre constitution , et en qualité d’étre intelligent , de se déterminer a vouloir ce que ses propres pensées et son jugement lui représentent pour lors comme la meilleure chose qu'il puisse faire : sans quoi il serait soumis à la détermination de quelque autre que de lui -même, et par conséquent privé de liberté. Et nier que la volonté d’un hpmmc suive son jugement dans chaque détermination particulière, c'est dire qu'un homme veut et agit pour une fin qu’il ne voudrait pas obtenir , dans le temps même qu'il veut eette fin , et qu'il agit dans le dessein de l’obtenir. Car si, dans ce temps-là, il la préfère en lui-même à toute autre chose, il est visible qu’il la juge alors la meilleure , et qu’il voudrait l’obtenir préférablement à toute autre , à moins qu’il ne puisse l'obtenir, et ne pas l'obtenir, la vouloir, et ne pas la vouloir en même temps : contradiction trop manifeste pour pouvoir être admise.

§ 49. Les agents les plus libres sont déterminés de cette manière.

Si nous jetons les yeux sur ces êtres supérieurs qui sont au-dessus de nous, et qui jouissent d’une parfaite félicité, nous aurons sujet de croire qu'ils sont plus fortement déterminés que nous au choix du bien ; et cependant , nous n’avons aucune raison de croire qu'ils soieut moins heureux ou moins libres que nous. Et s'il convenait à de pauvres créatures , bornées comme nous le sommes , de juger de ce que pourrait faire une sagesse et une bonté infinies, je crois que nous pourrions dire que Dieu luimême ne saurait choisir ce qui n'est pas bon, et que la liberté de cet Être tout-puissant ne l'empéche pas d'ètrc déterminé par ce qui est le meilleur ’.

> « Il n'y a rien de si rrsi , el ceo* qoi cherchent nne

- autre liberté ue savent re qu'ils demandent. -

». Je suis tellement persuadé de celle vérité, que je n crois que nous aunous grand tort d'en douter, car nous ■ dérogerions par cela même S sa bonté, à sa sagesse, el

- à ses autres perfections infinie*. Cependant le chois,

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