LIVRE II, CHAPITRE XXI
S to. Une constante détermination vers le bonheur ne diminue point la liberté.
Mais, pour faire connaître exactement en quoi consiste l’erreur où l’on tombe sur cet article particulier de la liberté , je demande s'il y a quelqu'un qui voulût être imbécile, par la raison qu'un imbécile est moins déterminé par de sages réflexions , qu’un homme de bon sens ? Donner le nom de liberté au pouvoir de faire le fou , et de se rendre le jouet de la honte et de ■a misère , n'est-ce pas ravaler un si beau nom ? Si la liberté consiste à secouer le joug de la raison, et à n’étre point soumis à cette nécessité d'examiner et de juger, qui nous empêche de choisir ou de faire ce qui est le pire ; si c’est lé, dis-je, la véritable liberté, les fous et les insensés seront les seuls libres. Mais, je ne crois pas que pour l'amour d’une telle liberté , personne voulût être fou , hormis ceux qui le sont déjà '. Personne , je pense , ne regarde le désir constant d’être heureux, et la nécessité qui nous est imposée d’agir en vue du bonheur, comme une diminution de sa liberté , ou du moins comme une diminution dont 11 croie être en droit de se plaindre. Dieu lui-même est soumis à la nécessité d'être heureux : et plus un être intelligent est dans une telle nécessité , plus il approche d’une perfection et d’une félicité infinies. Afin que, dans l’état d’ignorance où nous nous trouvons, nous puissions éviter de nous méprendre sur ce qui fait le véritable bonheur , feibles comme nous sommes , et d’un esprit extrêmement borné, nous avons le pouvoir de suspendre chaque désir particulier qui s'excite en nous, et d’empêcher qu’il ne détermine la volonté, et ne nous porte à agir. Ainsi, suspendre un désir particulier, c'est comme s’arrêter où l’on n'est pas assez bien assuré du chemin. Examiner , c’est consulter uu guide ; et déterminer sa volonté après un solide examen , c’est suivre la direction de ce guide : et celui qui a le pou-
« quelque déterminée que la volonté y soit, ne doit pas « être appelé nécessaire absolument , et à la rigueur ; la ■ prévalence des biens aperçus incline sans nécessiter,
• quoique, tout considéré, celto inclination soit déterrai. « mante, et ne manque jamais de produire son effet. *
» * U y a des gens aujourd'hui qui croient qu’il est du
• bel esprit de déclamer contre la raison.... Si ces gens-là « parlaient tout de bon , ce serait une extravagance d’une " nouvelle espèce, inconnue aux siècles passée. Parler s contre la raison , c’est parler contre la vérité, car la rai- « son est un enclralnement de vérités ; c’est parler contre « soi-même , contre son Me» , puisque le point principal « de la raison consiste à le connaître et k le suivre •
voir d’agir ou de ne pas agir scion qu’il est dirigé par une telle détermination , est un agent libre ; et cette détermination ne diminue en aucune manière ce pouvoir en qui consiste la liberté. Un prisonnier à qui les chaînes viennent d’être ôtées , et à qui les portes de la prison sont ouvertes, est parfaitement en liberté, parce qu’il peut s’en aller ou demeurer, selon qu’il le trouve à propos , quoiqu'il puisse être déterminé à demeurer par l’obscurité de la nuit , ou par le mauvais temps , ou foute d'autre logis où il pût se retirer. Il ne cesse point d’être libre , quoique le désir de quelque commodité qu’il peut avoir en prison l’engage à y rester , et détermine absolument son choix de ce côté-là.
S Si. La nécessité de rechercher le véritable bonheur est le fondement de la liberté.
Comme donc la plus haute perfection d’un être intelligent consiste à s'appliquer soigneusement et constamment à la recherche du véritable et solide bonheur, de même le soin que nous devons avoir de ne pas prendre pour une félicité réelle celle qui n’est qu’imaglnalre , est le fondement nécessaire de notre liberté. Plus nous sommes liés à la recherche invariable du bonheur en général , qui est notre plus grand bien, et qui , comme tel , ne cesse jamais d’être l’objet de nos désirs, plus notre volonté se trouve dégagée de la nécessité d'être déterminée à aucune action particulière , et de complaire au désir qui nous porte vers quelque bien particulier, qui nous parait alors le plus important, jusqu’à ce que nous ayons examiné , avec toute l'application nécessaire , si effectivement ce bien particulier se rapporte ou s'oppose à notre véritable bonheur. Et ainsi , jusqu’à ce que , par cette recherche, nous soyons autant instruits que l’importance de la matière et la nature de la chose l’exigent, nous sommes obligés de suspendre la satisfaction de nos désirs dans chaque cas particulier, et cela par la nécessité qui nous est imposée de préférer et de rechercher le véritable bonheur comme notre plus grand bien.
§ 53. Pourquoi ?
C’est ici le pivot sur lequel roule toute la liberté des êtres intelligents, dans les continuels efforts qu’ils emploient pour arriver à la véritable félicité , et dans la vigoureuse et constante recherche qu'ils en font ; je veux dire , sur ce
qu’il» peuvent suspendre cette recherche, dans les cas particulier» , jusqu'à ce qu’il» aient regardé devant eux , et reconnu si la chose qui leur est alor» proposée , ou dont ils désirent la jouissance, peut les conduire à leur principal but , et faire une partie réelle de ce qui constitue leur plus grand bien. Car l’inclination qu’ils ont naturellement pour le bonheur, leur est une obligation et un motif de prendre soin de ne pas méconnaître ou manquer ce bonheur , et par là les engage nécessairement à se conduire , dans la direction de leurs actions particulières, avec beaucoup de retenue, de prudence et de circonspection. La même nécessité qui détermine à la recherche du vrai bonheur . emporte aussi une obligation indispensable de sus(icndre, d’examiner et de considérer avec circonspection chaque désir qui s'élève successivement en nous, pour voir si l'accomplisscment n'en est pas contraire à notre véritable bonheur, de sorte qu’il nous en éloigne , au lieu de nous y conduire. C’est là , ce me semble , le grand privilège des êtres finis , doués d’intelligence ; et je souhaiterais fort qu’on prit la peine d’examiner avec soin si la source principale et l'usage le plus important de toute la liberté dont les hommes jouissent, qu'ils sont capables d’avoir, ou qui peut leur être de quelque avantage, de celle enfin d’où dépend la conduite de toutes les actions de leur vie , ne consiste point en ce qu’ils peuvent suspendre leurs désirs, et les empêcher de déterminer leur volonté à quelque action particulière , jusqu’à ce qu'ils en aient dûment et sincèrement examiné le bien et le ! mal , autant que l’importance de la chose le requiert. C'est ce que nous sommes capables de faire; quand nous l'avons fait, nous avons fait notre devoir et tout ce qui est en notre puissance, et , dans le fond , tout ce qui est nécessaire. Car, puisqu’on suppose que c’est la connaissance qui règle le choix de la volonté, tout ce que nous pouvons faire ici se réduit à tenir nos volontés indéterminées , jusqu’à ce que nous ayons examiné le bien et le mal de ce que nous désirons. Ce qui suit après cela , vient par un enchaînement de conséquences qui se tiennent l’une à l’autre, qui dépendent toutes de la dernière détermination du jugement, laquelle est en notre pouvoir, soit qu’elle résulte d’un examen fait à la hâte et d’une manière précipitée , ou d’une mûre et juste considération ; l’expérience nous faisant voir que , daus la plupart des cas , nous sommes capables de suspendre l’ac-
complissement présent de quelque désir que ce soit.
S SJ. La grande perfection de la liberté consiste à maîtriser ses propres passions.
Mais, si quelque trouble excessif vient à s'emparer entièrement de notre âme , ce qui arrive quelquefois, comme lorsque la douleur d'une cruelle torture , un mouvement impétueux d’amour , de colère, ou de quelque autre violente passion , nous entraînent avec rapidité , et ne nous donnent pas la lilrerté de penser , en sorte que nous ne sommes pas assez maîtres de nousmêmes , pour considérer et examiner les choses a fond et sans préjugé ; dans ce cas là , Dieu qui connaît notre fragilité, qui compatit à notre faiblesse , qui n'exige rien de nous au delà de ce que nous pouvons faire, et qui voit ce qui était et n’était pas en notre pouvoir , nous jugera comme un père tendre et plein de compassion. Mais , comme la juste direction de notre conduite , par rapport au véritable bonheur , dépend du soin que nous prenons de uc pas satisfaire trop promptement nos désirs , de modérer et de réprimer nos passions , en sorte que notre entendement puisse avoir la liberté d'examiner , et la raison , celle de juger sans aucune prévention , ce soin-là devrait faire notre principale étude. C’est en cette rencontre que uous devrions tâcher de faire prendre à notre esprit le goût du bien ou du mal réel et effectif qui se trouve dans les choses , et ne pas permettre qu'un bien excellent et considérable , que nous reconnaissons ou supposons pouvoir être obtenu , nous échappe de l’esprit sans y laisser aucun goût , aucun désir de lui-même , jusqu'à ce que, par une juste considération de son véritable prix , nous ayons excité en nous des appétits proportionnés à son excellence , et que nous nous soyons mis dans une telle disposition a son égard , que sa privation nous rende inquiets, ou bien la crainte de le perdre , lorsque nous le possédons. Il est aisé à chacun en particulier d'éprouver jusqu’où cela est en son pouvoir, en formant en lui-même les résolutions qu’il est capable d’accomplir. Et que personne ne dise ici qu'il ne saurait maîtriser scs passions , ni empêcher qu' elles ne se déchaînent , et ne le forcent d'agir ; car , ce qu’il peut faire devant j un prince ou un grand seigneur, il peut le faire,