LIVRE II , CHAPITRE XXI
s'il vent , lorsqu’il est seul, ou en In présence de Dieu ■.
S 54. Comment il arrive que les hommes ne tiennent pas tous la même conduite.
Par ce que nous venons de dire , Il est aisé d’expliquer comment il arrive que, quoique tous les hommes désirent d’être heureux , ils sont pourtant entraînés par leur volonté à des choses si opposées, et quelques-uns, par conséquent, à ce qui est mauvais en sol-même. Sur quoi je dis que tous ees différents choix que les hommes font dans ce monde, quelque opposés qu’ils soient , ne prouvent point que les hommes ne vivent pas tous à la recherche du bien , mais seulement que la même chose n’est pas également bonne pour chacun d’eux. Cette variété de recherches montre que cliacun ne place pas le bonheur dans la jouissance de la même chose, ou qu’il né choisit pas le même chemin pour y parvenir. Si les intérêts de l’homme ne s'étendaient pas au delà de cette vie, la raison pourquoi les uns s’appliqueraient a l’étude , et les outres à la chasse ; pourquoi ceux-ci se plongeraient dans le luxe et dans la débauche , et pourquoi ceux-là, préférant la tempérance à la volupté , se feraient un plaisir d’amasser des richesses ; la raison , dis-je , de cette diversité d’inclinations, ne procéderait pas de ce que chacun d’eux n’aurait pas en vue son propre bonheur , mais seulement de cc qu’ils placeraient leur bonheur dans des choses différentes. C’est pourquoi cette réponse qu’un médecin fit un jour à un homme qui avait mal aux yeux , était fort raisonnable : Si vous prenez plus de plaisir au goût du vin qu’à l’usage de la vue, le vin vous est fort bon; mais si le plaisir de voir vous parait plus grand que celui de boire , le vin vous est fort mauvais.
5 55. L’âme a différents goûts , aussi bien que le palais ; et si vous prétendiez faire aimer à tous les hommes la gloire ou les richesses, auxquelles pourtant certaines personnes attachent entièrement leur bonheur , vous y travailleriez aussi inutilement que si vous vouliez satisfaire le goût de tous les hommes, en leur donnant du fromage, et des huîtres, qui sont des mets fort exquis pour certaines gens , mais extrêmement dégoûtants pour d’autres ; de sorte que bien des personnes préféreraient, avec raison, les incommo-
■ * Cette remarque est très-boom' , et digne qu’on y n réfléchisse souvent. <*
dités de la faim la plus piquante à ees mets que d’autres mangent avec tant de plaisir. C’était là, je crois, la raison pourquoi les anciens philosophes cherchaient inutilement si le souverain bien consistait dans les richesses , ou dans les voluptés du corps , ou dans la vertu , ou dans la contemplation. Ils auraient pu disputer avec autant de raison , s’il fallait chercher le goût le plus délicieux dans les pommes , les prunes , les abricots , et se partager sur cela en différentes sectes ; car , comme les goûts agréables ne dépendent pas des choses mêmes , mais de la convenance qu’ils ont avec tel ou tel palais, en quoi il y a une grande diversité: de même le plus grand bonheur consiste dans la jonissance des choses qui produisent le plus grand plaisir , et dans l’absence de celles qui causent quelque trouble et quelque douleur , choses qui sont fort différentes , par rapport à différentes personnes. Si donc les hommes n’avaient d'espérance , et ne pouvaient goûter de plaisir que dans cette vie , ce ne serait point une chose étrange ni déraisonnable qu'ils fissent consister leur félicité à éviter toutes les choses qui leur causent ici-bas quelque incommodité, et à rechercher tout ce qui leur donne du plaisir ; et l'on ne devrait point être surpris de voir sur tout cela une grande variété d’inclinations. Car, s’il n'y a rien à espérer au deiû du tombeau, la conséquence est sans doute fort juste : mangeons et buvons, jouissons de tout ce qui nous fait plaisir , car demain nous mourrons Et cela pent servir , ce me semble , à nous faire voir la raison pourquoi , bien que tous Ire hommes désirent d’être heureux, ils ne sont pourtant pas émus par le même objet. Les hommes pourraient choisir différentes choses, et cependant faire tous un bon choix, supposé que, semblables à de chétifs insectes , quelques-uns , comme les abeilles, aimassent ire fleurs et le doux suc qu'elles produisent , et que d’autres , comme les escarbots , préférassent une autre nourriture , et
* « Il y a quelque chose 5 dire 5 cette conséquence. m Aristote , les stoïciens et plusieurs autres anciens philo-
- sophes étaient d’on autre sentiment, et en effet, je crois « qu’ils avaient raison. Quand il n’y aurait rien au delà de
- cette vie, la tranquillité de l'Ame et la santé du corps ne « laisseraient pas d’être préférables aux plaisirs qui y se* « raient contraires. Et re n’est pas là une raison de négli-
- ger un bien, parce qu’il ne durera pas toujours. Mais
• j’avoue qu’il y a des cas où il n'y aurait pas moyen do
• démontrer que le plus lionuéte serait tussi le pins utile. « C’est donc la seule considération de Dieu et de l'immor.
- talité qui rend les obligations de la veitu et de ia justice
- absolument indispensables. »
qu’après avoir passé une certaine saison , ils cessassent d’étre, pour ne plus exister.
S 56. Ce qui engage les hommes à faire de mauvais choix.
Ces choses, dûment considérées, nous feront , ce me semble , voir clairement ce qu'est l’état de la liberté de l'homme. 11 est visible que la liberté consiste dans In puissance de faire ou de ne pas faire , de faire ou de s'empêcher de faire , selon que nous voulons : c’est ce qu'on ne saurait nier. Mais comme cela semble ne comprendre que les actions qu'un homme fait en conséquence de sa volition , on demande encore si l'homme est en liberté de vouloir ou non. A quoi l'on a déjà répondu que , dans la plupart des cas , un homme n'est pas en liberté de ne pas vouloir , qu’il est obligé de produire un acte de sa volonté , d'ou s'ensuit l'existence ou la non-existence de l’action proposée. Il y a pourtant un ras où l'homme est en liberté par rapport à l’action de vouloir ; c'est lorsqu'il s’agit de choisir un bien éloigné comme une fin à obtenir. Dans cette occasion , un homme peut suspendre l'acte de son choix : il peut empêcher que cet acte ne soit déterminé pour ou contre la chose proposée , jusqu'à ce qu'il ait examiné si la chose est , de sa nature et dans ses conséquences , véritablement propre à le rendre heureux ou non ; car, lorsqu'il l’a une fois choisie , et que par là elle est venue à faire partie de son bonheur, elle excite un désir en lui : et ce désir lui cause , à proportion de sa violence , une inquiétude qui détermine sa volonté , et le porte à poursuivre l'objet de son choix , dans toutes les occasions qui s'en présentent. Et ici , nous pouvons voir comment il arrive qu'un homme peut se rendre justement digne de punition, quoiqu'il soit indubitable que, dans toutes les actions particulières qu'il veut , il veut nécessairement ce qu’il juge être bon dans le temps qu’il le veut ; car , bien que sa volonté soit toujours déterminée à ce que son entendement lui fait juger être bon , cela ne l'excuse pourtant pas , parce que , par un choix précipité qu’il a fait lui-même , il s’est imposé de fausses mesures du bien et du mal, qui, toutes fausses et trompeuses qu'elles sont , ont autant d’influence sur toute sa conduite à venir , que si elles étaient justes et véritables. Il s'est fait un goût corrompu, et doit être responsable à luimême de la maladie et de la mort qui en sont la suite. la loi éternelle et la nature des choses
ne doivent pas être changées , pour s'adapter à son choix mal réglé. Si l'abus qu’il a fait de cette liberté qu'il avait d'examiner ce qui pourrait servir réellement et véritablement à son bonheur, le jette dans l’égarement, quelques mauvaises conséquences qui en découlent , c'est à son propre choix qu'il faut en attribuer la cause. Il avait le pouvoir de suspendre sa détermination : ce pouvoir lui avait été donné afin qu'il pût examiner, prendre soin de sa propre félicité, et de ne pas se tromper soi-même; et il ne pouvait juger qu'il valût mieux être trompé que de ne l’être pas, dans un point d’une si haute importance, et qui le touche de si prés. Ce que nous avons dit Jusqu’ici, peut encore nous faire voir la raison pourquoi les hommes sc déterminent dans ce monde à différentes choses, et recherchent le bonheur par des chemins opposés. Mais comme ils ont constamment et sérieusement les mêmes pensées à l'égard du bonheur et de la misère , il reste toujours à examiner d'ou vient que les hommes préfèrent souvent le pire à ce qui est meilleur, choisissent ce qui , de leur propre aveu , les a rendus misérables.
S 57. Pour rendre raison de tous les chemins différents et opposés que les hommes prennent dans ce monde, quoique tous aspirent également au bonheur, il faut considérer d'ou naissent les diverses inquiétudes qui déterminent la volonté au choix de chaque action volontaire.
Les douleurs du corps.
I. Quelques-unes proviennent de certaines causes qui ne sont pas en notre puissance , comme sont fort souvent les douleurs du corps produites par l’indigence , la maladie , ou quelque force extérieure , comme la torture , etc. , lesquelles agissant actuellement et d'une manière violente sur l’esprit des hommes , forcent pour l’ordinaire leur volonté , les détournent du chemin de la vertu , les contraignent d’abandonner le parti de la piété et de la religion , et de renoncer à ce qu’ils croyaient auparavant propre à les rendre heureux ; et cela , parce que tout homme ne tâche pas , ou n’est pas capable d'exciter en soi-même , par la eontemplatiou d’un bien éloigné et à venir , des désirs de ce bien qui soient assez puissants pour contre-balancer Y inquiétude que lui causent ces tourments corporels , et pour conserver sa volonté constamment fixée au choix des actions qui conduisent