‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 114 sur 423 · LIVRE H, CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE H, CHAPITRE XXI

au bonheur qu’il attend après cette vie. C’est de quoi le monde fournit une infinité d'exemples ; et l’on ne peut trouver, dans tous les pays et dans tous les temps , assez de preuves de cette commune observation , que - La nécessité entraîne

• les hommes & des actions honteuses; nécessitas

• cogit ad turpia. » C’est pourquoi nous avons grand sujet de prier Dieu * , qu’il ne nous induise point en tentation.

les désirs causés par de faux jugements.

II. Il y a d'autres inquiétudes qui procèdent des désirs que nous avons d’un bien absent , lesquels désirs sont toujours proportionnés au jugement que nous formons de ce bien absent , de sorte que c'est de là qu'ils dépendent, aussi bien que du goût que nous avons pour ce bien : deux causes qui nous font tomber en divers égarements, et toujours par notre propre faute.

S 58. Le jugement présent que nous faisons du bien ou du mal est toujours juste.

J'examinerai , en premier lieu , les faux jugements que les hommes font du bien et du mal à venir , par où leurs désirs sont séduits ; car , pour ce qui est de la félicité et de la misère présente , lorsque la réflexion ne va pas plus loin , et que toutes conséquences sont entièrement mises à quartier, l’homme ne choisit jamais mai. Il connaît ce qui lui plaît le plus, et il s’y porte actuellement. Or, les choses considérées en tant qu’on en jouit actuellement , sont ce qu’elles semblent être : dans ce cas , le bien apparent et réel n’est qu’uue seule et même chose ; car, la douleur ou le plaisir étant justement aussi considérables qu’on les sent , et pas davantage , le bien ou le mal présent est réellement aussi grand qu’il parait; et, par conséquent, si chacune de nos actions était renfermée en elle-même , sans traîner aucune conséquence après elle , nous ne pourrions jamais nous méprendre dans le choix que nous ferions du bien; mais, infailliblement, nous prendrions toujours le meilleur parti. Que dans le même temps la peine qui suit un honnête travail se présentât à nous d’un côté, et de l’autre la nécessité de mourir de faim et de froid , personne ne balancerait à choisir. Si l’on offrait tout à la fois à un homme le moyen de contenter quelque passion présente, et la Jouissance actuelle des délices du paradis , il n’aurait garde d’hésiter le moins du monde , ou de se

■ Matth. VI. 13.

méprendre dans la détermination de son choix.

$59. Mais, parce que nos actions volontaires ne produisent pas justement, dans le temps de leur exécution , tout le bonheur et toute la misère qui en dépendent , mais qu’elles sont des causes antécédentes du bien et du mal qu’elles entraînent après elles et attirent sur nous , après même qu’elles ont cessé d’exister ; par cette raison, nos désirs s'étendent au delà du plaisir présent , et nous obligent à jeter les yeux sur le bien absent , selon que nous le jugeons nécessaire , pour faire ou pour augmeuter notre bonheur. C’est cette opinion que nous avons de sa nécessité , qui nous attire à lui ; et <mn« cela, un bien absent ne nous touche point. Car, dans cette petite mesure de capacité que nous trouvons en nous-mêmes, et à quoi nous sommes tout accoutumés, nous ne jouissons que d’un seul plaisir à la fols, qui, tandis qu'il dure, suffit pour nous persuader que nous sommes heureux , si , dans ce même temps , nous sommes dégagés de toute inquiétude. C'est pourquoi , tout bien qui est éloigné , ou même qui nous est actuellement offert, ne nous émeut point, parce que l'indolence, et la jouissance actuelle de quelque autre bien , suffisant à notre bonheur présent , nous ne nous soucions pas de courir le hasard du changement , par la raison qu’étant eontents , nous nous croyons déjà heureux, ce qui suffit; car, qui est content est heureux. Mais, dès que quelque nouvelle inquiétude vient à la traverse , ce bonheur est interrompu, et nous voilà engagés de nouveau à courir après le bonheur.

$ 60. Par conséquent, une des grandes raisons pourquoi les hommes ne sont pas excités à désirer le plus grand bien absent , c’est ce penchant qu'lis ont à conclure qu'ils peuvent être heureux sans en jouir; car, tandis qu'ils sont préoccupés de cette pensée , les délices d’un état à venir ne les touchent point : ils ne s'en mettent pas fort en peine , et ne les-déslrcnt que faiblement : et la volonté n’étant point déterminée par ces sortes de désirs , s'abandonne à la recherche des plaisirs plus prochains , uniquement appliquée à se délivrer de l'inquiétude que lui cause alors l'absence de ces plaisirs , ou l'envie de les posséder. Mais, que ces choses se présentent à l'homme dans un autre point de vue ; qu’il voie que la vertu et la religion sont nécessaires à son bonheur ; qu’il jette les yeux sur cet état à venir , qui doit être accompagné de bonheur ou de

misère , selon la sage dispensation de Dieu ; et | qu'il se représente ce juste juge , prêt a rendre à chaeun selon ses oeuvres, en donnant la vie j éternelle à ceux qui, par leur persévérance à bien faire , cherchent la gloire , l'honneur et l'immortalité, et en remplissant l'âme de tout homme qui fait le mal , d'affliction et d’angoisse , justes effets de son indignation et de sa colère : celui , dis-je , qui se forme une juste idée de ce différent état de bonheur ou de misère , destine aux hommes après cette vie , selon qu'ils se seront conduits dans ce monde , verra dès lors les règles du bien et du mal , qui déterminent son choix, sous un tout autre aspect. Car les plaisirs et les peines de ce monde ne pouvant avoir aucune proportion avec le bonheur éternel, ou avec la misère extrême que l'âme doit souffrir après cette vie , un tel homme ne réglera pas les actions qui sont en sa puissance, par rapport aux plaisirs passagers ou â la douleur dont elles sont accompagnées ou suivies ici-bas, mais selon qu'elles peuvent contribuer à lui assurer la possession de cette parfaite et éternelle félicité qu’il attend après cette vie.

S 61. Idée plus particulière des faux jugements des hommes.

Mais, pour rendre plus particulièrement raison de la misère où les hommes sc précipitent souvent d'enx-mémes , quoiqu’ils recherchent tous le bonheur avec une entière sincérité , il faut considérer comment les choses viennent à être représentées à nos désirs sous des apparences trompeuses, ce qui vient du faux jugement que nous portons de ces choses. Et pour voir jusqu’où cela s’étend, et quelles sont les causes de ces faqx jugements , il faut se ressouvenir que les choses sont jugées bonnes ou mauvaisses en deux sens.

Premièrement, ce qui est proprement bon ou mauvais , n'est autre chose que le plaisir ou la douleur : et en second lieu , comme ce qui est le propre objet de nos désirs , et qui est capable de toucher une créature douée de prévoyance , n’est pas seulement la satisfaction et la douleur présente , mais encore ce qui , par son efficace ou par scs suites, est propre à produire ces sentiments en nous , à une certaine distance de temps, aussi considère-t-on comme bonnes et mauvaises les choses qui sont suivies de plaisir et de peine.

$ 62. Le faux jugement qui nous séduit, et qui

détermine souvent la volonté au plus méchant parti , consiste à faire une mauvaise évaluation sur les diverses comparaisons du bien et du mal considérés dans les choses capables de nous causer du plaisir et de la douleur. Le faux jugement dont je parle en cet endroit, n'est pas ce qu'un homme peut penser de la détermination d'un autre homme, mais ce que chacun doit confesser en soi-méme être déraisonnable. Car , après avoir posé pour fondement indubitable , que tout être intelligent cherche réellement le bonheur, qui consiste dans la jouissance du plaisir, sans aucun mélange considérable d 'inquiétude, il est impossible que personne pût rendre volontairement sa condition malheureuse, ou négliger une chose qui serait en son pouvoir, et qui contribuerait à sa propre satisfaction et à l'accomplissement de son bonheur , s'il n’y était porté par un faux jugement. Je ne prétends point parler ici de ces sortes de méprises qui sont des suites d'une erreur invincible, et qui méritent à peine le nom de faux jugement : je ne parle que de ce faux jugement qui est tel par la propre confession que chaque homme en doit faire en lui-même.

I. § 63. Faux jugements dans la comparaison du présent et de l'avenir.

Premièrement donc , pour ce qui est du plaisir et de la douleur que nous sentons actuellement , l’âme ne sc méprend jamais dans le jugement qu'elle fait du bien ou du mal réel, comme nous avons déjà dit' ;car ce qui est le plus grand plaisir, ou la plus grande douleur, est justement tel qu'il parait. Mais quoique la différence et les degrés du plaisir présent et de la douleur présente soient si visibles qu'on ne puisse s'y méprendre , cejtendant , lorsque nous comparons ce plaisir ou cette douleur avec un plaisir ou une douleur à venir ( et c'est pour l'ordinaire sur cela que roulent les plus importantes déterminations de la volonté), nous faisons souvent de faux jugements, en ce que nous mesurons ces deux sortes de plaisir et de douleur par la différente distance où elles se trouvent à notre égard. Comme les objets qui sont près de nous, passent aisément pour être plus grands que d'autres d'une plus vaste etendue qui sont plus éloignés, de même, à l'égard des biens et des maux, le présent prend ordinairement le dessus ; et dans la comparaison , ceux qui sont éloignés ont toujours

• Voyez ci-dessus. J 58.

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