‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 115 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXL

du désavantage. Ainsi, ia plupart des hommes, semblables à des héritiers prodigues , sont portés à croire qu'un petit bien présent est préférable à de grands biens à venir ; de sorte que pour la possession présente de peu de chose , ils renoncent à un grand héritage qui ne pourrait leur manquer. Or, que ce soit là un faux Jugement , chacun doit le rocounaitre , en quoi que ce soit qu'il fasse consister son plaisir : parce que ce qui est à venir, doit certainement devenir présent un jour ; et alors , ayant le même avantage de proximité, il se fera voir dans sa juste grandeur, et mettra en jour la prévention déraisonnable de celui qui a jugé de son prix par des mesures inexactes. Si, dans le même moment qu’un homme prend un verre en main ' , le plaisir qu’il trouve à boire était accompagné de cette douleur de tête et de ces maux d'estomac qui ne manquent pas d’arriver à certaines gens, peu d'heures après qu'ils ont trop bu, je ne crois pas que jamais personne voulût à ces conditions goûter du vin du bout des lèvres , quelque plaisir qu’il prit à en boire; et cependant, ce même homme se remplit tous les jours de cette dangereuse liqueur, uniquement déterminé à choisir le pins mauvais parti , par la seule illusiOD que lui fait une petite différence de temps. Mais si le plaisir ou la douleur diminue si fort par le seul éloignement de peu d'heures , & combien plus forte raison une plus grande distance produira-t-elle le même effet dans l'esprit d’un homme qui ne sait point faire , par un juste jugement de la chose , ce que le temps l’amènera un jour à faire , c'està-dire, se la mettre actuellement devant les yeux et la considérer comme présente , pour en connaître au juste les véritables dimensions. C'est ainsi que nous nous trompons ordinairement nous-mêmes , par rapport au plaisir et à ia douleur considérés en eux-mêmes, ou par rapport aux véritables degrés de tionheur ou de misère que les choses sont capables de produire; car, ce qui est à venir perdant sa juste proportion à notre égard , nous préférons le présent comme plus considérable, Je ne parle point ici de ce faux jugement par lequel ce qui est absent n'est pas seulement diminué , mais tout à fait anéanti dans l’esprit des hommes , quand ils jouissent de tout

' « Voici comment Montaigne a exprimé la mémo « chose . Si la douleur de teste, dit-il, nous venait avant « rivresae, nous noos garderions de trop boire ; mais la - volupté , pour nous tromper, marche devant et noua « cache sa suite. • Essais, loin. 1 , Kv. I , chap. XXXVHI, page MO, édition de la Hâve, 1727.

ce qu’ils peuvent obtenir pour le présent , et s'en mettent en possession, concluant faussement qu’il n’en arrivera aucun mal; car cela n'est pas fondé sur la comparaison qu'on peut faire de la grandeur d’un bien et d'un mal â venir, de quoi nous parlons présentement , mais sur une autre espèce de faux jugement qui regarde le bien ou le mal , considérés comme la cause et l’occasion du plaisir et de la douleur qui en doit provenir.

S 04. Quelles en sont les causes.

C’est , ce me semble , la faible et étroite capacité de notre esprit qui est la cause des faux jugements que nous faisons , en comparant le plaisir présent, ou la douleur présente, avec un plaisir ou une douleur à venir. Nous ne saurions bien jouir de deux plaisirs à la fois ; et moins encore pouvons-nous jouir d’un plaisir , dans le temps que nous sommes obsédés par la douleur. Le plaisir présent, s’il n’est extrêmement faible, jusqu'à n'être presque rien du tout , remplit l’étroite capacité de notre ilme, et par là s’empare de tout notre esprit , en sorte qu’il y laisse à peine aucune pensée des choses absentes. Ou si parmi nos plaisirs il s’en trouve quelques-uns qui ne nous frappent point assez vivement pour nous détourner de la considération des choses éloignées, nous avons pourtant une telle aversion pour la douleur, qu’une petite douleur éteint tous nos plaisirs. Un peu d’amertume mêlée dans la coupe, nous empêche d’en goûter la douceur; et de là vient que nous désirons, à quelque prix que ce soit , d’être délivrés du mal présent , que nous sommes portés à croire plus rude que tout autre mal absent , parce qu’an milieu de la douleur qui nous presse actuellement, nous ne nous trouvons capables d’aucun degré 'de bonheur. Les plaintes qu’on entend faire tous les jours aux hommes , en sont une bonne preuve ; car le mal que chacun sent actuellement, est toujours le plus rude de tous ; témoin ces cris qu'on entend sortir ordinairement de la bouche de ceux qui souffrent : Ah ! toute autre douleur plutôt que celle-d : rien ne peut être pins insupportable que ce que j’endure présentement. C’est pour cela que nous employons tous nos efforts et tontes nos pensées a nous délivrer avant toutes choses du mal présent , considérant cette délivrance comme la première condition absolument nécessaire pour nous rendre heureux , quoi qu’il en puisse arriver. Dans le fort de la passion , nous nous figurons que rien ne peut surpasser ou presque égaler Yinquiétude qui nous presse si violemment. Et

parce que l'abstinence d’un plaisir présent qui s’offre à nous , est une douleur , et qui même est souvent très-aiguë , à cause de la violence du désir qui est enflammé par la proximité et par les attraits de l’objet , U ne faut pas s'étonner qu'un tel sentiment agisse de la même manière que la douleur, qu'il diminue dans notre esprit l'idée de ce qui est à venir , et que par conséquent il nous force , pour ainsi dire , à l'embrasser aveuglément.

$ 6S. Ajoutez à cela , qu'un bien absent , ou , ce qui est la même chose , un plaisir à venir , surtout s'il est de ceux qui nous sont inconnus, est rarement capable de contre-balanccr une mfuiitude causée par une douleur , ou par un désir actuellement présent. Car , ce plaisir à venir ne pouvant pas être , à présent , plus grand qu’il ne sera réellement quand on en aura la jouissance , les hommes ont assez de penchant à en diminuer l'idée , pour lui faire céder la place à quelque désir présent ; et ils concluent en euxmêmes , que quand on en viendrait à l'épreuve , il ne répondrait peut-être pas à l’idée qu’on en donne , ni à l'opinion qu’on en a généralement , ayant souvent trouvé, par leur propre expérience , que non-seulement les plaisirs que d’autres ont exaltés , leur ont paru fort insipides , mais que ce qui leur a causé à eux-mêmes beaucoup de plaisir dans un temps , les a choqués et leur a déplu dans un autre ; et qu'ainsi ils ne voient rien dans ce bien & venir qui doive les faire renoncer à un plaisir qui s'offre actuellement à eux 1 . Mais , que cette manière de juger soit déraisonnable , étant appliquée au bonheur que Dieu nous promet apres cette vie , c’est ce qu’ils ne sauraient s’empêcher de reconnaître , à moins qu’ils ne disent que Dieu ne saurait rendre heureux ceux qu'il a dessein de rendre tels effectivement. Car , comme c'est là ce qu’il se propose en les mettant dans l’état du bonheur, il faut nécessairement que cet état convienne à cha-

1 « Ce sont les raisonnements des voluptueux principe*

■ lement ; mais on trouve ordinairement que les ambitieux > et les avares jugent tout autrement des honneurs et des

■ richesses, quoiqu'ils ne jouissent que médiocrement et

• même bien peu de ces biens, quand il les possèdent, étant « toujours occupés à aller plus loin. Je trouve que c’est une « belle invention de la nature architecte, d’avoir rendu les « hommes si sensibles à ce qui touche si peu les sens : et « s’ils ne pouvaient point devenir ambitieux ou avares , il

■ serait difficile , dans l’état présent de la nature humaine, « qu’ils pussent devenir assez vertueux et raisonnables

• pour travailler à leur perfection , malgré les plaisirs pré* « senls qui en détournent. *

cun de ceux qui y auront part ; de sorte que , supposé que leurs goûts soient là aussi différents qu’ils sont ici-bas , cette manne céleste conviendra au palais de chacun d’eux. En voilà assez sur le sujet des faux jugements que nous faisons du plaisir et de la douleur , à les considérer comme présents et à venir , lorsqu’on les compare ensemble, ou lorsqu’on regarde ce qui est absent eomme à venir.

II. § 66. Faux jugements qu'on fait du bien ou du mal y considérés dans leurs conséquences.

§ 67. Quelles sont les causes de cette espèce de faux jugement.

Premièrement, l’ignorance ; car celui qui juge,

* « Quant à la grandeur de la conséquence, et aux de* . grrs île probabilité, nous manquons encore do cette . partie de la logique qui les doit faire estimer, et U plu- . part des caauistcs qui ont écrit sur la probabilité , D’en - ont pas même compris ta nature, la fondant sur l’auto* . rité avec Aristote , au lieu de ta fonder sur la vraisem- « blanrc, comme iis devraient, l'autorité n’étant qu’une « partie des raisons qui font la vraisemblance. -

En second lieu , pour ce qui est des choses bonnes ou mauvaises dans leurs conséquences , et par l’aptitude qu’elles ont à nous procurer du bien ou du mal à l'avenir , nous en jugeons faussement en différentes manières.

1 . Lorsque nous jugeons que ces choses ne sont pas capables de nous faire réellement autant de mal qu’elles nous en font effectivement.

2. Lorsque nous jugeons que, bien que les conséquences en soient fort importantes , elles ne sont pourtant pas si certaines que le contraire ne puisse arriver, ou du moins qu'on ne puisse en éviter l’effet d’une manière ou d’autre, comme par industrie , par adresse , par un changement de conduite , par la repentance , etc. Il serait aisé de montrer en détail que ce sont là tout autant de jugements déraisonnables , si je les voulais examiner chacun à part ; mais je me contenterai de remarquer, en général , que c'est agir directement contre la raison , que de hasarder un plus grand bien pour un plus petit, sur des conjectures incertaines , et avant que d’être entré dans un juste examen , proportionné à l'importance de la chose, et à l'intérêt que nous avons de ne pas nous méprendre C’est , à mon avis , ce que chacun est obligé d'avouer, et surtout, s’il considère les causes ordinaires de ce faux jugement , dont voici quelques-unes.

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