LIVRE II, CHAPITRE XXL
sans s'instruire autant qu’il est capable , ne peut s'exempter de mal juger.
La seconde est l'inadvertance. Lorsqu'un homme ne fait aucune réflexion sur cela même dont il est instruit , c’est une ignorance affectée et présente qui égare le jugement autant que l’autre \ Juger , c'est , pour ainsi dire , balancer un compte , et déterminer de quel côté est la différence. Si donc on nsscmble confusément et à la hâte ce qui est d’un côté , et qu'on laisse échapper par négligence plusieurs sommes qui doivent faire partie du compte, cette précipitation ne produit pas moins de faux jugements qu’une parfaite ignorance. Or, la cause la plus ordinaire de ce défaut , c’est la force prédominante de quelque sentiment présent de plaisir ou de douleur , augmentée par notre nature faible et passionnée , sur qui le présent fait de si fortes impressions. L’entendement et la raison nous ont été donnés pour arrêter cette précipitation , si nous en voulons faire un bon usage , en considérant les choses en elles-mêmes, et jugeant alors sur ce que nous aurons vu \ L’entendement sans liberté ne serait d'aucun usage , et la liberté sans l'entendement (supposé que cela pût être) ne signifierait rien. Si un homme voit ce qui peut lui faire du bien ou du mal , ce qui peut le rendre heureux ou malheureux, mais que du reste il ne soit pas capable de faire un pas pour s’avancer vers l’un , ou s’éloigner de l’autre , à quoi lui sert d’avoir l’usage de la vue? et celui qui a la liberté de courir çà et là dans une parfaite obscurité, ne retire pas plus d’avantage de cette espèce de liberté, que s’il était ballotté nu gré du vent comme ces bulles qui se forment sur la surface de l’eau. Si l’on est entraîné par une im-
* m p®**® ignorance n’eat pas toujours affectée, car on
« lie s a\ isc pas toujours de penser, quand il le faut, à ce " on dont on devrait se rappeler la mémoire, si
" on en était le maître... L’art de s'aviser, au besoin, de " co qu on sait, serait un des plus importants, s’il était in. " Tenlé • Car l’art de la mémoire, dont tant d’auteurs « ont écrit, est tout autre cliose. «
* * Ij nous faudrait encore l’art de s’aviser, et relui
* d estimer les probabilités, et de plus la connaissance de « la valeur des biens et des maux , pour bien employer les " conséquences ; il nous faudrait, après tout cela, de Patn tention et de la patience, pour pousser jusqu'à la conclu- « «ion : enfin il faut une ferme et constante résolution,
- pour exécuter ce qui a été conclu ; cl des adresses, des
* diodes, des lois particulières et des habitudes toutes
* pour la maintenir dans la suite, lorsque les
« conclusions qui ont fait prendre celte résolution ne sont ■ P*?8 Présentes à l’esprit.. Il est vrai que, grâce à ' ^°Ur Je Tr** bonheur, moins de connaissance
- sulht, avec plus de bonne volonté. >.
pulsion avèugle , que l’impulsion vienne de dedans ou de dehors , la différence n’est pas fort grande. Ainsi , le premier et le plus grand usage de la liberté consiste à réprimer ces précipitations aveugles ; sa principale fonction doit être de s'arrêter , d’ouvrir les yeux , de regarder autour de soi , et d’envisager les conséquences de nos actions , autant que l’importance de la matière le requiert. Je n’entrerai point ici dans un plus grand examen pour faire voir combien la paresse, la négligence, la passion, l’emportement , l’influcnec de la coutume ou des habitudes qu’on a contractées , contribuent ordinairement à produire ces faux jugements. Je me contenterai d’ajouter un autre faux jugement , dont je crois qu'il est nécessaire de parler , parce qu'on n’v fait peut-être pas beaucoup de réflexion, quoiqu’il ait une grande influence sur la conduite des hommes.
S û8. Nous jugeons mal de ce qui est nécessaire à notre bonheur.
Tous les hommes désirent d’être heureux , cela est incontestable : mais, comme nous avons déjà remarqué, lorsqu’ils sont exempts de douleur, ils sont sujets à prendre le premier plaisir qui s'offre à eux , ou à se contenter de celui que la coutume leur a rendu agréable : de sorte qu'étant satisfaits , jusqu'à ce que quelque nouveau désir , en les rendant inquiets , vienne troubler cette félicité , et leur faire sentir qu’ils ne sont point heureux , Ils ne regardent pas plus loin , leur volonté ne se trouvant déterminée à aucune action qui les porte à la recherche de quelque autre bien connu ou apparent. Comme nous sommes convaincus par expérience que nous ne saurions jouir de toutes sortes de biens, mais que la possession de l’un exclut In jouissance de l’autre, nous ne fixons point nos désirs sur chaque bien qui parait le plus excellent , à moins cpte nous le jugions nécessaire à noire bonheur : de sorte que , si nous croyons pouvoir être heureux sans en jouir , ii ne nous touche point. C'est encore là une occasion aux hommes de mal juger , lorsqu’ils ne regardent pas comme nécessaire à leur bonheur ce qui l’est effectivement. Cette erreur nous égare , et par rapport au choix du bien que nous avons en vue , et fort souvent par rapport, aux moyens que nous employons pour l’obtenir , lorsque c’est un bien éloigné. Mais , de quelque manière que nous nous trompions, soit en plaçant notre bonheur là où, dans le fond, il ne saurait exister, soit en négligeant d’employcv
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DE L’ENTENDEMENT Hl'MMN.
les moyens nécessaires pour nous y conduire , comme s'ils n’y pouvaient servir de rien , il est hors de doute que quiconque manque son principal but , qui est sa propre félicité , doit reconnaître qu’il n'a pas jugé sainement. Ce qui contribue à cette erreur , c’est le désagrément , réel ou supposé , des actions qui conduisent au bonheur : car les hommes s'imaginent qu'il est si fort contre l'ordre de se rendre malheureux snl-méme , pour parvenir au bonheur , qu'ils ont beaucoup de peine à s’y résoudre.
S 69. Nous pouvons changer Pagrémcnt ou le désagrément gtie nous trouvons dans les choses.
Ainsi , la dernière chose qui reste à examiner sur cette matière c’est, s'il est au pouvoir d'un homme de changer l'agrément ou le désagrément qui accompagne quelque action particulière ; et il est visible qu'on peut le faire en plusieurs rencontres. Les hommes peuvent, et doivent corriger leur palais , et se donner du goût pour des choses qui ne leur conviennent point , ou qu’ils supposent ne leur pas convenir. Les goûts de l'àmc ne sont pas moins divers que ceux du corps , et l’on peut les modifier tout aussi bien que ceux de ce dernier. C’est une erreur de s’imaginer que les hommes ne sauraient changer leurs inclinations jusqu'à trouver du plaisir dans des actions pour lesquelles iis ont du dégoût et de l'indifférence, s’ils veulent s’y appliquer de tout leur pouvoir. En certains cas, un juste examen de la chose produira ce changement ; et , dans la plupart , la pratique, l'application et la coutume feront le même effet. Quoiqu'on ait oui dire que le pain ou le tabac sont utiles à la santé, on peut en négliger l’usage , à cause de l'indifférence ou du dégoût qu'on a pour ces deux choses; mais la raison et la réflexion venant à nous les rendre recommandables , on commence à en faire l'épreuve , et l'usage ou la coutume nous les fait trouver agréables. Il est certain qu'il en est de même à l’égard de la vertu. Les actions sont agréables ou désagréables , considérées en ellesmêmes , ou comme des moyens pour arriver à une fin plus excellente et plus désirable. Qu’un homme mange d'une viande bien assaisonnée et tout à fait à son goût , son âme peut être touchée du plaisir même qu’il trouve en mangeant, sans avoir égard à aucune autre fin ; mais la considération du plaisir que donne la santé et In force du corps, à quoi cette viande contribue, peut y ajouter un nouveau goût , capable de nous faire ava-
ler une jiotion fort désagréable. A ce dernier égard , une action ne devient plus ou moins agréable que par la considération de la fin qu’on se propose , et par la persuasion plus ou moins forte où l’on est , que cette action y conduit , ou qu’elle a une liaison nécessaire avec elle : pour ce qui est du plaisir qui se trouve dans l'action même , il s’acquiert ou s'augmente beaucoup plus par l'usage et par la pratique. En effet, l’expérience nous rend souvent agréable ce que nous regardions de loin avec aversion , et nous fait aimer , par la répétition des mêmes actes , ce qui peut-être nous avait déplu au premier essai. Les habitudes ont de puissants charmes , et attachent un si grand plaisir à ce que nous nous accoutumons à faire, que nous ne saurions nous en abstenir , ou du moins omettre sans inquiétude les actions qu'une pratique habituelle nous a rendues propres et familières , et par même moyen recommandables. Quoique cela soit de la dernière évidence , et que chacim soit convaincu , par sa propre expérience , qu’il en peut venir là , c’est néanmoins un devoir que les hommes négligent si fort dans la conduite qu'ils tiennent par rapport au bonheur , qu'on regardera peutêtre comme un paradoxe, si je dis que les hommes peuvent'fairc que des choses ou des actions leur soient plus ou moins agréables , et par là remédier à cette disposition d’esprit , à laquelle on peut justement attribuer une grande partie de leurs égarements. La mode et les opinions communément reçues ayant une fois établi de fausses notions dans le monde , et l'éducation et la coutume ayant formé de mauvaises habitudes , on perd enfin l’idée du juste prix des choses , et le goût des hommes se corrompt entièrement. Il faudrait donc prendre la peine de rectifier ce goût et de contracter des habitudes opposées , qui puissent changer nos plaisirs , et nous faire aimer ce qui est nécessaire ou qui peut contribuer à notre félicité. Chacun doit avouer que c’est là ce qu'il peut faire; et quand un jour ayant perdu le bonheur , il se verra en proie à la misère , il confessera qu’il a eu tort de le négliger , et se condamnera lui-même pour cela. Je demande à chacun en particulier, s'il ne lui est pas souvent arrivé de se reconnaître coupable à cet égard.
S 70. Préférer le vice à la vertu, c’est visiblement mal juger.
Je ne m’étendrai pas présentement dav antage sur les faux jugements des hommes, ni sur leur