‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 117 sur 423 · LIVRE 11, CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAPITRE XXL

négligence à l'égard de ce qui est eu leur pouvoir ; deux grandes sources des égarements où ils se précipitent malheureusement eux-mêmes. Cet examen pourrait fournir la matière d'un volume ; et ce n'est pas mon afTaire d'entrer dans une teUe discussion. Mais quelque fausses que soient les notions des hommes, ou quelque honteuse que soit leur négligence à l’égard de ce qui est en leur pouvoir, et de quelque manière que ces fausses notions et cette négligence contribuent à les mettre hors du chemin du bonheur, à leur faire prendre toutes ces différentes routes ou nous les voyons engagés, il est pourtant certain que la morale établie sur scs véritables fondements ne peut que déterminer ù la vertu le choix de quiconque voudra prendre la peine d'examiner ses propres actions : et celui qui n’est pas assez raisonnable pour prendre sur lui de réfléchir sérieusement sur un bonheur et un malheur infini , qui peut arriver après cette vie, doit se condamner lui-même, comme ne faisant pas l'usage qu'il doit de son entendement. Les récompenses et les peines d'une autre vie, que Dieu a établies pour donner plus de force à scs lois, sont d'une assez grande importance pour déterminer notre choix , en dépit de tous les biens et de tous les maux de cette vie, lors même qu'on ne considère le bonheur ou le malheur à venir que comme possible ; de quoi personne ne peut douter. Quiconque, disje, conviendra qu’un bonheur excellent et infini est Une suite possible de la bonne vie qu'on aura menée sur la terre , et un état opposé , la punition possible d'une conduite déréglée, un tel homme doit nécessairement avouer qu'il juge très-mal , s’il ne conclut pas de lé qu'une bonne vie , jointe U l'espérance d’une éternelle félicité qui peut arriver, est préférable à une mauvaise vie accompagnée de la crainte d’une misère affreuse, dans laquelle il est fort possible que le méchant se trouve un jour enveloppé , ou pour le moins de l’épouvantable et incertaine espérance d'être anéanti. Tout cela est de la dernière évidence, supposé même que les gens de bien n’eussent que des maux U essuyer dans ce monde , et que les méchants y jouissent d’une perpétuelle félicité , ce qui , pour l’ordinaire , arrive tout autrement , et les méchants n'ont pas grand sujet de se glorifier de la différence de leur état, même par rapport aux biens dont ils jouissent actuellement; ou plutôt, à bien considérer toutes choses , ils sont , à mon avis , les plus mal partagés , même dans cette vie. Mais lorsqu’on met

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en balance un bouheur inliui avec une infinie misère , si le pis qui puisse arriver 6 l’homme de bien , supposé qu’il se trompe , est le plus grand avantage que le méchant puisse obtenir , au cas qu'il vienne à rencontrer juste , quel est l'homme qui peut en courir le hasard , s’il n’a tout à fait perdu l’esprit? Qui pourrait , dis-jc, être assez fou pour résoudre en soi-même de s'exposer à un danger possible d'étre infiniment malheureux , en sorte qu’il n'y ait rien U gagner pour lui que le pur néant , s'il vient à échapper à ce danger? L’homme de bien , au contraire , hasarde le néant contre un bonheur infini dont il doit jouir , au cas que le succès suive son attente. Si son espérance se trouve bien fondée , ii est éternellement heureux ; et il se trompe , il n'est pas malheureux, il ne sent rien. D’un autre côté , si le méchant a raison , il n'est pas heureux , et s’il se trompe , il est infiniment misérable. IN’est-ce pas un des plus visibles dérèglements d’esprit oU les hommes puissent tomber , que de ne pas voir du premier coup d’œil quel parti doit être préféré dans cette rencontre? J'ai évité de rien dire de la certitude ou de la probabilité d’un état U venir , parce que je n’ai d’autre dessein , en cet endroit , que de montrer le faux jugement dont chacun doit se reconnaître coupable, selon scs propres principes, quels qu’ils puissent être, lorsque, pour quelque considération que ce soit , il s'abandonne aux courtes voluptés d’une vie déréglée , dans'ie temps qu’il sait, d’une manière à n'en pouvoir douter, qu’une vie après celle-ci , est , tout au moins , une chose possible >.

S 71. Récapitulation.

Pour conclure cette discussion sur la liberté de l’homme , je ne pais m’empêcher de dire que la première fois que ce livre vit le jour , je commençai à craindre qu’il n’y eût quelque méprise dans ce chapitre, tel qu’il était alors. Un de

» « 11 y a eu un temps où l’on pouvait rejeter les anti-

■ podes avec autant île raison qu’on en peut avoir mains tenant pour rejeter l’autre vie , lorsqu’on ne veut pas « joindre la vraie métaphysique aux notions de l'imagina- « lion. Car ii y a trois degrés de notions ou idées, savoir

■ notions populaires, mathématique*, et métaphysiques. - Les premières ne sufiisaient point pour faire croire les « antipodes ; les première» et les secondes ne suflrsenl « point encor» pour faire croire l’autre monde. Il est vrai « qu’elles fournissent déjà des conjectures favorables ; « mais , si les secondes établissaient certainement lea an- » lipodes, avant l’expérience, ica dernière* ne donnent » pas moins de certitude, des a présent, sur une outré b vie. •

ta.

mes amis eut la même pensée, après la publication de l'ouvrage, quoiqu'il ne pût m’indiquer précisément ce qui lui était suspect. Cest ce qui m'obligea à revoir ce chapitre avec plus d’exactitude ; et ayant jeté par hasard les yeux sur une méprise presque imperceptible, que j’avais faite en mettant un mot pour un autre, ce qui ne semblait être d'aucune conséquence , cette découverte me donna les nouvelles ouvertures que je soumets présentement au jugement des savants, et dont voici l’abrégé. La liberté est une puissance d’agir ou de ne pas agir, selon que notre esprit se détermine à l’un ou a l’autre. Ix‘ pouv oir de diriger lis facultés opératives , au mouvement ou au repos , dans les cas particuliers , c’est ce que nous appelons la volonté. Ce qui dans le cours de nos actions v olontaires détermine la volonté à quelque changement d’opération, est quelque inquiétude présente, qui consiste dans le désir , ou qui du moins en est toujours accompagnée. Le désir est toujours excité par le mal , en vue de le fuir; parce qu'une totale exemption de douleur fait toujours une ipartic nécessaire de notre félicité. Mais chaque bien, ni même chaque bien plus excellent n’cmeut pas constamment le désir , parce qu'il peut ne pas faire, ou n’être pas considéré comme faisant une partie nécessaire de notre bonheur ; car tout ce que nous désirons, c’est uniquement d’être heureux. Mais, quoique ce désir général d’être heureux agisse constamment et invariablement dans l'homme, nous pouv ons suspendre la satisfaction de chaque désir particulier, et empêcher qu’il ne détermine la volonté à faire quoi que ce soit qui tende à cette satisfaction , jusqu'à ce que nous ayons examine mûrement , si le bien particulier qui se montre à nous , et que nous désirons dans ce temps-là , fait partie de notre bonheur réel , ou bien s’il y est contraire, ou non. Le résultat de notre jugement, en conséquence de cet examen, c'est ce qui, pour ainsi dire, détermine en dernier ressort l'homme, qui ne saurait être libre, si sa volonté était déterminée par autre chose que par son propre désir guidé par son propre jugement.

Je sais que certaines gens font consister la liberté dans une certaine indifférence de l’homme , antécédente à la détermination de sa volonté. Je souhaiterais que ceux qui font tant de fond sur cette indifférence antécédente, comme ils parlent, nous eussent dit nettement si cette indifférence qu'ils supposent , précédé la connaissance et le jugement de l’entendement , aussi

i bien que la détermination de la volonté; car il i est bien malaisé de la placer entre ces deux termes , je veux dire , immédiatement après le ! jugement de l'entendement, et avant la détermination de la volonté, parce que la détermination de la volonté suit immédiatement le jugement de l'entendement. D'ailleurs, placer la liberté dans une indifférence qui précède la pensée et le jugement de l'entendement , c’est , ce me semble, faire consister la liberté dans un état de ténèbres oii l'on ne peut ni voir ni dire ce qu’elle est : c'est du moins la placer dans un sujet incapable de liberté, nul agent n'étant jugé capable de liberté, qu'en conséquence de la pensée et du jugement qu’on reconnaît en lui. Comme je ne suis pas délicat en fait d'expressions , je consens à dire avec ceux qui aiment à parler ainsi , que la liberté consiste dans l’indifférence , mais dans une indifférence qui reste après le jugement de l’entendement , et même après la détermination de la volonté : ce qui n’est pas une Indifférence de l’homme (car après que l'homme a une fois jugé ce qu’il est meilleur de faire ou de ne pas faire, il n'est plus indifférent), mais une indifférence des puissances actives ou opératives de l’homme, lesquelles demeurant tout autant capables d’agir ou de ne pas agir , après qu’avant la détermination de la volonté , sont dans un état qu’on peut appeler indifférence , si l’on veut : et aussi loin que cette indifférence s’étend, jusque-la l'homme est libre, et non nu delà. Par exemple, j'ai la puissance de mouvoir ma main , ou de la laisser eu repos; cette faculté opérative est indifférente nu mouvement et au repos de ma main , je suis libre à cet égard. Ma volonté vient-elle à déterminer cette puissance opérativ e au repos , je suis encore libre, parce que l’indifférence de cette puissance opérative qui est en moi d'agir on de ne pus agir reste encore , la puissance de mouvoir ma main n’étant nullement diminuée par la détermination de ma volonté, qui à présent ordonue le repos. L'Indifférence de cette puissance à agir ou à ne pas agir, est toute telle qu'elle était auparavant , comme il paraîtra si In volonté veut en faire l'épreuve en ordonnant le contraire. Mais si , (vendant le temps que ma main est en repos , elle vient à être frappée d’une soudaine paralysie , l’indifférence de cette puissance opérative est détruite, et ma liberté avec clic ; je n'ai plus de liberté h cet égard , mais je suis dans la nécessité de laisser ma main en repos. D’un autre cûté , si ma main est mise en

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