LIVRE II , CHAPITRE XXI
mouvement par une convulsion, l'indifférence de cette faculté opérative s'évanouit; et en ce cas-là ma liberté est détruite , parce que je suis dans la nécessité de laisser mouvoir ma main. J'ai ajouté ceci pour faire voir dans quelle sorte d'indifférence il me parait que la liberté consiste précisément , et quelle ne peut consister dans aucune autre , réelle ou imaginaire.
§ 72. Il est d'une si grande importance d’avoir de véritables notions sur la nature et l’étendue de la liberté , que j’espère qu’on me pardonnera cette digression où m'a engagé le désir d'éclaircir une matière si abstruse. I.es idées de volonté, de volition , de liberté et de nécessité se présentaient naturellement dans ce chapitre de la puissance. J’exposai mes pensées sur toutes ces choses dans la première édition de cet ouvrage , suivant les lumières que j'avais alors ; mais, en qualité d'amateur sincère de la vérité, qui n'adore nullement scs propres conceptions , j'avoue que j’ai fait quelque changement dans mon opinion, croyant y être suffisamment autorisé par des raisons que j’ai découvertes depuis la première publication de ce livre. Dons ce que j'écrivis d'abord , je suivis avec une entière indifférence la vérité , où je croyais qu'elle me conduisait. Mais comme je ne suis pas assez vain pour prétendre à l’infaillibilité, ni si entété d’un faux honneur que je veuille cacher mes fautes, de peur de ternir ma réputation , je n'ai pas eu honte de publier , dans le même dessein de suivre smcèrement la vérité, ce qu'une recherche plus exacte m'a (hit connaître. Il pourra bien arriver que certaines gens croiront mes premières pensées plus justes ; d'autres, comme j’en ai déjà trouvé, approuveront les dernières , et quelques-uns ne trouveront peut-être ni les unés ni les autres à leur gré. Je ne serai nullement surpris d'une telle diversité de sentiments, parce que c'est une chose assez rare parmi les hommes que de raisonner sans aucune prévention sur des points controversés , et que d'ailleurs il n’est pas fort aisé de faire des déductions exactes dans des sujets abstraits , et surtout lorsqu'elles sont de quelque étendue. C'est pourquoi je me croirai fort redevable à quiconque voudra prendre la peine d'éclaircir sincèrement les difficultés qui peuvent rester dans cette matière de la liberté , soit en raisonnant sur les fondements que je viens de poser, ou sur quelque autre que ce soit. Du reste , avant que de finir ce chapitre , je crois que, pour avoir des idées plus distinctes de
la puissance, il ne sera ni hors de propos ni inutile de prendre une plus exacte connaissance de co qu'on nomme action. J'ai déjà dit 1 au commencement de ce chapitre , qu’il n'y a que deux sortes d'actions dont nous ayons d'idée, savoir, le mouvement et la pensée. Or, quoiqu'on donne a ces deux choses le nom d'action , et qu’on les considère comme telles , on trouvera pourtant , à les considérer de près, que cette qualité ne leur convient pas toujours parfaitement. Et , si je ne me trompe , il y a des exemples de ces deux espèces de choses, qu’on reconnaîtra, apres les avoir examinées exactement , pour des passions plutôt que pour des actions , et par conséquent, pour de simples effets de puissances passives , dans des sujets qui pourtant passent, à leur occasion, pour véritables agents. Car, dans ces exemples , la substance en qui se trouve le mouvement ou la pensée , reçoit purement de dehors l'impression par ou l'action lui est communiquée; et ainsi , elle n'agit que par la seule capacité qu'elle a de recevoir une telle impression de la part de quelque agent extérieur ; do sorte qu'en ce cas-là, la puissance n’est pas proprement dans le sujet une puissance active , mais une pure capacité passive. Quelquefois, la substance ou l’agent se met en action par sa propre puissance , et c’est là proprement une puissauce active *. On appelle action , toute mo-
* « Dans la rigueur métaphysique , prenant 1 action . pour ce qui irrite S la substance spontanément et de » sou propre fond , tout ce qui est proprement une suivs- « tance ne fait qu'agir, car tout lut vient d'elle-métne , « après Dieu , n’étant point possible qu’une sultsbtnre * créoe tut de l'inllueuce sur une autre. Mats prenant ac-
- Uon pour un exercice de la perfection , et passion pour « le contraire, il n’y a de l'action dans les véritables subs. " tances, que lorsque leur perception (car j’en donne a » toutes) se développe et devient plus disùocte, connue « il n'y a de passion que lorsqu'elle devient plus confuse ; I. en sorte que, dans les substances capables de plaisir et « de douleur, toute action est un acheminement au pilai- » sir, et toute passion un acheminement à la douleur :
- quant au mouvement , ce n’csl qu'un phénomène réel,
- parce que la matière et la masse , à laque lie appartient
- le mouvemedt, n'est pas, À proprement parler, une
- substance. Cependant il y a une image de l'action dans « le mouvement , comme il y a une image de la substance
- dans la masse ; et , à cet égard , on peut dire qoe le corps « aÿit, quand il y a de la spontanéité dans son ehange-
- ment , cl qu'il pâtit, quand il est poussé ou empéché « par un autre ; comme dans la véritable action ou passion
- d'une véritable substance , on peut prendre pour son s action , qu'on lui allribuera à elie-méme, le changement « par où elle tend à sa perfection. Ktde même on peut « prendre pour passion, et attribuer il une cause étrau-
- gère, le changement par oit il lui arrive le contraire,
dlflration qui se trouve dans une su!>stnncc , par laquelle modification cette substance produit quelque effet. Par exemple , qu'une substance solide agisse , par le moyen du mouvement , sur les Idées sensibles de quelque autre substance , ou y cause quelque altération , nous donnons à cette modification du mouvement le nom d'action. Cependant, à bien considérer la chose, ce mouvement n'est dans cette substance solide qu’une simple passion , si elle le reçoit uniquement de quelque agent extérieur. Et par conséquent , la puissance active de mouvoir ne se trouve dans aucune substance , qui étant en repos ne suurait commencer le mouvement en elle-même, ou dans quelque autre substance. De même , è l’égard de la pensée, ia puissance de recevoir des idées ou des pensées par l'opération de quelque substance extérieure , s’appelle puissance de penser ; mais ce n’est dans le fond qu’une puissance passive , ou une simple capacité. Mais le pouvoir que nous avons de rappeler , quand nous voulons , des idées absentes , et de comparer ensemble celles que nous jugeons U propos, est véritablement un pouvoir actif'. Cette réflexion peut nous empêcher de tomber, à l’égard de ce qu’on nomme puissance et action , dans des erreurs , où la grammaire et le tour ordinaire des langues peuvent nous engager facilement ; parce que ce qui est signifié par les verbes que les grammairiens nomment actifs , ne signifie pas toujours l'action : par exemple , ces propositions : je vois la tune, ou une étoile ; je sens la chaleur du soleil, quoique exprimées par un verbe actif, ne signifient en mol aucune action par où j’opère sur ecs substances, mais seulement la réception des idées de lumière , de rondeur et de chaleur , en quoi je ne suis point actif, mais purement passif ; de sorte que , posé l’état où sont mes yeux ou mon corps, je ne saurais éviter de
■ quoique cette cause ne soit point immédiate , parce que, « dans le premier cas, la substance même, et, dans le soit cond, les choses étrangères, servent à expliquer ce « étrangement d’une inauicrc intelligible. — Je ne donne » aux corps qu’une image de la substance et de l’action , « parce que ce qui est composé de partie* ne saurait pas- « set, à parler exactement, |iour une substance, non plus « qu’un troupOAu ; cependant on peut dire qu'il y a là « quelque chose de substantiel , dout Y uni té, qui en fait « comme un être, vient de la pensée. »
f •< Cela s’accorde aussi avec les notions que je viens •« de donner, car il y a eu cela un passade à un ébat plus
■ parfait, Cependant , je croirais aussi qu'il j a de l’action
■ dans les sensations , en tant qu’elles nous donnent des • perceptions plus distinguées , et par conséquent l’ocra- •• sien de faire des remarque* et de nous développer. »
recevoir ecs idées. Mais , lorsque je tourne mes yeux d’un autre côté, ou que j’éloigne mon corps des rayons du soleil , je suis proprement actif, parce que par mon propre choix , et par une puissance que j’ai en moi-même, je me donne ce mouvement-là; et une telle action est la production d'une puissance active.
S 78. Jusqu'ici j’ai exposé, comme dans un petit tableau , nos idées originales , d’ou toutes les autres viennent , et dont elles sont composées. De sorte que, si l’on voulait examiner ces dernières en philosophe, et voir quelles en sont les causes et la matière , je crois qu’on pourrait les réduire à ce petit nombre d 'idées primitives et originales ; sav oir :
L'étendue ,
La solidité ,
La mobilité , ou la puissance d’être mù.
Idées que nous recevons du corps, par le moyen des sens.
La perceptivité , ou la puissance d’apercevoir ou de penser.
La nativité , ou la puissance de mouvoir. (Qu’on me permette de me servir de ces deux mots nouveaux, de peur qu’on prit mal ma pensée si j’employais les termes usités , qui sont équivoques dans cette rencontre. )
Ces deux dernières Idées nous viennent dans l'esprit par voie de réflexion. Si nous leur joignons
L'existence,
La durée,
Et le nombre,
qui nous viennent par les deux voies de sensation et de réflexion, nous aurons peut-être toutes les idées originales d’où dépendent toutes les autres. Car, par ees idées- là, nous pourrions expliquer, si je ne me trompe, la nature des couleurs, dessous, des goûts, des odeurs, et de toutes les autres idées que nous avons , si nos facultés étaient assez subtiles pour apercevoir les différentes modifications d’étendue, et les divers mouvements des petits corps qui produisent eu nous toutes ces différentes sensations ’.
1 - A h vérité , je crois que ces idées , qu’on appelle ici « originale* cl primitive» , ne le sont pas entièrement pour « la plupart, étant susceptibles, à mon avis, d’une réso- « lution ultérieure. Oiwmlant je ne blâme point l’auteur « de s’y être borné, et de n’avoir pas poussé l'analyse plu* « loin. D’ailleurs, s’il est vrai que le nombre en pourrait « être diminué par ce moyen , je crui* qu’il |H>nrrait être •• augmenté, en y ajoutant d’autres idées plus originale*, • ou autant. Le* sens nous fournissent la matière aux « réflexions , et non* ne i**i»$eriuns pas même à ta pensée,