LIVRE II , CHAPITRE XXII
de se charger la mémoire d'idées complexes el de leurs noms , dont ils n'auront que rarement et peut-être jamais aucune occasion de se servir.
jj 6. Comment, dans une langue, il y a des
mots qu'on ne peut exprimer dans une
autre par des mots qui leur répondent.
Ceci nous fait voir comment il arrive qu’il y a dans chaque langue des termes particuliers qu'on ne peut rendre par un seul mot dans une autre. Car les coutumes, les mœurs, et les usages d'une nation, formant autant de combinaisons d'idées diverses , qui sont familières et nécessaires A un peuple, et qu'un autre peuple n'a jamais eu occasion de former, ni peut-être même de connaître en aucune manière , les peuples qui font usage de ces sortes de combinaisons y attachent communément des noms , pour éviter delongues périphrases dans des choses dont ils parlent tous les jours : et dès lors ces combinaisons deviennent dans leur esprit autant d'idées complexes, entièrement distinctes '. Ainsi l'Ostracisme parmi les Grecs, et la Proscription parmi les Romains, étaient des mots que les autres langues ne pouvaient exprimer par d’autres termes qui y répondissent exactement , parce que ces mots signifiaient, parmi les Grecs et les Romains , des idées complexes qui ne se rencontraient pas dans l'esprit des autres peuples. Partout où de telles coutumes n'étaient point en usage , on n'y avait aucune notion de ces sortes d'actions , et l'ou ne s'y servait point de semblables combinaisons d’idées jointes, et pour ainsi dire, liées ensemble par des termes particuliers; et, par conséquent, dans tous ces pays il n'y avait point de noms pour les exprimer.
S 7. Pourquoi les langues changent.
Par là nous pouvons voir aussi pourquoi les langues sont sujettes à de continuels changements, pourquoi elles adoptent des mots nouveaux, et en abandonnent d'autres qui ont été en usage depuis longtemps. C'est que le changement qui arrive dans les coutumes et dans les opinions, introduisant en même temps de nou v elles combinaisons d'idées , dont on est souvent obligé de s'entretenir en soi-même et avec les autres hommes, on leur donne des noms pour
* * Le hasard y a aussi sa part : far les Français se «er- « veut dira chevaux autant que d'autres peuples v «risaias ;
- cependant, ayant abandonné leur vieux mot, qui té-
- pondait au cavatcar des Italiens , ÎU sont réduits X dire • par périphrase : aller A cheval. »
éviter de longues périphrases ; ce qui fait qu’elles deviennent de nouvelles espèces de modes complexes. Pour se convaincre du grand nombre d’idées différentes qui sont comprises par ce moyen dans un seul mot, et combien on épargne par là de temps, il ne faut que prendre la peine de faire une énumération de toutes les idées qu'emportent ces deux termes de palais, surséance ou appel, et d’employer, à la place de l'un de ces mots, une périphrase pour en faire comprendre le sens à quelqu'un.
S 8 Où existent les modes mixtes.
Quoique je doive avoir occasion d'examiner cela pins an long, quand je viendrai à traiter des 1 mots et de leur usage, je ne pouvais pourtant pas éviter de faire quelque réflexion , en passant , sur les noms des modes mixtes ; car étant des combinaisons d’idées simples purement transitoires, qui n’existent que peu de temps , et cela simplement dans l’esprit des hommes, ou même leur existence ne s'étend point au delà du moment où elles sont l'objet actuel de la pensée, elles n’ont, par conséquent , l'apparence d'une existence constante et durable, nulle autre part que dans les mots dont on se sert pour les exprimer ; et c'est pour cela même qu'ils sont fort sujets à être pris pour les idées mêmes qu'ils signifient. En effet, si nous examinons où existe l'idée d’un triomphe ou d’une apothéose , Il est évident qu’aucune de ces idées ne saurait exister nulle part tout à la fois dans les choses mêmes , parce que ce sont des actions qui demandent du temps pour être exécutées, et qui ne pourraient jamais exister toutes ensemble. Pour ce qui est de l'esprit des hommes, où l’on suppose que se trouvent les idées de ces actions, elles y ont aussi une existence fort incertaine; c'est pourquoi nous sommes portés à les attacher à des noms qui les excitent en nous.
5 O. Comment nous acquérons les idées des modes mixtes.
Au reste, c'est par trois moyens que nous acquérons ces Idées complexes de modes mixtes. I. Par l’expérience et l’observation des choses mêmes : ainsi , en voyant deux hommes lutter ou faire des armes , nous acquérons l’idée de ers deux sortes d'exercices. II. Par l’invention ou l'assemblage volontaire de différentes Idées simples que nous joignons ensemble dans notre esprit : ainsi, celui qui, le premier, inventa l'iin- ' Liv. III.
primcrie ou la gravure , en avait l'idée dans l’esprit, avant qu’aucun de ces arts eût jamais existé. III. Le troisième moyen par où nous acquérons plus ordinairement des Idées de modes mixtes, c'est par l’explication qu'on nous donne des termes qui expriment les actions que nous n’avons jamais vues, ou des notions que nous ne saurions voir, en nous présentant une !1 une toutes les idées dont ces actions doivent être composées, et les peignant, pour ainsi dire, à notre imagination. Car, après avoir reçu des Idées simples dans l’esprit par voie de sensation et de réflexion, et avoir appris , par l’usage , les noms qu'on leur donne, nous pouvons, par le moyeu de ces noms, représenter à une autre personne l’idée complexe que nous voulons lui faire concevoir, pourvu qu'elle ne renferme aucune idée simple qui ne lui soit connue, et qu’il n'exprime par le même nom que nous. Car toutes nos idées complexes peuvent être réduites aux idées simples dont elles sont originairement composées, quoique peut-être leurs parties immédiates soient aussi des idées complexes. Ainsi le mode mixte exprimé par le mot de mensonge, comprend ees idées simples : J. sons articulés ; 2. certaines idées dans l’esprit de celui qui parle ; S. termes qui sont les signes de ees idées ; 4. union de ces signes joints ensemble par affirmation ou par négation, autrement que les idées qu'ils signifient ne le sont dans l’esprit de celui qui parle. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de pousser plus loin l’analyse de cette idée complexe que nous appelons mensonge : ce que je viens de dire suffit pour faire voir qu’elle est composée d'idées simples ; et ce serait une chose fort ennuyeuse pour mon lecteur, si j’allais lui faire un plus grand détail de chacune des idées simples qui font partie de cette idée complexe , ce qu’il peut aisément déduire par lui-même de ce qui a été dit ci-dcssus. Nous pouvons faire la même chose A l'égard de toutes nos idées complexes, sans exception; car, quelque complexes qu’elles soient, elles peuvent enfin être réduites à des idées simples, uniques matériaux des connaissances ou des pensées que nous avons, ou que nous pouvons avoir. Et il ne faut pas appréhender que par là notre esprit se trouve réduit à un petit nombre d'idées, si l'on considère quel fonds inépuisable de modes simples nous est fourni par le nombre et la figure seulement. Il est aisé d’imaginer après cela que les modes mixtes, qui contiennent diverses combinaisons de différentes idées simples et de leurs modes,
dont le nombre est infini, sont bien éloignés d’être en petit nombre , et renfermés dans des bornes fort étroites. Nous verrons même , avant que de finir cet ouvrage, que personne n’a sujet de craindre de n’avoir pas un champ assez vaste pour donner essor à scs pensées; quoiqu’à mon avis elles se réduisent toutes aux idées simples que nous recevons de la sensation ou de la réflexion, et de leurs différentes combinaisons.
§ 10. Tes idées qui ont été le plus modifiées , sont celles du mouvement , de la pensée et de la puissance.
Il peut être utile d'examiner quelles sont celles de toutes nos idées simples qui ont été le plus modifiées , et qui ont servi A composer le plus de modes mixtes , qu’on ait désignés par des noms particuliers. Or , ce sont les trois suivantes : la pensée , le mouvement { deux Idées auxquelles se réduisent toutes les actions } , et la puissance , d’où l’on conçoit que ces actions découlent. Ces Idées simples de pensée, de mouvement et de puissance , ont , dis-jc , reçu plus de modifications qu’aucune autre ; et c’est de leurs modifications qu’on a formé le plus de modes complexes , désignés par des noms particuliers. Car comme la grande affaire du genre humain consiste dans l'action , et que c’est à l’action que se rapporte tout ce qui fait le sujet des lois , il ne faut pas s’étonner qu'on ait pris connaissance des différents modes de penser et de mouvoir, qu’on eu ait observé les idées, qu’on les ait comme enregistrées dans la mémoire , et qu'on leur ait donné des noms ; sans quoi les lois n'auraient pu être faites , ni le vice ou le déréglement réprimé, il u’aurait guère pu y avoir non plus de communication entre les hommes, sans le secours de telles idées complexes exprimées par certains noms particuliers; c’est pourquoi ils ont établi des noms , et supposé dans leur esprit des Idées fixes de modes, de diverses aetions , distinguées par leurs causes, moyens, objets, fins, instruments, temps, lieu, et autres circonstances, comme aussi des idées de leurs différentes puissances qui sc rapportent A ces actions. Telle est la hardiesse, qui est la puissance de faire ou de dire ce qu'on veut , devant d’autres personnes , sans craindre ou se déconcerter le moins du monde : puissance qui , par rapport à ce qui regarde le discours ou le langage , avait un nom particulier 1 parmi les Grecs. Or, cette puissance ou aptitude qui sc trouve dans un homme pour faire une chose , I 1 Hsf-faei*.