PITRE XXIII
l'on peut ajouter foi an rapport des choses dont notre philosophie ne saurait rendre raison , nous avons quelque sujet de croire que les esprits peuvent s’unir à des corps de différente grosseur, figure et conformation des parties. Cela étant, je ne sais si l'un des grands av antages de quelquesuns de ces esprits ont sur nous , ne consiste point en ce qu'ils peuvent se former et se façonner à eux-mêmes des organes de sensation ou de perception qui conviennent justement à leur présent dessein, et aux circonstances de l’objet qu'ils veulent examiner. Car combien un homme surpasscrait-il tous ira antres en connaissances, s'il avait seulement la faculté de changer de telle sorte la structure de ses yeux , que le sens de la vue dev int capable de tous les différents degrés de vision que le secours des verres ( au travers desquels on regarda nu commencement par hasard) nous a fait connaître? Quelles merveilles ne découvrirait pas celui qui pourrait proportionner scs yeux à toute sorte d'objets , jusqu'à voir, quand il voudrait, la figure et le mouvement des petites particules du sang et des autres liqueurs qui se trouvent dans le corps des animaux, d’une manière aussi distincte qu'il voit In figure et le mouvement drennimaux mêmes? Mais, dans l‘ctnt ou îiuiis sommes présentement, il ue nous serait peut-être d'aucun usage d'avoir des organes invariables , façonnés de telle sorte que , par leur moyen , nous puissions découvrir la figure et le mouvement des petites particules des corps, d'où dépendent Ira qualités sensibles que nous y remarquons présentement. Dieu nous a faits sans doute de lu manière qui nous est la plus avantageuse par rapport a notre condition, et tels que nous devons être a l'égard des corps qui nous environnent, et avec qui nous avons à faire. Ainsi, quoique nos facultés ne puissent nous conduire A une parfaite connaissance des choses , elles peuvent néanmoins nous être d'un assez grand usage par rapport aux fins dont je viens de parler, et en quoi consiste notre grand intérêt. Encore une fois , je demande pardon à mon lecteur de la liberté que j'ai prise de lui proposer une pensée si extravagante, touchant la mnnière dont Ira êtres qui sont au-dessus de nous peuvent apercevoir les choses. Mais , quelque bizarre quelle soit , je doute que nous puissions imaginer comment Ira anges viennent à connaître ira choses , autrement que par cette vole , ou par quelque autre semblable, je veux dire, qui ait quelque rapport à ee que nous trouvons et observons en nous-mêmes. Car, bien que nous ne
puissions nous empêcher de reconnaître que Dieu, qui est infiniment puissant et infiniment sage , peut faire des créatures qu'il enrichisse de mille facultés et manières d'apercevoir les choses extérieures que nous n’av 011s pas, cependant nous ne saurions imaginer d’autres facultés que celles que nous trous ons en nous-mêmes : tant il nous est impossible d étendre nos conjectures mêmes, au delà des idées qui nous viennent par la sensation et par la réflexion. Il ne faut pas du moins que ce qu’on suppose , que les anges s'unissent quelquefois à des corps, nous surprenne , puisqu’il semble que quelques-uns des plus anciens et des plus savants Pères de l'Église ont cru que les anges avaieut des corps. Ce qu’il y a de certain , c’est que leur état et leur manière d’exister nous est tout à fait inconnue.
jj 14. Idées complexes des substances.
Mais, pour revenir aux idées que nous avous des substances, et aux moyens par lesquels nous i venons à les acquérir, je dis que les idées spécifiques que nous avons des substances , ne sont autre chose qu’une collection d'un certain nom- I bre d’idées simples , considérées comme unies en un seul sujet. Quoiqu'on appelle communément simples appréhensions ces idées des substances , et termes simples les noms qu’on leur donne , elles sont pourtant complexes dans le fond. Ainsi , l’idée qu’un Français comprend sous le mot de cygne , c'est une couleur blanche, un long cou , un bec rouge , des jambes noires , un pied uni , et tout cela d’une certaine grandeur, avec la puissance de nager dans l'eau, et de faire un certain bruit; à quoi un homme qui a longtemps observ é ces sortes d’oiseaux , ajoute peutêtre quelques autres propriétés qui se terminent toutes à des idées simples, unies dans un commun sujet
S 15. L'idée des substances spirituelles est
aussi claire que celte des substances corporelles.
Outre les idées complexes que nous avons des substances matérielles et sensibles dont je viens de parler , nous pouvons encore nous former l’idée complexe d’un esprit immatériel , par le moyen des idées simples que nous avons déduites des opérations de notre propre esprit, que nous sentons tous les jours en nous-mêmes , comme penser , entendre , vouloir , connaître et pouvoir mettre des corps en mouvement , etc. , qualités qui coexistent dans une même subs-
tance. De sorte qu’en joignant ensemble les idées de pensée , de perception , de liberté , et de puissance de mouvoir notre propre corps et des corps étrangers, nous avons une notion aussi claire des substances immatérielles que des matérielles. Car, en considérant les Idées de penser, de vouloir, ou de pouvoir exciter ou arrêter le mouvement des corps , comme inhérentes dans une certaine substance dont nous n’avons aucune idée distincte, nous avons l’idée d’un esprit immatériel : et de même en joignant les idées de solidité, de cohésion des parties, avec la puissance d'être mû, et supposant que ces choses coexistent dans une substance dont nous n'avons non plus aucune idée positive , nous avons l'idée de la matière. I.’une de ces idées est aussi claire et aussi distincte que l’autre; car les idées de penser et de mouvoir un corps , peuvent être conçues aussi nettement et aussi distinctement que celles d’étendue, de solidité et de mobilité; et dans l'une et l’autre de ces choses, l’idée de substance est également obscure , ou plutôt n'est rien du tout à notre égard, puisqu'elle n'est qu’un je ne sais quoi , que nous supposons être le soutien de ces idées que nous nommons accidents. C’est donc faute de reflexion que nous sommes portés à croire que nos sens ne nous présentent que des choses matérielles. Chaque acte de sensation , à le considérer exactement , nous fait également envisager des choses corporelles et des choses spirituelles. Car, dans le temps que voyant ou entendant , etc. , je connais qu'il y a quelque être corporel hors de moi qui est l'objet de cette sensation , je sais , d’une maniéré encore plus certaine , qu'il y a au dednns de moi quelque être spirituel qui voit et qui entend. Je ne saurais , dis-je , éviter d'être convaincu en moimême que cela n’est pas l'action d'une matière purement insensible , et ne pourrait jamais se faire sans un être pensant et immatériel.
§ 16. Nous n’avons aucune idée de la substance abstraite.
Par l’idée complexe d’étendue, de ligure, de couleur , et de toutes les autres qualités sensibles, à quoi se réduit tout ce que nous connaissons du corps, nous sommes aussi éloignés d'avoir quelque idée de la substance du corps, que si nous ne le connaissions point du tout. Et quelque connaissance particulière que nous pensions avoir de la matière , et malgré ee grand nombre de qualités que les hommes croient apercevoir et remarquer dans les corps , on trouvera peut-être.