LIVRE 11, CHAPITRE XXIII
ainsi joints, qu'il ne résisterait nu mouvement du corps qui serait environné de tous cotes pur ce fluide , et ne toucherait aucun autre corps. C'est pour cela que s’il n’y avait point d'autre cause de la cohésion des corps , U serait fort aisé d’en séparer toutes les parties , en les faisant ainsi glisser de cûté. Car , si la pression de l’éther est la cause absolue de la cohésion , il ne pept y avoir de cohésion , là ou cette cause n’opere point. Et puisque la pression de l'éther ne saurait ngir contre une telle séparation de côté , ainsi que je viens de le faire voir , il s'ensuit qu’en imaginant un pion qui coupe, comme on voudra , quelque masse de matière , il n’y aura pas plus de cohésion entre ses molécules qu’entre deux surfaces polies , qu’on pourra toujours faire glisser aisément l’une sur l'autre, quelque grande qu’on imagine la pression du fluide qui les environne. l)e sorte que, quelque idée claire que nous croyions avoir de retendue du corps, comme n’étaut qu’une cohésion de parties solides , peut-être qu’en considérant bien la chose en soi-méme, on aura sujet de conclure qu’il est aussi facile d'avoir une idée claire de la manière dont l'âme pense, que de celle dont le corps est étendu. Car, comme le corps n’est point autrement étendu que par l’union et la cohésion de ses parties solides , nous ne pouvons jamais bien concevoir l'étendue du corps, sans voir eu quoi consiste l’union de ses parties : ce qui me parait aussi incompréhensible que la pensée et la maniéré dont elle se forme.
$ 2à. Je sais que la plupart des gens s'étonnent de voir qu’on trouve de la difficulté dans ce qu'ils croient observer chaque jour. Ne voyonsnous pas, diront -ils d'ahnrd, les parties des corps fortement jointes ensemble ? Y a-t-il rien de plus commun i Quel doute peut-on avoir làdessus ? Et moi , je dis de même a l’égard de la pensée et de In puissance de mouvoir , ne sentons-nous pas ces deux choses en nous-mêmes par de continuelles expériences , et ainsi , le moy en d’en douter ? De part et d'autre le fait est évident, j’en tombe d’aecord. Mais , quand nous venons à l’examiner d’un peu plus pris , et à considérer comment se fait la chose, je crois qu'alors tout nous échappe de l’un et de l’autre côté. Car Je comprends aussi peu comment les parties du corps sont jointes ensemble, que de quelle manière nous apercevons le corps, ou le mettons eu mouvement : ce sont pour moi
deux énigmes également impénétrables. Et Je voudrais bien que quelqu’un m'expliquât, d'une manière intelligible, comment les parties de l’or et du cuivre, qui, venant d'être fondues tout a l'heure , étaient aussi désunies les unes des autres que les particules de l'eau ou du sable , ont été, quelques moments apres , si fortement jointes et attachées l'une à l'autre, que toute la force des bras d’un homme ne saurait les séparer. Je crois que toute personne qui est accoutumée a faire des réflexions , se verra ici dans l'impossibilité de trouver quoi que ce soit qui puisse le satisfaire.
5 26. Les petits corpuscules qui composent ce fluide que nous appelons eau , sont d’une si extraordinaire petitesse, que Je n'ai pas encore oui dire que personne ait prétendu apercevoir leur grosseur , leur figure distincte , ou leur mouvement particulier, |»r le moyen d’aucuu microscope ; quoiqu’on m’ait assuré qu’il y a des microscopes qui font voir les objets dix mille et même cent mille fois plus grands qu’ils ne nous paraissent naturellement. D’ailleurs, les particules de l’eau sont si fort détachées les unes des autres, que la moindre force les sépare d’une manière sensible ; et de plus, si nous considérons leur perpétuel mouvement , nous devons reconnaître qu’elles ne sont point attachées l’une a l’autre. Cependant, qu'il vienne un grand froid , elles s'unissent et deviennent solides : ces petits atomes s'attachent les uns aux autres et ne sauraient être séparés que par une grande forée, (jui pourra trouver les liens qui attachent si fortement ensemble les amas de ces petits corpuscules qui étaient auparavant séparés? Quiconque , dis-je , nous fera connaître le ciment qui les joint si étroitement l'un a l'autre , nous découvrira un grand secret , jusqu'à cette heure entièrement inconnu. Mais quand on en serait venu là , l’on serait encore assez éloigné d’expliquer d'une manière intelligible l'étendue du corps , c'est-a-dire , la cohésion de ses parties solides , jusqu'à ce qu’on pût faire voir en quoi consiste l'union ou la cohésion des parties de ccs liens , ou de cc ciment , ou de la plus petite partie de matière qui existe. D’où II paraît que cette première qualité du corps qu’on suppose si évidente , se trouvera , apres y avoir bien pensé , tout aussi incompréhensible qu’aucun attribut de l'esprit; on verra, dis-je, qu'une substance solide étendue c-t aussi difficile à concevoir qu’une substance qui pense , quelques
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difficultés que certaines gens forment contre ! cette dernière substance.
S 27. La cohésion des parties solides dans tes corps est aussi difficile à concevoir que la pensée dans l’âme.
En effet, pour pousser nos pensées un peu plus loin , cette pression qu’on propose pour expliquer la cohésion des corps , est aussi inintelligible que la cohésion elle-même. Car si In mntière est supposée finie, comme elle l’est sans doute, que quelqu'un se transporte en esprit jusqu’aux extrémités de l’univers, et qu’il voie quels cerceaux , quels crampons II peut imaginer qui retiennent cette masse de matière dans cette étroite union , d’où l’acier tire toute sa solidité, et les parties du diamant leur dureté et leur indissolubilité, si j'ose me servir de ce terme : car si la matière est finie, elle doit avoir ses limites , et il faut que quelque chose empêche que ses parties ne sc dissipent de tous cdtés. Que si, pour éviter ante difficulté , quelqu'un s’avise de supposer la matière infinie, qu’il voie a quoi lui servira de s’engager dans cet abîme; quel secours il en pourra tirer pour expliquer la cohésion du corps; s'il sera plus en état de la rendre intelligible, en l’établissant sur la plus absurde et la plus incompréhensible supposition qn’on puisse faire. Tant il est vrai que si nous voulons rechercher la nature, la cause et la manière de l’étendue du corps , qui n’est autre chose que la cohésion de parties solides, nous trouverons qu’il s’en faut de beaucoup que l’idée qne nous avons de l’étendue du corps , soit plus claire que l’idée que nous avons de la pensée.
S 28. La communication du mouvement par l’impulsion ou parla pensée, est également inintelligible.
Une autre idée que nous avons des corps, c'est la puissance de communiquer le mouvement par impulsion, et une autre que nous avons de l'éme , c’est la puissance de produire du mouvement par la pensée. L’expérience nous fournit chaque jour ces deux idées d’une maniéré évidente : mais , si nous voulons encore rechercher comment cela se fait , nous nous trouvons également dans les ténèbres. Car , à l’égard de la communication du mouvement , par ou un corps perd autant de mouvement qu’un autre
I en reçoit, ce qui est le cas le plus ordinaire, nous ne concevons autre chose par là qu'un mouvement qui passe d'un corps a un autre corps ; et cela est , je crois , aussi obscur et aussi inconcevable que ta manière dont notre esprit met en mouvement ou arrête notre corps par la pensée, ce que nous voyons qu’il fait à tout moment. Et il est encore plus malaisé d’expliquer, par vole d'impulsion, l'augmentation du mouvement qu'on observe , ou qu’on croit arriver en certaines rencontres. L'expérience nous fait voir tous les jours des preuves évidentes du mouvement produit par l’impulsion et par la pensée , mais nous ne pouvons guère comprendre comment cela se fait. Dans ces deux cas , notre esprit est également à bout. De sorte que , de quelque manière que nous considérions le mouvement et sa communication, comme des effets produits par le corps, ou par l’esprit, l'idée qui appartient a l’esprit est pour le moins aussi claire que celle qui appartient au corps. Et pour ce qui est de In puissance active de mouvoir, ou de la motivité, si j'ose me servir de ce terme , on la eouçoit beaucoup plus clairement dans l’esprit que dans le corps : parce que deux corps en repos, placés l'un auprès de l’autre, ne nous fourniront jamais ' l’idée d'une puissance qui soit dans l’un de ces corps pour remuer l'autre , autrement que par un mouvement emprunté; au lieu que l’esprit nous présente chaque jour l’idée d’une puissance active de mouvoir les corps. C’est pourquoi , ce n'est pas une chose indigne de notre recherche , de voir si la puissance active est l’attribut propre des esprits, et la puissance passive celui des corps. D'où l’on pourrait conjecturer que les esprits créés , étant actifs et passifs , ne sont pas totalement séparés de la matière. Car l'esprit pur , c'est-à-dire Dieu , étant seulement actif, et la pure matière simplement passive, on peut croire que ces autres êtres , qui sont actifs et passifs tout ensemble , participent de l’un et de l’autre. Mais , quoi qu’il en soit , les idées que nous avons de l’esprit , sont , je pense , en aussi grand nombre et aussi claires que celles que nous avons du corps , puisque la substance de l’un et de l'autre nous est également inconnue; car l’idee de la pensée , que nous trouvons dans l’esprit, nous parait aussi claire querelle de retendue , que nous remarquons dans le corps ; et la communication du mouvement qui se fait par
1 Vo ver. ci-dessus, eltap. XXI, <S 4, où eda «l prouvé ptus au long.