‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 145 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXVII

considéré avec un peu plus d’attention et d’exactitude , aurait peut-être prévenu une bonne partie des embarras où l’on tombe souvent sur cette matière, et qui sont suivis de grandes difficultés apparentes, principalement à l'égard de l’identité personnelle, que nous allons examiner pour cet effet avec un peu d'application.

S 8. Ce qui fait le même homme.

Un animal est un corps vivant organisé ; et par conséquent le même animal est, comme nous avons déjà remarqué , la même vie continuée , qui est communiquée à différentes particules de matière, selon qu’elles viennent à être successivement unies à ce corps organisé qui a de la vie. Et , quoi qu’on dise des autres définitions, une observation sincère nous fait voir certainement que l'idée «pie nous avons dans l’esprit , de ce dont le mot homme est un signe dans notre bouche , n’est autre chose que l’Idée d'un animal d'une certaine forme. C’est de quoi je ne doute en aucune manière ; car je crois pouvoir avancer hardiment que tout homme qui verrait une créature faite et formée comme luimême, quoiqu’elle n'eût jamais fait paraître plus de raison qu’un chat ou un perroquet, ne laisserait pas de l’appeler homme ; ou que , s'il entendait un perroquet discourir raisonnablement et en philosophe , il ne l'appellerait ou ne le croirait que perroquet : et qu'il dirait du premier de ces animaux , que c’est un homme grossier , lourd et destitué de raison, et du dernier, que c’est un perroquet plein d’esprit et de bon sens. Un fameux ' écrivain de ce temps nous raconte une histoire qui peut suffire pour autoriser la supposition que je viens de faire, d’un perroquet raisonnable. Voici ses paroles : ■ J’avais toujours

• eu envie de savoi r de la propre bouche du pri nce

■ Maurice, de A'assau , ce qu’il y avait de vrai

• dans une histoire que j’avais ouï dire plusieurs

• fois au sujet d'un perroquet qu’il avait pendant » qu'il était dans son gouvernement du Brésil.

- Comme je crus que vraisemblablement je ne le

- verrais plus, je le priai de m'en éclaircir. On

• disait que ce perroquet faisait des questions et

- des réponses aussi justes qu’une créature rni-

■ sonnable aurait pu faire , de sorte que l'on

• croyait, dans In maison de ce prince, que ce « perroquet était possédé. On ajoutait qu’un de

- ses chapelains, qui avait vécu depuis ce temps-

1 • SI le chevalier Temple dans ses Mémoires, p. 60, . érlit. de Hoilanih, sua 1632. >

* là en Hollande .avait pris une si forte aversion

* pour les perroquets, à cause de celui-là, qu'il » ne pouvait pas les souffrir, disant qu'ils avaient

■ le diable dans le corps. J’avais appris toutes ces » circonstances et plusieurs autres qu’on m’assu- < rait être véritables ; ce qui m'obligea de prier

■ le prince Maurice de me dire ce qu’il y avait » de vrai en tout ecla. Il me répondit avec sa

- franchise ordinaire, et en peu de mots : qu'il y

* avait quelque chose de véritable; mais que la

■ plus grande partie de ce qu'on m'avait dit était

- faux. Il me dit que lorsqu’il vint dans le Brésil,

* il avait ouï parler de ce perroquet ; et qu’encore

* qu'il crût qu'il n’y avait rien de vrai dans le « récit qu’on lui en faisait, il avait eu la curio- " sité de l’envoyer chercher , quoiqu'il ffit fort

* loin du lieu où le prince faisait sn résidence :

* que cet oiseau était fort vieux et fort gros; et

* que lorsqu’il vint dans la salle où le prince était

■ avec plusieurs Hollandais auprès de lui, le

* perroquet dit, dès qu’il les vit : Quelle com- « pagnie d’hommes blancs est celle-ci ? On lui « demanda, en lui montrant le prince, qui il

■ étaif? Il répondit que c'était quelque général.

■ On le fit approcher, et le prince lui demanda,

* d'où venez-vous ? Il répondit, de Marinan. « Le prince, à qui êtes-vous? Le perroquet, a

* un Portugais. Le prince , que fais-tu là ? Le

- perroquet, je garde les poules. Le prince se mit

* à rire, et dit, vous gardez les poules? Le per- « roquet répondit : oui, moi; et je sais bien

- faire chue , chuc; ce qu'on a accoutumé de

* faire quand on appelle les poules , et ce que le

- perroquet répéta plusieurs fois. Je rapporte les « paroles de ce beau dialogue en français ,

* comme le prince me les dit. Je lui demandai

■ encore en quelle langue parlait le perroquet. Il » me répondit que c 'était en brésilien. Je lui de-

■ mandai s'il entendait cette langue. Il me ré-

* pondit que non ; mais qu'il avait eu soin d'a-

- voir deux interprètes, un Brésilien qui parlait

* hollandais, et l'autre Hollandais qui parlait » brésilien; qu'il les avait interrogés séparément,

* et qu'ils lui avaient rapporté tous deux l<a “ mêmes paroles. Je n’al pas voulu omettre cette « histoire, parce qu'elle est extrêmement sln-

■ gulière , et qu’elle peut passer pour certaine.

* J'ose dire au moins que ce prince croyait ce

■ qu’il me disait, ayant toujours passé pour un

■ homme de bien et d'honneur. Je laisse aux

- naturalistes le soin de raisonner sur cette nvên-

■ turc , et aux autres hommes la liberté d'en

* croire ce qui leur plaira. Quoi qu'il en soit ,

* U n'est peut-être pas mal d'égayer quelquc-

• fois la scène par de telles digressions , & propos « ou non. »

J’ai eu soin de fnire voir à mon lecteur cette histoire tout au long dans les propres termes de l’auteur, parce qu’il me semble qu’il ne l’a pas jugée incroyable; car on ne saurait s'imaginer qu'un si habile homme que lui, qui avait assez de capacité pour autoriser tous les témoignages qu'il nous donne de lui-même , eût pris tant de peine, dans un endroit où cette histoire ne fait rien à son sujet, pour nous réciter, sur la foi d'un homme qui était non-seulement son ami , comme il nous l’apprend lui-même , mais encore un prince qu’il reconnaît homme de bien et d’honneur, un conte qu'il ne pouvait juger Incroyable, sans le regarder aussi comme fort ridicule. Il est visible que le prince qui garantit cette histoire, et que l'auteur qui la rapporte après lui, appellent tous deux ce causeur, un perroquet. Et je demande à toute autre personne à qui cette histoire parait digne d'être racontée, si, supposé que ce perroquet, et tous ceux de son espèce , eussent toujours parlé , comme ce prince nous assure que celui-là parlait , je demande, dis-je, s’ils n’auraient pas passé pour une race d’animaux raisonnables; etsi, outre cela, ilsn’auraient pas été reconnus pour des perroquets, plutôt que pour des hommes ? Car je m’imagine que ce qui constitue l’idée d'un homme , dans l’esprit de la plupart des gens , n’est pas seulement l’Idée d’un être pensant et raisonnable , mais aussi celle d’un corps formé de telle et telle mnnière, qui est joint à cet être. Or, si c’est lit l’idée d’un homme , le même corps formé de parties successives qui ne se dissipent pas toutes à la fois, doit concourir, aussi bien qu'un même esprit immatériel , à fnire le même homme.

S 9. En quoi consiste l'identité personnelle.

Cela posé, pour trouver en quoi consiste l’identité personnelle , il faut voir ce qu’emporte le mot de personne. C’est , à ce que je crois , un être pensant et intelligent, capable de raison et de réflexion , et qui se peut considérer soimême comme le même , comme une même chose qui pense en différents temps et en différents lieux ; ce qu’il fait uniquement par le sentiment qu’il a de ses propres actions, lequel est inséparable de la pensée , et lui est , cc me semble, entièrement essentiel, étant impossible à quelque être que cc. soit d’apercevoir , sans

apercevoir qu’il aperçoit Lorsque nous voyons, que nous entendons , que nous flairons , que nous goûtons , que nous sentons , que nous méditons , ou que nous voulons quelque chose, nous le connaissons à mesure que nous le faisons. Cette connaissance nccompagne toujours nos sensations et nos perceptions présentes ; et c’est par là que chacun est à lui-même ce qu’il appelle soi-même. On ne considère pas dans ce éhs si le même soi est continué dans la même substance , ou dans diverses substances. Car , puisque la conscience accompagne toujours la pensée , et que c’est la ce qui fait que chacun est ce qu’il nomme soi-même, et par où il se distingue de toute autre chose pensante ; c’est aussi en cela seul que consiste l'identité personnelle , ou ce qui fait qu'un être raisonnable est toujours le même. Et aussi loin que cette conscience peut s'étendre sur les actions ou les pensées déjà passées , aussi loin s'étend l'identité de cette personne : le soi est présentement le même qu’il était alors ; et cette action passée a été faite par le même être qui se la représente actuellement par la réflexion ’.

S 10. [m conscience fait F identité personnelle.

Mais on demande, outre cela, si c’est précisément et absolument la même substance? Peu de

* - Je sais aussi de cette opinion, que la conscience, « ou le sentiment du moi , prouve une identité morale ou <> personnelle, et c’est en cela que je distingue lUtce.urr-

■ édité de l ime d'une bête, de Yimmortalité dr Mme

- dans l'homme. L'une et l’autre gardent Vntrnhlé p/nj- « siqueet réelle ; mais, quant k l’homme, il est conforme « aux règles de la diTine providence que Mme garde en- " rore l’identité morale et qui nous est apparente h nous-

- mêmes , pour constituer la même personne , capable par ■■ conséquent de sentir les châtiments et h-s récompenses...

■ Je ne voudrais point dire que Yidentité personnelle et « même le soi ne demeurent point en nous, et que je ne

j - suis point le moi qui ait été dans le berceau, sous pré-

- Ipvlequejenemesouviensplusdflriendetoutceqiiej’ai | - fait alors.. .. iesui fait l'identité réelle et physique , et

- l’apparence du soi (ou la manifestation qu'oo a de soi-

* même par la conscience), accompagnée do Térité, y joint

- l’identité personnelle. Ainsi ne voulant point dire que <• l'identité personnelle ne s’étend pas plus loin que le «■ souvenir, je dirais encore moins que le soi ou l’identité

- physique en dépend..... ainsi la conscience n’est pas ie

* seul moyen de constituer l’identité persounelle, et le « rapport d’autrui , ou même d’autres marques y peuvent « suppléer. Mais il y a de la difficulté s’à se trouve com

* tradiction entre ces diverses apparences. La conscience

* peut se taire, comme dans l’oubli ; mais si elle disait « bien clairement des choses qui fussent contraires aux « autres apparences , on serait embarrassé entre deux pos-

* sibililés , celle de l'erreur de notre souvenir, et relie de « quelque déception dans les apparences externes. •

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