LIVRE II. CHAPITRE XXVIII
surdité , quant à la nature des choses, à supposer que le même esprit peut, en divers tempe, être uni à différents corps , et composer avec eux un seul homme durant un certain temps , tout ainsi que nous supposons que ce qui était hier une partie du corps d'une brebis , peut être demain une partie du corps d’un homme, et faire dans cette union une partie vitale de Méilbée , aussi bien qu'il faisait auparavant une partie de son bélier.
S 28. L'embarras vient du mauvais emploi des noms.
Enfin , toute substance qui commence à exister, doit nécessairement être ta même durant son existence : et pareillement, quelque composition de substance qui vienne h exister , le composé doit être le même , pendant que ces substances sont ainsi Jointes ensemble : et tout mode qui commence à exister, est aussi le même, durant tout le temps de son existence. Enfin , la même régie a lieu , soit que la composition renferme des substances distinctes, ou différents modes. D’où il parait que la difficulté ou l’obscurité qu’il y a dans cette matière, vient plutât des mots mal appliqués que de l’obscurité des choses mêmes. Car, quelle que soit la chose qui constitue une idée spécifique , désignée par un certain nom , si cette idée est constamment attachée h ce nom, la distinction de l’identité ou de la diversité d’une chose sera fort aisée à concevoir, sans qu’il puisse naître aucun doute sur ce sujet.
§ 29. L’existence continuée fait l'identité.
Supposons, par exemple, qu’un esprit raisonnable constitue l’idée d’un homme : il est aisé de savoir ce que c’est que le même homme ; car il est visible qu’en ce cas-là le même esprit , séparé du corps ou dans le corps , sera le même homme. Que si l’on suppose qu’un esprit raisonnable, vitalement uni à un corps d’une certaine configuration de parties, constitue un homme, l’homme sera le même, tant que cet esprit raisonnable restera uni à cette configuration vitale de parties , quoique continuée dans un corps dont les particules se succèdent les unes aux autres dans un flux perpétuel. Mais si d’autres gens ne renferment dans leur idée de l’homme que l’union vitale de ces parties avec une certaine forme extérieure, un homme restera le même aussi longtemps que cette union vitale et cette forme resteront dans un composé , qui n’est le même
qu’à la faveur d une succession de particules continuée dans un flux perpétuel. Car, quelle que soit la composition dont une idée complexe est formée , tant que l’existence la fait une chose particulière sous une certaine dénomination, la même existence continuée fait qu’elle continue d’être le même individu sous la même dénomination.