CHAPITRE XXV1I
De quelques autres relations, et surtout des relations morales.
§ 1. Relations proportionnelles.
Outre les occasions de comparer ou de rapporter les choses l’une à l’autre, dont je viens de parler, et qui sont fondées sur le temps, le lieu et la causalité, il y en a une infinité d’autres, comme j’ai déjà dit, dont je vais proposer quelques-unes.
Je mets dans le premier rang toute idée simple qui , étant capable de parties et de degrés , fournit un moyen de comparer les sujets ou elle se trouve , l’un avec l’autre, par rapport à cette idée simple; par exemple, plus blanc, plus doux, plus grus, égal, davantage, etc. Ces relations qui dépendent de l’égalité et de l’excès de la même idée simple, en différents sujets, peuvent être appelées, si l’on veut , proportionnelles. Or, que ces sortes de relations roulent uniquement sur les idées simples que nous avons reçues par la sensation ou par la réflexion , cela est si évident qu’il serait inutile de le prouver.
S 2. Relations naturelles.
En second lieu, une autre occasion de comparer des choses ensemble , ou de considérer une chose, en sorte qu’on renferme quelque autre chose dans cette considération, ce sont les circonstances de leur origine ou de leur commencement , qui n’étant pas altérées dans la suite , fondent des relations qui durent aussi longtemps que les sujets auxquels elles appartiennent : par exemple, père et enfant, frères, cousins germains , etc. , dont les relations sont établies sur la communauté d’un même sang auquel ils participent en différents degrés ; compatriotes , c’ostà-dire, ceux qui sont nés dans un même pays. Et ces relations, Je les nomme naturelles. Nous pouvons observer, à ce propos , que les hommes ont adapté leurs notions et leur langage à l’usage de la vie commune, et non pas à la vérité et à
l'étendue des choses. Car il est certain que, dans le fond, la relation entre celui qui produit et celui qui est produit , est la même dans les différentes races des autres animaux que parmi les hommes : cependant, ou ne s’avise guère de dire: Ce taureau est le grand-père d’un tel veau, ou ces deux pigeons sont cousins germains. Il est fort necessaire que , parmi les hommes , on remarque ecs relations, et qu'on les désigne par des noms distincts , parce que , dans les lois et dans d’autres commerces qui les lient ensemble , on a occasion de parler des hommes , et de les désigner sous ces sortes de relations. Mais il n'en est pas de même des bêtes : comme les hommes n'ont que peu ou point du tout de sujet de leur appliquer ces relations , Us n'ont pas jugé A propos de leur donner des noms distincts et particuliers. Cela peut servir, en passant, A nous donner quelque connaissance du different état et progrès des langues qui , ayant été uniquement formées pour la commodité de communiquer ensemble, sont proportionnées aux notions des hommes, et au désir qu’ils ont de s'entre-coinmuniquer des pensées qui leur sont famUières , mais nullement A la réalité ou A l’ctcnduc des choses , ni aux divers rapports qu'on peut trouver entre elles, non plus qu'aux différentes considérations abstraites dont elles peuvent fournir le sujet. Lorsqu'ils n'ont point eu de notions philosophiques , ils n’ont point eu non plus de termes pour les exprimer : et l’on ne doit pas être surpris que les hommes n'aient point inventé de noms pour exprimer des pensées dont ils n'ont point occasion de s'entretenir. D'où il est aisé de voir pourquoi , dans certains pays , les hommes n'ont pas même un mot pour désigner un cheval , peudant qu'ailleurs, moins curieux de leur propre généalogie que de celle de leurs chevaux , ils ont non-seulement des noms pour chaque cheval en particulier , mais aussi pour les différents degrés de parentage qui se trouvent entre eux.
$ 3. Rapports d’institution.
En troisième lieu , le fondement sur lequel on considère quelquefois les choses, l'une par rapport A l'autre , c'est un certain acte par lequel on vient A faire quelque chose en vertu d'un droit moral, d’un certain pouvoir, ou d’une obligation particulière. Ainsi un général est celui qui a le pouvoir de commander une armée ; et une armée qui est sous le commandement d'un général, est un amas d'hommes armés, obligés d'obéir à un seul homme. l:n citoyen ou un
bourgeois est celui qui a droit A certains privilèges dans tel ou tel lieu. Toutes ces sortes de relations qui dépendent de la volonté des hommes ou d'un accord qu'ils ont fait entre eux , je les appelle rapports d'institution , ou volontaires; et l’on peut les distinguer des relations naturelles, en ee que la plupart , pour ne pas dire toutes , peuvent être Altérées d'une manière ou d'autre , et séparées des personnes A qui elles ont appartenu quelquefois, sans que pourtant aucune des substances qui font le sujet de lu relation, vienne A être détruite. Mais quoiqu'elles soient toutes réciproques , aussi bien que les autres , et qu’elles renferment un rapport de deux choses, l'une A l'autre , cependant , parce que souvent l'une des deux n’a point de nom relatif qui emporte cette mutuelle correspondance , les hommes n'en prennent pour l’ordinaire aucune connaissance , et ne pensent point A la relation qu'elles renferment effectivement. Par exemple, on reconnaît sans peine que les termes de patron et de client sont relatifs ; mais dès qu’on entend ceux de dictateur ou de chancelier , on ne se les ligure pas si promptement sous cette idée , parce qu'il n’y a point de nom particulier pour désigner ceux qui sont sous le commandement d’un dictateur ou d’un chancelier , et qui exprime un rapport A ces deux sortes de magistrats : quoiqu’il suit indubitable que l'un et l'autre ont certain pouvoir sur quelques autres personnes, par où ils ont relation avec ces personnes , tout aussi bien qu'un patron avec son client , ou un général avec son armée.
S 4. Relations morales.
Il y a , en quatrième lieu , une autre sorte de relation , qui est la convenance ou la discouvenanee qui sc trouve entre les actions volontaires des hommes , et une règle A quoi on les rapporte et par où l'on en juge , ce qu'on peut appeler , a mon avis, relation morale , parce que c'est de la que nos actions morales tirent leur dénomination : sujet qui sans doute mérite bien d'être examiné avec soin , puisqu'il n’y a aucune partie de nos connaissances , sur quoi nous devions être plus soigneux de nous faire des idées précises , et d'éviter la confusion et l’obscurité, autant qu'il est en notre pouvoir. Lorsque les actions humaines, avec leurs différents objets, leurs diverses fins, manières et circonstances, viennent A former des idées distinctes et complexes, ce ( sont , comme j'ai déjà montré , autant de modes ' mixtes, dont la plus grande partie ont leurs