‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 153 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXVIII

noms particuliers. Ainsi, supposant que ln gratitude est une disposition à reconnaître et à rendre les honnêtetés qu'on a reçues , que la polygamie est d’avoir plus d’une femme à la fois, lorsque nous formons ainsi ces notions dans notre esprit, nous y avons autant d'idées déterminées de modes mixtes. Mais ce n’est pas à quoi se terminent toutes nos actions : il ne suffit pas d’en avoir des idées déterminées, et de savoir quels noms appartiennent à telles et à telles combinaisons d'idées, qui composent une idée complexe désignée par un tel nom : nous avons dans cette affaire un Intérêt bien plus important, et qui s'étend beaucoup plus loin, c'est de savoir si ces sortes d’actions sont moralement bonnes ou mauv aises.

S S. Ce que c'est que bien et mat moral.

Le bien et le mal n’est , comme ' nous avons montré ailleurs, que le plaisir ou la douleur, ou bien ce qui est l’occasion ou la cause du plaisir ou de la douleur que nous sentons. Par conséquent , le bien et le mal , considéré moralement , n’est autre chose que la conformité ou l’opposition qui se trouve entre nos actions volontaires et une certaine loi : conformité et opposition qui nous attire du bien ou du mal , par la volonté et la puissance du législateur : et ce bien et ce mai qui n'est autre chose que le plaisir ou la douleur qui, par la détermination du législateur, accompagnent l’observation ou la violation de la loi , c’est ce que nous appelons récompense et punition ’.

S 6. Règles morales.

Il y a, ce me semble, trois sortes de telles régies, ou lois morales auxquelles les hommes rapportent généralement leurs actions, et par où ils jugent si elles sont bonnes ou mauvaises ; et ces trois sortes de lois sont soutenues par trois différentes espèces de récompenses ou de

■ Chap. XX , 5 S, et ch*p. XXI, § «.

* * J’aimerais mieux prendre pour la mesure du bien

- moral et de la vertu la règle invariable de la raison, que « Dieu s’est chargé de maintenir. Aussi peu ion être as- « suré que par son moyen brut bien moral devient phv-

- sique , ou , comme parlaient ies anciens , tout hoimèie

- est utile ; au lieu que , pour exprimer la nolinn de Tau-

- leur, il faudrait dire que le bien ou le mai moral est un

- bien ou un mat ^'imposition ou d 'institution, que x celui qui a le pouvoir en main tâche de faire suivre, ou « éviter, par les peines ou les récompenses. Le bon est

- que re qui esl de l'institution génètaie de Dieu est ron-

- forme la nature, ou b ta raison. «

peines qui leur donnent de 1’nutorlté. Car, comme Il serait entièrement inutile de supposer une loi imposée aux actions libres de l'homme, si l’on n’y joignait pas quelque bien ou quelque mal qui pût déterminer la volonté , il faut , par cette raison , que partout où l’on suppose une loi , l’on suppose aussi quelque peine ou quelque récompense attachée A cette loi. Ce serait en vain qu'un être intelligent prétendrait soumettre les actions d'un autre à une certaine régie , s’il n’est [Mis en son pouvoir de le récompenser lorsqu’il s*1 conforme à cette règle , et de le punir lorsqu'il s’en éloigne , et cela par quelque bien ou par quelque mal qui ne soit pas la production et la suite naturelle de l'action même : car ce qui est naturellement un avantage ou un inconvénient agirait de soi-même sans le secours d'aucune loi. Telle est , si je ne me trompe , la nature de toute loi proprement ainsi nommée.

S 7. Combien de sortes de lois.

Voici , ce me semble , les trois sortes de lois auxquelles les hommes rapportent en général leurs actions , pour juger si elles manquent ou non de rectitude: I. la loi divine; 2. la loi civile ; 3. la loi d’opinion ou de réputation , si j'ose l’appeler ainsi. Lorsque les hommes rapportent leurs actions a la première de ces lois , ils jugent par IA si ce sont des péchés ou des devoirs : en les rapportant à la seconde, ils jugent si elles sont criminelles ou innocentes ; et par la troisième , ils jugent si ce sont des vertus ou des vices

S 8. Ln loi t Urine règle ee qui esl pèche ou devoir.

Et premièrement , par la loi divine , j’entends cette loi que Dieu a prescrite aux hommes pour être In règle de leurs actions , soit qu’elle leur ait été notifiée par ta lumière de in nature, ou par voie de révélation. Je ne pense pas qu'il y ait d’homme assez grossier pour nier que Dieu

* * Selon le sens ordinaire des termes, les vertus et « les vices ne différent des devoirs et des péchés , que -< comme les habitudes différent des actions, et on ne ■ prend point la vertu et le vice pour quelque chose qui « dépende de l'opinion. Un grand péché est appelé crime ,

<• et on n'oppose point l'innocent au criminel , mais au « coupable. La foi divine est de deux sortes, naturelle « et positive. La loi civile est positive. La loi de répu -

* talion ne mérite le nom «le loi qu'improprement, ou est » comprise sous la loi naturelle, comme si l’on disait la loi « de la santé, la loi du ménage, lorsque les actions attirent

• naturellement quelque bien ou quelque mal, comme « l’approbation d'anlmi, la santé, le gâta. *

ait donne une telle réglé, par laquelle les hommes devraient se conduire. 11 a droit de le faire, puisque nous sommes ses créatures. D'ailleurs , sa bonté et sa sagesse le portent à diriger nos actions vers ce qu'il y a de meilleur ; et il a le pouvoir de nous y obliger par des récompenses et des punitions d’un poids et d'une durée Infinie dans une autre vie : car personne ne peut nous enlever de scs mains. C'est la seule pierre de touebe par où l’on peut juger de la rectitude morale ; et c’est en comparant leurs actions a cette loi , que les hommes jugent du plus grand bien ou du plus grand mal moral qu’elles renferment , c’est-à-dire , si en qualité de devoirs ou de péchés , elles peuvent leur procurer du bonheur ou du malheur de la part du Tout-Puissant.

S 9. La loi civile eut la règle rlu crime ou île l'innocence.

En second lieu , la loi civile , qui est établie par la société pour diriger les actions de ceux qui en font partie, est une autre règle à laquelle les hommes rapportent leurs actions, pour juger si elles sont criminelles ou non. Personne ne méprise cette loi ; car les peines et les récompenses qui lui donnent du poids sont toujours prêtes, et proportionnées n la puissance d’ou cette loi émane , c’est-à-dire , à la force même de la société qui est engagée à défendre la vie , la liberté et les biens de ceux qui vivent conformément à sa loi , et qui a le pouvoir d’ôter à ceux qui la violent , la vie , la liberté ou les biens ; ce qui est le châtiment des offenses commises contre cette loi.

S 10. La loi philosophique est la mesure du vice cl de la vertu.

Il y a , en troisième lieu , la loi d’opinion ou de réputation. On prétend et on suppose par tout le monde que les mots de vertu et de vice signifient des actions bonnes et mauvaises de leur nature : et , tant qu’ils sont réellement appliqués en ce sens , la vertu s’accorde parfaitement avec la loi divine dont je v iens de parler ; et le vire est tout à fait la même chose que ce qui est contraire à cette loi. Mais, quelles que soient les prétentions des hommes sur cet article , il est visible que ces noms de vertu et de vice , considérés dans les applications particulières qu'on en fait, parmi les diverses nations et les différentes sociétés d'hommes répandus sur la terre , sont constamment et uniquement attribués à

telles ou telles actions qui dans chaque pays et dans chaque société sont réputées honorables ou honteuses. Et il ne faut pas trouver étrange que les hommes en usent ainsi , je veux dire , que par tout le monde ils donnent le nom de vertu aux actions qui, parmi eux, sont jugées dignes de louange, et qu’ils appellent vice tout ce qui leur parait digne de blâme; car autrement ils se condamneraient eux-mêmes, s'ils jugeaient qu’une chose est bonne et juste sans l’accompagner d’aucune marque d’estime , et qu'une autre est mauvaise , sans y attacher aucune idée de blâme. Ainsi, >a mesure de ce qu’on appelle vertu et vice, et qui passe pour tel dans tout le monde, c’est cette approbation ou ce mépris , cette estime ou ce blâme qui s'établit par un secret et tacite consentement en différentes sociétés et assemblées d’hommes; par où différentes actions sont estimées ou méprisées parmi eux , selon le jugement , les maximes et les coutumes de chaque lieu. Car, quoique les hommes réunis en sociétés politiques aient résigné entre les màins du public la disposition de toutes leurs forces , de sorte qu’ils ne peuvent pas les employer contre aucun de leurs concitoyens , au delà de ce qui est permis par la loi du pays, ils retiennent pourtnnt toujours la puissance de penser bien ou mal , d’approuver ou désapprouver les actions de ceux avec qui ils vivent et entretiennent quelque liaison ; et c’est par cette approbation et cette désapprobation qu’ils établissent parmi eux ce à quoi Ils donneront les noms de vertu et de vice '.

Su. Que ce soit là la mesure ordinaire de ce qu'on nomme vertu et vice , c’est ce qui paraîtra a quiconque considérera que , quoique ce qui

• « Ne vaut-il pas mieux , à tous égards , dire que les « hommes entendent par la vertu , comme par la vérité , « ce qui est conforme à ta nature, mais qu’ils se trompent s souvent dans l’application P outre qu'ils se trompent « moins qu’on ne pense ; car ce qu’iis louent te mérite

• ordinairement à certains égards.... La subtilité des lar-

• rons était louée chez les Lacédémoniens ; et ce n’est

• pas l’adresse, mais l’usage qu’ou en fait mal à propos, ■ qui est blâmable ; et ceux qu’on roue en pleine paix

- pourraient servir quelquefois d’excdlenls partisans en » tempe de guerre. Ainsi, tout cela dépend de l’applica- « tien et du boo ou mauvais ussge qu’on fait des avan- " tages qu’on possède, ii est vrai aussi très-souvent, et s cela ne doit pas paraître fort étrange , que les tiommee « se condamnent eux -mêmes, comme lorsqu’ils font ce « qu’ils blâment dans les autres, et il y a souvent une

- contradiction entre les actions et les paroles qui scanv dalise le public, lorsque ce que fait et que défend un « prédicateur saute aux yeux de tout le monde. »

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