IVRE 11, CHAPITRE XX VIII
passe pour vice dans an pays soit regardé dans un autre comme nne vertu, ou du moins comme une action indifférente, cependant la vertu et lu louange , le vice et le blême vont partout de compagnie. En tous lieux ce qui passe pour vertu est cela même qu’on juge dignede louange, et l’on ne donne ce nom a aucune autre chose qu’à ce qui obtient l’estime publique. Que disje ? La vertu et la louange sont unies si étroitement ensemble , qu’on les désigne souvent par le même nom 1 : Sun! hic etiam pua præmia taudi , dit Virgile ; et Cicéron : Nihil habi t nalura prœstantius quant honestaiem , quant laudem, quam dtgnüatem, t/uàm decus ( Qwest. Tusruianarum, iib. 2, cap. 2, cap. 20) ; à quoi i il ajoute immédiatement après : qu’il ne prétend exprimer, par tous ces noms d’honnêteté , de louange , de dignité et d’honneur , qu’une seule et même chose *. Tel était le langage des philosophes païens, qui savaient fort bien en quoi consistaient les notions qu’ils avaient de la vertu et du vice *. Et bien que les divers tempéraments , l’éducation , les coutumes , les maximes et les intérêts de différentes sortes d’hommes fussent peut-être cause que ce qu’on estimait dans un lieu était censuré dans un autre , et qu’ainsi les vertus et les vices changeassent en différentes sociétés , cependant , quant au principal , c’étaient pour la plupart les mêmes partout. Car , comme rien n’esl plus naturel que d’nttacher l’estime et la réputation à ce que chacun reconnaît lui être avantageux à lui-même , et de blâmer et de décréditer le contraire, l’on ne doit pas être surpris que l’estime et le déshonneur , la vertu et le vice , se trouvassent partout conformes, pour l’ordinaire, à la règle Invariable du juste et de l’injuste , qui a élé établie par la loi de Dieu ; rien dans ce monde ne procurant et n’assurant le bien général du genre humain d’une manière si directe et si visible que l’obéissance aux lois que Dieu a imposées à l’homme , et rien au contraire n’y causant tant de misère et de confusion que la
* Æneid ., Iib. I, v. 4SI. Il est visible que le mot tous, qui signiàe ordinairement i ‘approbation due à le vertu, se prend ici pour U vertu môme.
* Huer ego plurtbus nominibus unam rem tkclarari eo/o.
3 * Il eet vrei que les anciens ont désigné la vertu par • le nom de V honnête ;... il est vrai aussi que l’honnête a « son nom de \' honneur ou de la louange : mais cela veut « dire, non pas que la vertu est ce qu’on lune, mais qu’elle » est ce qui est digne de louange; et c’est ce qui dépend « de 1a vérité et non pas de l’opinion. *
négligence de ces mêmes lois. C’est pourquoi , à moins que les hommes u’cussetit renoncé Umt à fait à la raison , au sens commun , et à leur propre intérêt , auquel ils sont si constamment dévoués , ils ne pouvaient pas , en général , se méprendre jusqu’à ce point , que de faire tomber leur estime et leur mépris sur ce qui ne le mérite pas réellement. Ceux-là même dont In conduite était contraire à ces lois ne laissaient pas de bien placer leur estime , peu étant parvenus à ce degré de corruption de ne pas condamner , du moins dans les autres, les fautes dont ils étaient eux-mêmes coupables. Et voilà pourquoi, parmi la dépravation même des moeurs, les véritables bornes de la loi de nature, qui doit être la régie de la vertu et du vice, Rirent assez bien conservées; de sorte que les docteurs inspirés n'ont pas même fait difficulté, dans leurs exhortations, d’en appeler à la commune réputation : Que toutes les choses qui sont aimables, dit saint l’aul , que toutes les choses qui sont de bonne renommée , s’il y a quelque vertu et quelque louange, soient l’objet de vos méditations. Philipp. , cap. IV , vs. 8.
s 12. Ce qui donne de la force à celle loi, c'est la louange et le btdme.
Je ne sais si quelqu’un s’imaginera que j’eusse oublié la notion que je vicia d'attacher au mot de loi , lorsque j’ai dit que la loi par laquelle les hommes jugent de la vertu et du vice n’est autre chose que le consentement de simples particuliers qui n’ont pas assez d’autorité pour faire une loi , et surtout puisque ce qui est si nécessaire et si essentiel à une loi leur manque, je veux dire , In puissance de la faire valoir. Mais je crois pouvoir dire que quiconque s’imagine que l’approbation et le blâme ne sont pas de puissants motifs pour engager les hommes à se conformer aux opinions et aux maximes de ceux parmi lesquels ils vivent, ne parait pas fort bien instruit de l'histoire du genre humain, ni avoir pénétré fort avant dans la nature des hommes, dont il trouvera que la plus grande partie se gouverne principalement, pour ne pas dire uniquement , par la loi de la coutume : d'où vient qu’ils ne pensent qu’à ee qui peut leur conserver l'estime de ceux qu'ils fréquentent, sans su mettre beaucoup en peine des lois de Dieu ou de celles du magistrat. Pour les peines qui sont attachées à l'infraction des lois de Dieu, quelques-uns , et peut-être la plupart, y font rareis.
ment de sérieuses réflexions; et parmi ceux qui y pensent , il y en n plusieurs qui se figurent ,
;i mesure qu'ils violent cette loi , qu’ils se réconcilieront un jour avee celui qui en est l'auteur ; et à l’égard des châtiments qu'ils ont A craindre de la part des lois de l'État, ils se flattent souvent de l'espérance de l'Impunité. Mais il n’y a point d'homme qui, venant à faire quelque chese de contraire à la coutume et aux opinions de ceux qu’il fréquente , et à qui il veut w rendre recommandable, puisse éviter la peine de leur censure et de leur dédain. De dix mille hommes, il ne s'en trouvera pas un seul qui ait assez de force et d’insensibilité d'esprit pour pouvoir supporter le blâme et le mépris continuel de sa propre coterie; et l'homme qui peut être satisfait de vivre constamment décrédité et en disgrâce auprès de ceux-lA même avec qui il est en société , doit avoir une disposition d'esprit fort étrango , et bien différente de celle des autres hommes. Il s'est trouvé bien des gens qui ont cherché la solitude et qui s'.v sont accoutumés ; mais personne A qui il soit resté quelque sentiment de sa propre nature, ne peut vivre en société continuellement dédaigné et méprisé par ses amis , et par ceux avec qui il converse, lin fardeau si pesant est au-dessus des forces humaines; et quiconque peut prendre plaisir A la compagnie des hommes, et souffrir pourtant avec insensibilité le mépris et le dédain de scs compagnons , doit être un composé bizarre de contradictions absolument incompatibles '.
S 13. Os trois lois sont les règles du bien moral et du mal moral.
Voilà donc les trois lois auxquelles les hommes rapportent leurs actions en différentes manières, la loi de Dieu , la loi dis sociétés politiques , et la loi de la coutume ou la censure des particuliers. Et c’est par la conformité que les actions ont avec l'une de ces lois que les hommes se règlent , quand ils veulent juger de la rectitude
1 « Ce n'est pis tant la peine d’ime loi, qu'une peine ■ naturelle que l'action s’attire dVIIe-mème H serait à
- souhaiter que le public s'accordât avec aoi-inCiucci avec « la raison, dans les louanges comme dans les blâmes ( rl
- qun les grands surtout ne protégeassent point les tné-
- chants , eu riant des mauvaises actions , où il semble le
• plus souvent que ce n’est pas celui qui les a faites, tuais
- celui qui en a souffert , ijui est puni par le mépris et <> tourné on ridicule. On verra aussi gtituValemenl que les •' hommes méprisent non pas tant le vice que la faiblesse
et te malheur. Ainsi , la loi de la réputation aurait besuiu \
* d'étre bien réformée, et aussi d’étre mieux observée. * I
morale de ces actions , et lis qualifier bonnes ou mauvaises.
§ 14. La moralité des actions est le rapport qu’elles ont à ces règles-là.
Soit que ia règle à laquelle nous rapportons nos actions volontaires , comme à une pierre do touche par ou nous puissions les examiner , juger de leur bonté, et leur donner, en conséquence de eet examen, un certain nom, qui est comme la marque du prix que nous leur assignons ; soit , dis-je , que cette règle soit prise de la coutume du pays, ou de la volonté d'un législateur, l'esprit peut observer aisément le rapport qu’une action a avec celte règle , et juger si l’action lui est conforme ou non ; et par là il a une notion du bien ou du mal moral , qui est la conformité ou la non-conformité d’une action avec ccttc réglé; et la notion qu'il en a est ce qu'on appelle rectitude morale. Or, comme cette règle n'est qu’une collection de différentes idées simples , s’y conformer n'est autre chose que disposer l’action de telle sorte que les idées simples qui la composent puissent eorrespoudre à telles que la loi exige : par où nous voyons comment les êtres ou notions morales se terminent a ees idées simples que nous recevons par sensation ou par réllexion , et qui en sont le dernier fondement. Considérons , par exemple , l’idée complexe que nous exprimons par le mot de meurtre. Si nous l'analysons exactement, et que nous examinions toutes les idées particulières qu’elle renferme, nous trouverons qu'elles ne sont autre chose qu’un amas d'idées simples qui viennent de la réflexion ott de la sensation ; car, premièrement, par la réflexion que nous faisons sur les operations de notre esprit , nous avons les idées de vouloir, de délibérer , de résoudre par avance, de souhaiter du mal a un autre , d’être mal intentionné contre lui, comme aussi lis idées de vie ou de perception et de faculté de se mouvoir, l-a sensation , en second lieu, nous fournit un assemblage de toutes les idées simples et sensibles qu’on peut découvrir dans un homme, et d'une action particulière par ou nous détruisons ia perception ou le mouvement dans un tel homme ; toutes lesquelles idées simples sont comprises dans le mot de meurtre. Scion que je trouve que cette collection d'idées simples s’accorde ou ne s'accorde pas avec l'estime générale dans le pays où j’ai été élevé , et qu'elle y est jugée par la plupart digne de louange ou de blâme , je la nomme une action