‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 155 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXVIII

vertueuse ou vicieuse. Si je prends pour règle In volonté d'un suprême et invisible législateur , comme je suppose , en ce cas-là , que cette action est commandée ou défendue par Dieu même. Je l'appelle bonne ou mauvaise, péché ou devoir ; et si j’en Juge par rapport à la loi civile , à la règle établie par le pouvoir législatif du pays, je dis qu'elle est permise , ou non permise , qu’cllo est criminelle ou non criminelle; ainsi , quelque part que nous prenions la régie des actions morales , quel que soit le type d’après lequel nous nous formons des idées des vertus ou des viees, les actions morales ne sont composées que de collections d'idées simples , que nous recevons originairement de la sensation ou de la réflexion; et leur rectitude ou leur perversité consiste dans la convenance ou la disconvcnanee qu'elles ont avec des modèles prescrits par quelque loi.

S 15. Pour avoir des idées justes des actions morales, nous devons les considérer sous ces deux rapports: premièrement, en tant qu’elles sont chacune à part et en élira- mêmes composées de telle ou telle collection d'idées simples. Ainsi , l'ivrognerie et le mensonge renferment tel ou tel groupe d'idées simples, que j’appelle modes mixtes; et , en cc sens, ce sont des idées tout autant positives et absolues que l’action d’un cheval qui boit ou d'un perroquet qui parle. En second lieu, nos actions sont considérées comme lionnes , mauvaises ou indifférentes ; et , à cet égard , elles sont relatives; car c’est leur convenance ou disconvenancc avec quelque règle , qui les rend régulières ou irrégulières, bonues ou mauvaises; et ce rapport s’étend aussi loin que s’étend la comparaison qu’on fait de ces actions avec une certaine règle , et que la dénomination qui leur est donnée en vertu de cette comparaison. Ainsi, l'action de délier et de combattre un homme, considérée comme un certain mode positif, ou une certaine espèce d'action , distinguée de toutes les autres par les idées qui lui sont particulières, s'appelle duel: laquelle action , considérée par rapport à la loi de Dieu, mérite le nom de péché ; par rapport à In loi de la coutume , elle passe en certains pays pour une action de valeur et de vertu ; et par rapport aux lois municipales de certains gouvernements, clic est un crime capital. Dans ce cas, lorsque le mode positif a différents noms, selon les divers rapports qu'il a avec la loi , la distinction est aussi facile à observer que dans les substances , où un seul nom, par exemple

celui d'homme , est employé pour signifier la chose même , et un autre , comme celui de père, pour exprimer la relation.

S 16. Les noms donnés aux actions nous trompent souvent.

Mais , parce que fort souvent l’idce positive d’une action et celle de sa relation morale sont comprises sous un seul nom , et qu’un même terme est employé pour exprimer le mode ou l’action , et sa rectitude ou sa perversité morale , on réfléchit moins sur la relation même , et fort souvent on ne met aucune distinction entre l'idée positive de l’action et le rapport qu'elle a avec une certaine règle. En confondant ainsi, sons un même nom , ces deux considérations distinctes , ceux qui sc laissent trop aisément préoccuper par l’impression des sons , et qui sont uccoutumés à prendre ira mots pour des choses , s'égarent souvent dans les Jugements qu'ils font des actions. Par exemple , prendre à quelqu’un cc qui lui appartient , sans qu’il s'en aperçoive ou sans qu'il y consente , c’est ce qu’on appelle proprement dérober; mais comme ce mot signifie nussi dans l’usage ordinaire la turpitude morale qui est dans l'action, par opposition à la loi , Ira hommes sont portés à condamner tout cc qu'ils entendent nommer vol, comme une action mauvaise et contraire à la loi morale. Cependant , s'il arrive à un homme d’avoir le cerveau troublé , et que pour prévenir quelque malheur on lui prenne son épée , quoiqu'on puisse donner proprement le nom de rot à celte action , à la considérer comme le nom d'un tel mode mixte , il est visible que , considérée relati vement A la loi de Dieu et par comparaison avec cette règle souveraine, cc n'est point un péché ou une transgression de la loi , bien que le mot de vol emporte ordinairement une telle idée.

S 17. Les relations sont innombrables.

En voilà assez sur Ira actions humaines , considérées dans le rapport qu’elles ont avec la loi , et (pie je nomme pour cet effet des relations morales.

Il faudrait un volume pour parcourir toutes Ira espèces de relations : on ne doit donc pas attendre que j'en fasse ici une énumération complète. Il suffit pour mon dessein de montrer , par celles (pi 'on vient de voir, quelles sont Ira idées que nous avons de ce qu’on nomme relation on

rapport : considération qui est d’une si vaste étendue, si diverse, et dont les occasions sont en si grand nombre (car il y en a autant qu'il peut y «voir d’occasions de comparer les choses l'une à l'autre), qu'il n'est pas fort aisé de les réduire à des règles précises, ou à certains chefs particuliers. Celles dont j'ai fait mention sont, je crois , lies plus considérables, et peuvent servir à faire voir d'où nous recevons nos idées de relation, et sur quoi elles sout fondées. Mais avant que de quitter cette matière , qu'il me soit permis de déduire de ce que je viens de dire les observations suivante».

S 18. Toutes les relations se terminent à des idées simples.

La première, c'est qu'il est évident que toute relation se termine aux idées simples que nous avons reçues par sensation ou par réflexion, qu’elles en sont le dernier fondement ; de sorte que ce que nous avons nous-mêmes dans l'esprit en pensant (si nous pensons effectivement à quelque chose , ou qu’il y ait quelque sens à ce que nous pensons), tout ce qui est l'objet de nos propres pensées , ou que nous voulons faire entendre aux autres , lorsque nous nous servons de mots qui expriment quelque relation , tout cela, dis-je , n’est autre chose que certaines idées simples, ou un assemblage de quelques idées simples comparées l’une avec l'autre. La chose est si v isiblc dans l'espèce de relations que j’ai nommées proportionnelles, que rien ne peut l'être davantage. Car lorsqu'un homme dit : U' miel est plus doux que la cire , il est évident que dans cette relation ses pensées se terminent A l'idée simple de douceur; et il en est de même de tonte autre relation, quoique peut-être, quand nos pensées sont extrêmement compliquées, on fasse rarement réflexion aux idées simples dont elles sont composées. Par exemple , lorsqu’on emploie le mot de père , premièrement on entend par là eette espèce particulière, ou cette idée collective signifiée par le mot homme ; secondement , les idées simples et sensibles signifiées par le terme de génération ; et en troisième lieu , ses effets , et toutes les idées simples <pj 'emporte le mot A'enfanl. Ainsi, le mot d am», étant pris pour un homme qui aime un autre homme et est prêt à lui faire du Itien , contient tontes les idées suivantes qui le composent: premièrement , toutes les idées simples comprises sous le mot homme , ou être intelligent ; en second lieu, j'idéc d'amour; en troisième lieu, l'idée de dis-

position a faire quelque chose; en quatrième, l'action qui doit être quelque espèce de pensée ou de mouvement ; et enfin , l'idée de bien , qui signifie tout ce qui peut lui procurer du bonheur, et qui, A l'examiner de près, se termine enfin à des idées simples et particulières, dont chacune est renfermée sous le titre de bien en général , lequel terme ne signifie rien s'il est eutièrement sépare de toute idée simple. Voilà comment les termes de morale se terminent enfin , comme tous lis autres, à une collection d'idées simples , quoique peut-être plus éloignées , parce que la signification immédiate des termes relatifs contient fort souvent des relations supposées connues, qui, si l’on remonte successivement de l'une à l'autre, ne manquent pas de se terminer à des idées simples.

S 19. A ous avons ordinairement une notion aussi claire, ou plus claire, de la relation que de son fondement.

la» seconde chose que j’ai A remarquer , c’est que , dans les relations , nous avons pour l'ordinaire , si ce n’est pas toujours , une idée aussi claire du rapport que des idées simples sur lesquelles il est fondé; la convenance ou la disconvenance, d’où dépend la relation, étant des choses dont nous avons communément des idées aussi claires que de quoi que ce soit , parce qu’il ne faut pour cela que distinguer les idées simples l'une de l'autre, ou leurs différents degrés, nuis quoi nous ne pouvons absolument point avoir de connaissance distincte. Car, si j'ai une ! idée claire de la douceur, de la lumière ou de l'étendue, j’ai aussi une idée claire d'autant, de plus ou de moins de chacune de ces choses. Si je sais ce que c’est, àl’égard d'un homme, qu'être né d'une femme , comme de Sempronia , je sais j ce que c’est, à l'égnrd d'un autre homme, qu'être né de la même Sempronia , et par là je puis avoir une notion aussi claire de la fraternité que de la naissance, et peut-être plus claire. Car si je croyais que Sempronia a trouvé Titus sous un chou, comme ou a coutume de dire aux petits enfants, et que par là elle est devenue sa mère, et qu'eusuite elle a eu Caïus de la même manière, j'aurais une notion aussi claire de la relation de frère entre Titus et Caïus , que si j’avais tout le savoir des sages-femmes ; parce que tout le fondement de cette relation roule sur cette notion , que la même femme a également contribué à leur naissance en qualité de mère (quoique je fusse dans l'ignorance ou dans l'erreur A l'égard

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