‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 164 sur 423 · LIVRE 11, CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAPITRE XXXI

choses qui produisent en nous ces idées simples, il y en a peu que nous désignions par des noms qui nous les fassent regarder comme de simples causes de ces idées ; nous les considérons , au contraire, comme des sujets où ces idées sont inhérentes comme autant d'êtres réels. Car, quoique nous disions que le feu est douloureux lorsqu'on le touche, par où nous désignons la puissance qu'il a de produire en nous une idée de douleur, on l’appelle aussi chaud et lumineux, comme si dans le feu la chaleur et la lumière étaient des choses réelles , différentes de la puissance d'exciter ces idées en nous, d'où vient qu'on les nomme des qualités du feu , ou qui existent dans le feu. Mais , comme ce ne sont effectivement que des puissances de produire en nous telles et telles idées , on doit se souvenir que c’est ainsi que je l'entends , lorsque je parle des secondes qualités, comme si elles existaient dans les choses, ou de leurs idées, comme si elles étaient dans les objets qui les excitent en nous. Ces fai-ons de parler, quoique accommodées aux notions vu.U'aires, sans lesquelles on ne saurait se faire entendre, ne signifient pourtant rien dans le fond qtçc cette puissance qui est dans les choses, d'exciter certaines sensations ou idées en nous. Car s'il n’y avait point d'organes propres à recevoir les impressions du feu sur la vue et sur le tourner, et qu’il n’y eût point d’âme unie ù ees.. ‘organes pour recevoir des idées de lumière tt* de chaleur, par le moyen des impressions du feu ou du soleil , il n'y aurait pas plus de lumière ou de chaleur dans le monde, que de douleur, s’il n’y avait aucune créature capable de la sentir, quoique le soleil fût précisément le même qu’il est à présent , et que le mont Ætna vomit des flammes qui s’élevassent ù une plus grande hauteur que jamais. Pour la solidité, l’étendue, la figure, le mouvement et le repos, toutes choses dont nous avons des idées, elles existeraient réellement dans le monde telles qu’elles sont, soit qu'il y eût quelque être capable de sentiment pour les apercevoir, ou qu'il n'y en eût aucun : c’est pourquoi nous avons raison de les regarder comme des modifications réelles de la matière, et comme les causes de toutes les diverses sensations que nous recevons des corps. Mais, sans m’engager plus avant dans cette recherche qu'il n'est pas à propos de faire dans cet endroit, je vais continuer de faire voir quelles idées complexes sont ou ne sont gps complètes.

5 3. Tous les modes sont complets.

En second lieu, comme nos idées complexes des modes sont des assemblages volontaires d'idées simples que l'esprit joint ensemble, sans avoir égard à certains archétypes ou modèles réels et actuellement existants, elles sont complétés, et ne peuvent être autrement : parce que n’étant pas regardées comme des copies de choses réellement existantes, mais comme des archétypes que l’esprit forme , pour s'en servir à ranger les choses sous certaines dénominations, rien ne saurait leur manquer, puisque chacune renferme cette combinaison d'idées que l'esprit a voulu former , et a par conséquent la perfection qu’il a eu dessein de lui donner ; de sorte qu’il en est satisfait, et n’y peut trouver rien à dire. Ainsi, lorsque j’ai l’idée d’une figure de trois côtés qui forment trois ongles , j'ai une idée complète, où je ne vois rien qui manque pour la rendre parfaite. Que l’esprit soit content de la perfection d’une telle idée, c’est ce qui parait évidemment, en ce qu’il ne conçoit pas que l’entendement de qui que ce soit ait , ou puisse avoir , une idée plus complète ou plus parfaite de la chose qu’il désigne par le mot de triangle , supposé qu'elle existe, que celle qu'il trouve dans cette idée complexe de trois côtés et de trois angles, dans laquelle est contenu tout ce qui est ou peut être essentiel à cette idée, ou qui peut être nécessaire à la rendre complète , dans quelque lieu ou de quelque manière qu’elle existe. Mais il en est autrement de nos idées des substances. Car, comme nous désirons d’avoir dans ces idées des copies des choses telles qu'elles existent réellement , et de nous représenter ù nous-mêmes cette constitution d’où dépendent toutes leurs propriétés , nous apercevons que nos idées n’atteignent point la perfection que nous avons en vue ; nous trouvons qu’il leur manque toujours quelque chose que nous serions bien aises d'y voir ; et par conséquent elles sont toutes incomplètes. Mais les modes mixtes et les rapports étant des archétypes sans aucun modèle , ils n’ont à représenter autre chose qu'eux-mêmes , et ainsi ils ne peuvent être que complets; car chaque chose est complète à l’égard d'elle-même. Celui qui assembla le premier l’idée d’un danger qu’on aperçoit, l’exemption du désordre que produit la peur, un* considération tranquille de ce qu’il serait raisonnable de faire dans une telle rencontre , et une application actuelle à l’exécuter, sans se troubler ou s’épouvanter par le péril où lfl

l’on s'engage ; celui-là , dis-je , qui réunit le premier toutes ces choses, avait sans doute dans son esprit une idée complexe, composée de cette combinaison d’idées : et comme il ne voulait pas que ce fût autre chose que ce qu’elle est , ni qu'elle contint d'autres idées simples que celles qu’elle contient , ce ne pouvait être qu’une idée complète ; de sorte qu’en la conservant dans sa mémoire, et en lui donnant le nom de courage pour la désigner aux autres , et pour s’en servir & dénoter toute action qu’il verrait être conforme à cette idée, il avait par là une règle par où II pouvait mesurer et désigner les actions qui s’y rapportaient. Une Idée ainsi formée, et établie pour servir de modèle, doit nécessairement être complète, puisqu'elle ne se rapporte à aucune autre chose qu’à elle-même, et qu’elle n’a point d'autre origine que le bon plaisir de celui qui forma le premier cette combinaison particulière '.

S 4. Les modes peuvent être incomplets, par

rapport aux noms qu’on leur a assignés.

A la vérité , si après cela un autre vient à apprendre de lui dans la conversation le mot de courage , il peut former une Idée, qu'il désigne aussi par ce nom de courage, qui soit différente de celle que le premier auteur a exprimée par ce mot, et qu'il a dans l'esprit lorsqu’il l’emploie. Et , en ce cas-là , s’il prétend que cette idée qu'il a dans l’esprit soit conforme à celle de cette autre personne , comme le nom dont il se sert dans le discours est conforme , quant au son , à celui qu’emploie la personne dont il l’a appris : en ce cas-là, dis-jc, son idée peut être très-fausse et très-incomplète. En effet, prenant alors l’idée d’un autre homme pour le type de celle qu’il a

• « L’idée du triangle on du courage a ses archétypes • dans la possibilité des choses, aussi bien que l’idée de s l’or. Et il est Indifférent, quant à la nature de l’idée, « si on t’a inventée avant l’expérience, ou si on l’a retenue « après la perception d’une combinaison que la nature

- avait faite. I.a combinaison aussi qui fait les modes, « n’est pas tout S fait volontaire ou arbitraire ; car on

- pourrait joindre ensemble ce qui est incompatible, « comme foDt ceux qni inventent des machines du mou- « vement perpétuel .... Or, ces machines sont quelque » chose de substantiel. On peut aussi forger des modes « impossibles , comme lorsqu’on se propose le parallé-

■ lisme des paraltoles l’ne idée donc, soit qu’elle soit

■ celle d’un mode, ou celle d’une chose substantielle, « pourra être complète on incomplète, selon qu’on en* « tend bien ou mal les idées partiales qui forment l’idée

- totale ; et c’est une marque d’une idée accomplie, lors-

■ qu’elle fait connaître parfaitement la possibilité de « l’objet. -

lui-méme dans l’esprit , de même que le mot on le son employé par nn autre lui sert de modèle en parlant , son Idée est autant défectueuse et incomplète, qu’elle est éloignée de l’archétype et du modèle auquel il la rapporte, puisqu’il prétend l’exprimer et le faire connaître par le nom qu’il emploie pour cela, et qu’il voudrait faire passer pour un signe de l’idée de cette autre personne ( idée à laquelle ce nom a été originairement attaché), et pour celui de sa propre idée, qu’il prétend lui être conforme ; mais si , dans le fond , son Idée ne s’accorde pas exactement avec celle-là , elle est dès lors défectueuse et incomplète.

S 5. Lors donc que nous rapportons dans notre esprit ces idées complexes des modes à celles de quelque autre être intelligent, exprimées par les noms que nous leur appliquons, et destinées à leur correspondre exactement, elles peuvent être eu ce cas-ià très-défectueuses , fausses et imcomplètes; parce qu’elles ne s'accordent p-as avec l'archétype on avec le modèle que l’csq'rit se propose. Et c'est à cet égard seulemq*t qu'une Idée de modes peut être fausse , imparfaite ou incomplète. Sur ce pied-là , nos idées des modes mixtes sont plus sujettes qu’aucune autre à être fausses et défectueuses; mais celS a plus de rapport à la propriété du langage qi^’à la justesse des connaissances.

§ 6. Les idées de substances, en tant qu’elles

se rapportent à des essences réelles, ne sont

pas complètes.

J’ai déjà montré' quelles idées nous avons des substances ; il me reste à remarquer , en troisième lieu , que ces idées ont un double rapport dans l’esprit. 1° Quelquefois elles se rapportent à une essence, supposée réelle, de chaque espèce de choses; et S“ quelquefois elles sont uniquement regardées comme des peintures et dre représentations dre choses qui existent : peintures qui se forment dans l’esprit par Ire idées des qualités qu'on peut découvrir dans cra choses-ià. Or, dans ces deux cas, Ira copies de ces originaux sont imparfaites et incomplètes.

Je dis , en premier lieu , que Ire hommes sont accoutumés à regarder Ire noms des substances comme exprimant des choses qu'ils supposent avoir certaines essences réelles qui Ire font être de telle ou telle espèce; et comme Ire noms ne signifient autre chose que les idées qui «ont dans

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