LIVRE II, CHAPITRE XXXI
l'esprit des hommes, il faut, par conséquent , qu'ils rapportent leurs idées à ces essences réelles comme à leurs archétypes. Or , que les hommes, et surtout ceux qui ont été imbus de la doctrine qu'on enseigne dans nos écoles , supposent certaines essences spécifiques des substances , auxquelles les Individus se rapportent et participent, chacun dans son espèce différente , c’est ce qu’il est si peu nécessaire de prouver, qu’il paraîtra étrange que quelqu'un , parmi nous, veuille s’éloigner de cette doctrine. Ainsi , l'on applique ordinairement les noms spécifiques , sous lesquels on range les substances particuliers, aux choses en tant que distinguées en espèces par ces sortes d’essences qu’on suppose exister réellement. Et , en effet, on aurait de la peine à trouver un homme qui ne fût choqué de voir qu’on doutât qu'il se donne le nom d 'homme sur quelque autre fondement que sur ce qu'il a l'essence réelle d'un homme. Cependant, si vous demandez quelles sont ces essences réelles, vous verrez clairement que les hommes sont dans une entière ignorance à cet égard , et qu’ils ne savent absolument point ce que c'est. D’où il s'ensuit que les idées qu’ils ont dans l’esprit , étant rapportées à des essences réelles comme à des archétypes qui leur sout inconnus , doivent être si éloignées d'être complètes, qu’on ne peut pas même supposer qu’elles soient, en aucune manière, des représentions de ces essences. Les idées complexes que nous avons des substances, sont, comme j’ai déjà montré , certaines collections d'idées simples qu’on a observées ou supposées exister constamment ensemble. Mais une telle idée complexe ne saurait être l'essence réelle d'aucune substance ; car , si cela était , les propriétés que nous découvrons dans tel ou tel corps, dépendraient de cette idée complexe ; elles en pourraient être déduites , et l'on connaîtrait la con- . nexion nécessaire qu'elles auraient avec cette idée , ainsi que toutes les propriétés d’un triangle dépendent, et peuvent être déduites, autant qu’on peut les connaître , de l'idée complexe de trois lignes qui enferment un espace. Mais il est évident que nos idées complexes des substances ne renferment point de telles idées , d'où dépendent toutes les autres qualités qu'on peut rencontrer dans les substances. Par exemple, l’idée commune que les hommes ont du fer , c'est un corps d'une certaine couleur , d'un certain poids et d’une certaine dureté ; et une des propriétés qu’on regarde comme appartenant à ce corps, c’est la malléabilité. Cependant cette propriété
n’a point de liaison nécessaire avec une telle idée complexe , ou avec aucune de ses parties : car ü n’y a pas plus de raison de juger que la malléabilité dépende de cette couleur , de ce poids et de cette dureté, que de croire que cette couleur ou ce poids dépendent de la malléabilité. Mats , quoique nous ne connaissions point ces essences réelles , rien n’est pourtant plus ordinaire que de voir des gens qui rapportent les différentes espèces de choses à de telles essences. Ainsi , la plupart des hommes supposent hardiment que cette partie particulière de matière dont est composé l'anneau que j’ai au doigt , a une essence réelle qui le fait être de l'or, et que c'est de là que procèdent les qualités que j'y remarque, savoir, sa couleur particulière, son poids, sa dureté , sa fusibilité, sa fixité, comme parlent les chimistes, et le changement de couleur qui lui arrive dès qu'elle est touchée légèrement par du vif-argent , etc. Mais , quand je veux entrer dans la recherche de cette essence, d'où découlent toutes ces propriétés, je vois nettement que je ne saurais la découvrir. Tout ce que je puis faire , c'est de présumer que cet anneau n’étant autre chose qu’un corps, son essence réelle, ou sa constitution intérieure, d'où dépendent ces qualités, ne peut être autre chose que In ligure, la grosseur et la liaison de scs parties solides; mais, comme je n’ai absolument point de perception distincte d'aucune de ces choses , je ne puis avoir aucune idée de son essence réelle, qui fait que cet anneau a une couleur jaune qui lui est particulière, une plus grande pesanteur qu'aucune chose que je connaisse d'un pareil volume, et une disposition à changer de couleur par le contact du vif-argent. Que si quelqu’un dit que l'essence réelle et la constitution intérieure d'où dépendent ces propriétés, n’est pas la figure, la grosseur et l'arrangement ou la contexture de ses parties solides, mais quelque autre chose qu'il nomme sa forme particulière , je me trouve plus éloigné d’avoir aucune idée de son essence réelle, que je n'étais auparavant. Car j'ai, en général, une idée de figure, de grosseur et de situation de parties solides, quoique je n'en aie aucune en particulier de la figure , de la grosseur , ou de la liaison des parties, par où les qualités dont je viens de parler sont produites : qualités que je trouve dans cette portion particulière de matière que j'ai au doigt , et non dans une autre portion de matière dont je me sers pour tailler la plume avec quoi j’écris. Mais quand on me dit que son essence est quelque autre chose que la figure, la
grosseur et la situation des parties solides de ce corps, quelque chose qu'on nomme/onne substantielle; c'est de quoi j’avoue que je n'ai absolument aucune idée , excepté celle du son de ces deux syllabes, forme , ce qui, certes, est bien loin de l'idée de son essence ou constitution réelle. Je n’ai pas plus de connaissance de l'essence réelle de toutes les autres substances naturelles , que je n'en ai de celle de l'or dont je viens de parler. Leurs essences me sont également inconnues , je n'en ai aucune idée distincte ; et je suis porté à croire que les autres se trouveront dans la même ignorance que moi , sur ce point , s'ils prennent la peine d'examiner leurs propres connaissances.
S 7. Les idées des substances , en tant qu’elles sont rapitortées à des essences réelles, ne sont pas complètes.
Cela posé, lorsque les hommes appliquent à cette portion particulière de matière que j’ai au doigt , un nom général qui est déjà en usage , et qu’ils l’appellent or, ne lui donnent-ils pas, ou ne suppose-t-on pas ordinairement qu'ils lui donnent ce nom , comme appartenant à une espèce particulière de ce corps qui a une essence réelle et Intérieure , en sorte que cette substance particulière soit rangée sous cette espèce , et désignée par ce nom-là , parce qu'elle participe à l'essence réelle et intérieure de cette espèce particulière ? Que si cela est ainsi, comme il l'est visiblement, il s’ensuit de là que les noms par lesquels les choses sont désignées comme ayant cette essence, doivent être originairement rapportés à cette essence, et par conséquent l'idée à laquelle ce nom est attribué doit être aussi rapportée à cette essence, et regardée comme en étant la représentation. Mais comme cette essence est inconnue à ceux qui se servent ainsi des noms , il est visible que toutes lenrs Idées de substances doivent être incomplètes à cet égard , puisque au fond elles ne renferment point en elles-mêmes l’essence réelle que l’esprit suppose y être contenue.
S 8. Les idées des substances, en tant que collections de leurs qualités , sont toutes incomplètes.
En second lieu, d’autres négligeant cette supposition inutile d’essences réelles inconnues , par où sont distinguées les différentes espèces des substances, tâchent de représenter les substan-
ces en assemblant les idées des qualités sensibles qu'on y trouve exister ensemble. Bien que ceuxlà soient beaucoup plus près de s'en faire de justes notions que ceux qui sc figurent je ne sais quelles essences spécifiques qu’ils ne connaissent pas , ils ne parviennent pourtant point à sc formerdes idées tout à fait complètes des substances dont ils voudraient se faire par là des copies parfaites dans l’esprit : et ces copies ne contiennent pas pleinement et exactement tout ce qu'on peut trouver dans leurs originaux ; parce que les qualités et puissances dont nos idées complexes des substances sont composées, sont si diverses et en si grand nombre , que personne ne les renferme toutes dans l’Idée complexe qu'il s’en forme en lui-même.
Et premièrement, que nos idées abstraites des substances ne contiennent pas toutes les idées simples qui sont unies dans les choses mêmes , c’est ce qui parait visiblement en cc que les hommes font entrer rarement , dans leur idée 'complexe d'aucune substance, toutes les vhées simples qu’ils savent exister actuellement dans cette substance : parce que tâchant de rendre la signification des noms spécifiques des substances aussi claire et aussi peu embarrassée qu'ils peuvent, ils composent pour l’ordinaire les idées spécifiques qu’ils ont de diverses sortes dq substances , d'un petit nombre de ces idées simples qu'on peut remarquer. Mais comme celles-ê\n’ont originairement aucun droit de passer devant , ni de composer l’idée spécifique, plutôt que les autres qu'on en exclut, il est évident qu’à ces deux égards nos idées des substances sont défectueuses et incomplètes.
D’ailleurs , si vous exceptez , dans certaines espèces de substances, la figure et la grosseur, toutes les idées simples dont nous formons nos idées complexes des substances sont de pures puissances : et comme ces puissances sont des relations à d'autres substances, nous ne pouvons jamais être assurés de connaître toutes les puissances qui sont dans nn corps, jusqu'à cc que nous ayons éprouvé quels changements il est capable de produire dans d’autres substances, ou de recevoir de leur part, dans les différentes applications qui en peuvent être faites. C’est ce qu'il n’est pas possible d’essayer sur aucuu corps en particulier, moins encore sur tous; et par conséquent, il nous est impossible d’avoir des idées complètes d'aucune substance , qui comprennent une collection parfaite de toutes leurs propriétés.