‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 166 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXXI

S U. Celui qui le premier trouva un morceau de cette espèce de substance que nous désignons par le mot d’or, ne put pas supposer raisonnablement que la grosseur et la ligure qu'il remarqua dans ce morceau , dépendaient de son essence réelle ou constitution intérieure. C’est pourquoi ces choses n'entrèrent point dans l’idée qu’il eut de cette espèce de corps; mais peut-être sa couleur particulière et son poids furent les premières qu’il en déduisit pour former l’idée complexe de cette espèce : deux choses qui ne sont que de simples puissances, l’une de frapper nos yeux d'une telle manière et de produire en nous l’idée que nous appelons jaune; et l’autre de faire tomber en bas un autre corps d’une égale grosseur, si on les met dans les deux bassins d'une balance en équilibre. Un autre ajouta peut-être à ces idées celles de fusibilité et de fixité : deux autres puissances passives, qui se rapportent A l’opération du feu sur l’or. Un autre y remarqua la ductilité et la rapacité d’être dissous dans l’eau régale : deux autres puissances qui se rapportent à ce que d’autres corps opèrent en changeant sa figure extérieure , ou en le divisant en parties insensibles. La collection de ces Idées, ou d’une partie d'etotre elles , forme ordinairement dans l’esprit des (hommes l’idée complexe de cette espèce de cop.-ps que nous appelons or.

S 10. Mais quiconque a fait quelques réflexions sur les propriétés des corps en général, ou sur cette espèce en particulier, ne peut douter que ce corps que nous nommons or, n’ait une infinité d’autres propriétés, qui ne sont pas contenues dans cette idée complexe. Quelques-uns de ceux qui l’ont examiné plus exactement, pourraient compter , je m'assure, dix fois plus de propriétés dans l’or , toutes aussi inséparables de sa constitution intérieure que sa couleur ou son poids. Et il y a apparence que si quelqu'un connaissait toutes les propriétés que différentes personnes ont découvertes dans ce métal , Il entrerait dans l'idée complexe qu’il en aurait cent fois autant d’idées qu’aucun homme en ait encore admis dans la notion qu'il s'en est formée en lui-même: et cependant ce ne serait peut-être pas la millième partie des propriétés qu'on peut découvrir dans l’or. Car les changements qu’une seule substance est capable de recevoir et de produire, par sa combinaison avec d’autres corps, surpassent de beaucoup , non-seulement ce que nous en connaissons , mais tout ce que nous saurions imnginer. C’est ce oui ne paraîtra pas un si grand oa-

radoxe à quiconque voudra prendre la peine de considérer combien les hommes sont encore éloignés de connaître toutes les propriétés du triangle , qui n’est pas une figure fort composée , quoique les mathématiciens ai aient déjà découvert un grand nombre.

S II. Les idées des substances, comme collections de leurs qualités, sont toutes incomplètes.

Ainsi , toutes nos idées complexes des substances sont imparfaites et Incomplètes. Il en serait de même à l'égard des figures de mathématique, si nous n'en pouvions connaître les propriétés que par rapport A d'autres figures. Combien, par exemple, les idées que nous avons de l'ellipse seraient incertaines et imparfaites , si elles se réduisaient A quelques-unes de ses propriétés? au lieu que, renfermant toute l’essence de cette figure dans une Idée claire et précise , nous en déduisons les propriétés , et nous voyons démonstrativement comment elles en découlent , et en sont inséparables.

S 13. Les idées simples sont complètes, quoique ce soient des copies.

Ainsi l’esprit a trois sortes d'idées abstraites , ou essences nominales : Premièrement, des idées simples , qui sont des copies , mais certainement complètes ; parce que, n’étant destinées qu’à exprimer la puissance qu’ont les objets de produire une telle sensation dans l’esprit, cette sensation , une fois produite, ne peut qu'être l'effet de cette puissance. Ainsi , le papier sur lequel j'écris, ayant la puissance, quand on l'expose à la lumière { je parle de la lumière selon les notions communes), de produire en moi la sensation que je nomme blanc, ce ne peut être que l’effet de quelque chose qui est hors de l'esprit ; puisque l'esprit n’a pas la puissance de produire en lui-même aucune semblable idée : de sorte que cette sensation ne signifiant autre chose que l'effet d’une telle puissance , cette idée simple est réelle et complète. Car la sensation du blanc qui se trouve dans mon esprit, étant l’effet de la puissance qui est dnns le papier, de produire cette sensation, correspond parfaitement à cette puissance ; ou autrement , cette puissance produirait une autre idée.

$ 13. Les idées des substances sont des copies, et incomplètes.

En second lieu, les idées complexes des suhs-

tances sont aussi des copies , mais qui ne sont point entièrement parfaites, ni complètes. C’est de quoi l’esprit ne peut douter , puisqu’il aperçoit évidemment que , quelle que soit la collection d’idées simples dont il compose l’idée de quelque substance qui existe, il ne peut s’assurer que cette collection contienne exactement tout ce qui est dans la substance. Car , comme il n’a pas expérimenté les effets que toutes les autres substances peuvent produire sur celle-là , ni découvert toutes les altérations qu'elle peut en recevoir , ou qu'elle y peut causer, il ne saurait se faire une collection exacte et complète de toutes ses capacités actives et passives , ni avoir par conséquent une idée complète des puissances d'aucune substance existante , et de ses relations , à quoi se réduit , en général , l’idée complexe que nous avons des substances. Mais, après tout , si nous pouvions avoir, et si nous avions actuellement, daus notre idée complexe , une collection exacte de toutes les secondes qualités ou puissances d'une certaine substance , nous n'aurions pourtant pas, par ce moyen, une idée de l'essence de cette chose. Car , puisque les puissances ou qualités que nous y pouvons observer, ne sont pas l’essence réelle de cette substance, mais en dépendent et en découlent , comme de leur principe , une collection de ces qualités , quelque nombreuse qu’elle soit , ne peut être l’essence réelle de cette chose : ce qui montre évidemment que nos idées des substances ne sont point complètes, qu’elles ne sont pas ce que l'esprit prétend qu’elles soient. Et d’ailleurs l’homme n’a aucune idée de la substance en général , et ne sait ce que c'est que la substance en elle-même.

S H. Les idées des modes et des relations sont des archétypes, et ne peuvent qu’être complètes.

En troisième lieu , les idées complexes des modes et des relations sont des archétypes ou originaux. Ce ne -sont point des copies j elles ne sont point formées sur le modèle de quelque existence réelle, à laquelle l’esprit prétende qu’elles soient conformes, et qu'elles répondent exactement. Comme ce sont des collections d’idées simples que l’esprit assemble lui-même , et dont chacune contient précisément tout ce que l'esprit a dessein qu’elle renferme , ce sont des archétypes et des essences de modes qui peuvent exister , et ainsi elles sont uniquement destinées A représenter ees sortes de modes : elles

n'appartiennent qu’à ceux qui, lorsqu'ils existent , ont une exacte conformité avec ces idées complexes. Par conséquent , les idées des modes et des relations ne peuvent qu'être complètes.

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