‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 168 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXXII

à ces mots. Cela posé , je dis que les idées n’étant dans l'esprit qu’nutant d'apparences ou de perceptions , il u’y en a point de fausses. Ainsi, l'idée d’un centaure ne renferme pas plus de fausseté, lorsqu’elle sc présente à notre esprit, que le nom de centaure n’en a, lorsqu'il est prononcé ou écrit sur le papier. Car , la vérité ou la fausseté étant toujours attachées à quelque afllirmation ou négation, mentale ou verbale , nulle de nos idées ne peut être fausse, avant que l’esprit vienne à en porter quelque jugement , c’est-àdire , à en affirmer ou nier quelque chose.

S 4. Les idées , en tant qu'elles sont rapportées à quelque chose, peuvent être vraies ou fausses.

Toutes les fois que l’esprit rapporte quelqu’une de ses idées à un objet qui leur est extérieur, elles peuvent être nommées vraies ou fausses ; parce que , dans ce rapport , l’esprit fait une supposition tacite de leur conformité avec cet zibjet : et , selon que cette supposition se trouve être vraie ou fausse , les Idées elles-mêmes sont nomméer. vraies ou fausses. Voici les cas les plus ordinaires où cela arrive.

S 5. Les idées des autres hommes, l’existence réelle, tas essences supposées réelles, sont les choses à quoi les hommes rapportent ordinaire/menl leurs idées '.

Premièrement , lorsque l’esprit suppose que quelqu’u ne de ses idées est conforme à une idée qui est dons l’esprit d’une autre personne , sous un même nom commun ; quand , par exemple , l'esprit s’imagine ou juge que ses idées de justice, de tempérance , de religion, sont les mêmes que celles que d’autres hommes désignent par ces noms- là.

En second lieu, lorsque l’esprit suppose qu’une idée qu’il a en lui-même est conforme à quelque chose qui existe réellement. Ainsi , l’idée d’un homme et celle d’un centaure étant supposées les idées de deux substances réelles, l’une est véritable, et l’autre fausse, l’une étant conforme à ce qui a existé réellement, et l’autre ne l’étant pas.

' • Je crois qu’on pourrait entendre ainsi les vraies e«

• les fausses hJCes ; mais, comme ces différents sens ne ■ conviennent point entre eux , et ne sauraient Mre rangés - commodément sous une notion commune , j’aime mieuv

* appeler les idée* craies on /nurses par rapport 1 uoe « mitre affirmation tacite qu’elles renferment toutes, « qui est celle de la possibilité. Ainsi , les niées possibles « sont vraies , et lés idées impossibles sont fausses.

En troisième lieu , lorsque l’esprit rapporte quelqu’une de ses idées à cette essence, ou constitution réelle d’une chose, d’ou il fait dépendre toutes ses propriétés ; et en ce sens , la plus grande partie de nos idées des substances , pour ne pas dire toutes , sont fausses.

S 6. Im cause de ces sortes de rapports.

L’esprit est fort porté ù faire tacitement ces sortes de suppositions touchant ses propres Idées. Cependant, à bien examiner la chose, on trouvera que c’est principalement, ou peut-être uniquement, à l’égard de ses idées complexes, considérées d’une manière abstraite , qu’il en use ainsi. Car, l’esprit étant comme entraîné par un penchant naturel à savoir et à connaître, et trouvant que s’il ne s’appliquait qu’à la connaissance des choses particulières, ses progrès seraient fort lents , et son travail infini ; pour abréger ce chemin , et donner plus d’étendue à chacune de ses perceptions, la première chose qu’il fait et qui lui sert de fondement pour augmenter ses connaissances avec plus de facilité (soit lorsqu’il considère les choses mêmes qu'il voudrait connaître, ou lorsqu’il s’en entretient avec les autres) , c’est de les lier, pour ainsi dire, en autant de faisceaux, et de les réduire ainsi à certaines espèces ; afin de pouvoir, par ce moyen, étendre sûrement la connaissance qu’il acquiert de chacune de ces choses, sur toutes celles qui sont de même espèce, et avancer ainsi à plus grands pas vers la connaissance, qui est le principal but qu’il se propose. C’est là, comme j’ai montré ailleurs, la raison pourquoi nous réduisons les choses en genres et en espèces, sous des idées compréhensives auxquelles nous attachons des noms.

§ 7. C'est pourquoi, si nous voulons faire une sérieuse attention sur le procédé de notre esprit , et considérer quelle marche il suit ordinairement pour arriver à la connaissance, nous trouverons , si je ne me tompe, que l’esprit, lorsqu'il a acquis, soit par la considération des choses mêmes, ou par le discours, une idée dont il croit pouvoir faire quelque usage , la première chose qu’il fait, c’est de se la représenter par abstraction, et ensuite de lui trouver un nom ; et il la met ainsi en réserve dans sa mémoire , comme une idée qui renferme l'essence d'une espèce de chose dont ce nom doit toujours être la marque. De là vient que uous remarquons fort souvent que, lorsque quelqu'un volt une chose nouvelle , d’une espèce qui lui est inconnue , il demande

aussitôt ce que c’est , ne songeant , par cette question , qu'à en apprendre le nom : comme si le nom d’une chose emportait avec lui la connaissance de son espèce, ou de son essence , dont il est effectivement regardé comme le signe; car on suppose, en général, qu'elle y est attachée.

S 8. Mais cette idée abstraite étant quelque chose dans l'esprit qui tient le milieu entre In chose qui existe et le nom qu'on lui donne, c’est dans nos idées que cpnsiste la justesse de nos connaissances, et la propriété ou la netteté de nos expressions. De là v ient que les hommes sont si enclins à supposer que les idées abstraites qu'ils ont dans l'esprit, s'accordent avec les choses qui existent hors d'eux-mémes, et auxquelles ils les rapportent , et que ce sont l»s mêmes idées aux* quelles les noms qu'ils leur donnent, appartiennent scion l'usage et la propriété de lu langue dont ils sc servent: car, ils voient que, sans cette double conformité, ils n'auraient point de pensées justes sur les choses mêmes, et ne pourraient pas eu parler intelligiblement aux autres.

S 9. Les idées simples jteurcnl être fausses,

par rapport à d'autres qui portent te même

nom ; mais elles sont moins sujettes à l'être

qu'aucune autre espèce d'idées.

Je dis donc , en premier lieu , que lorsque dous jugeons de la vérité de nos idées, par la conformité qu’elles ont avec celles qui se trouvent dnns l'esprit des autres hommes , et qu'ils désignent communément par le même nom, il n’y en a point qui ne puissent être fausses dans ce senslà. Cependant, les idées simples sont celles sur qui l’on est moins sujet à se méprendre en cette occasion : parce qu’un homme peut aisément connaître, par ses propres sens et par de continuelles observations, quelles sont les idées simples qu'on désigne par des noms particuliers autorisés par l’usage ; ces noms étant en petit nombre , et tels que s'il est dans quelque doute , ou dans quelque méprise à leur égard , il peut se redresser aisément par le moyen des objets auxquels ees noms sont attachés.

C’est pourquoi il est rare que quelqu'un se trompe dans le nom de ses idées simples , qu'il applique le nom de rouge à l'idée du vert , ou le nom de doux à l'idée de t’nmcr. I.es hommes sont encore moins sujets à confondre les noms qui appartiennent à des sens différents, à donner, par exemple , le nom d’une saveur à une Couleur, etc. Ce qui montre évidemment que les

Idées simples qu’ils désignent par certains noms , sont ordinairement les mêmes que celles que les autres ont dans l'esprit quand ils emploient les mômes noms.

S 1 o. Les idées des mortes mixtes sont les plus sujettes à être fausses en ce sens-là.

Les idées complexes sont beaucoup plus sujettes à être fausses à cet égard : et les idées complexes des modes mixtes, beaucoup plus que celles des substnnees ; parce que, dans les substances, et surtout dans celles qui sont désignées par des noms communs et usités, en quelque langue que ce soit, il y a toujours quelques qualités sensibles qu'on remarque sans peine : et ces mots, servant pour l’ordinaire à distinguer une espèce d’avec une autre , empêchent facilement que ceux qui apportent quelque exactitude dans l’usage de leurs termes , ne les appliquent à des espèces de substances auxquelles ils n’appartiennent en aucune manière. Mais l'on sc trouve dnns un plus grand embarras à l’égard des modes mixtes; pat ce qu’a l’égard de plusieurs actions, il n’est pas facile de déterminer s'il faut leur donner le nom de justice ou de cruauté, de libéralité ou de prodigalité. Ainsi , en rapportant nos idées à celles des autres hommes qui sont désignées par les mêmes noms , nos idées peuvent èwe fausses ; de sorte qu'il peut fort bien arriv er, par exemple, qu’une idée que nous avons dans l'esprit, et que nous exprimons par le mot de justuVi, soit en effet quelque chose qui devrait porter autre nom.

jj 1 1 . Ou du moins à passer pour fausses.

Mais, soit que nos idées des modes mixtes soient plus ou moins sujettes qu’aucune autre espèce d’idées , à être différentes de celles des autres hommes qui sont désignées par les mêmes noms , il est du moins certain que cette espèce de fausseté est plus communément attribuée à nos idées des modes mixtes qu'à aucune autre. Lorsqu'on juge qu’un homme a une fausse idée de Injustice, de la reconnaissance ou de la gloire, c’est uniquement parce que son idée ne s’accorde pas avec celle que chacun de ces noms désigne dans l'esprit des autres hommes.

§ 12. Pourquoi cela ?

Et voici , ce me semble , quelle en est la raison : c'est que les idées abstraites des modes mixtes étant des combinaisons volontaires que les hommes font d'un nombre déterminé d’idée*

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