LIVRE H, CHAPITRE XXXII
simples, et l’esscnec de chaque espèce de ces modes étant par cela même uniquement formée par les hommes , de sorte que nous n'en pouvons avoir d’autre modèle sensible , qui existe nulle part , que le nom même d’une telle combinaison, ou la définition de ce nom ; nous ne pouvons rapporter les idées que nous nous faisons de ces modes mixtes à aucun autre modèle, qu’aux idées de ceux qui ont la réputation d’employer ccs noms dans leur plus juste et plus propre signification. De cette manière , selon que nos idées sont conformes à celles de ces personnes-là , ou en sont différentes, elles passent pour vraies , ou pour fausses. En voilà assez sur la vérité et la fausseté de nos idées par rapport à leurs noms.
S 1 3. Il n’y a que les idées des substances
qui puissent être fausses, par rapport à
l'existence réelle.
Pour ce qui est , en second lieu , de la vérité et de la fausseté de nos idées par rapport à l'existence réelle des choses, lorsque c’est cette existence cpi’on prend pour règle de leur vérité , il n’y a 4 te nos idées complexes des substances qu’on puisse nommer fausses.
S 14. Les) Idées simples ne peuvent lêtre à j cet égard; et pourquoi.
Et premièrement , comme nos Idées simples ne sont cjue de pures perceptions , telles que Dieu nous a rendus capables de les recevoir, par la puissance qu’il a donnée aux objets extérieurs de les produire en nous , en vertu de certaines lois ou moyens conformes à sa sagesse et à sa bonté, quoique incompréhensibles à notre égard : toute la vérité de ces idées simples ne consiste en aucune autre chose que dans ces apparences qui sont produites en nous, et qui doivent répondre à cette puissance que Dieu a mise dans les objets extérieurs, sans quoi elles ne pourraient être produites dans nos esprits ; et ainsi, parce qu'elles répondent à ces puissances , elles sont ce qu’elles doivent être , des idees vraies. Que si l’esprit juge que ees idées sont dans les choses mêmes ( ce qui arrive, comme je crois , à la plupart des hommes) , elles ne doivent point être taxées pour cela d’aucune fausseté. Car , Dieu ayant , par un effet de sa sagesse , établi ces idées comme autant de marques de distinction dans les choses , par où nous pussions être capables de discerner une chose d’avec une autre , et , ainsi , de choisir pour notre propre usage celles dont nous avons besoin , la nature
de nos idées simples n'est point altérée , soit que nous jugions que l’idée de bleu est dans la violette même, ou seulement dans notre esprit, de sorte qu'il n’y ait dans la violette que la puissance de produire cette idée, par la contexture de ses parties, en réfléchissant les particules de la lumière d’une certaine manière. Car une telle contexture de l’objet produisant en nous la même Idée de bleu par une opération constante et régulière , cela suffit pour nous faire distinguer par les yeux cet objet de toute autre chose , soit que cette marque distinctive, qui est réellement dans la violette, ne soit qu'une contexture particulière de ses parties, ou bien qu'elle soit cette couleur même , dont l’idée que nous avons dans l’esprit est une exacte ressemblance. C'est cette apparence qui lui fait donner également le nom de bleu , soit que cette couleur existe réellement , ou que la contexture particulière de la violette suffise pour exciter en nous cette idée ; puisque le nom de bleu ne désigne proprement autre chose que cette marque de distinction qui est dans une violette, et que nous ne pouvons discerner tpic par le moyen de nos yeux , quelle que soit sa nature. Car nous ne sommes pas capables de la connaître distinctement , et peutêtre nous ' serait-il moins utile d'avoir des facultés capables de nous faire discerner la contexture des parties d'où dépend cette couleur.
S 15. Quand même l'idée qu’un homme a du
bleu serait différente de celle qu’un autre
en a.
Nos idées simples ne devraient pas non plus être soupçonnées d'aucune fausseté, quand même il serait établi, en vertu de la différente structure de nos organes, que le même objet dût produire en même temps différentes idées dans l'esprit de différentes personnes; si, par exemple, l'idée qu’une violette produit par les yeux dans l'esprit d'un homme, était la même que celle qu'un souci excite dans l'esprit d'un autre homme , et au contraire. Car, comme cela ne pourrait jamais être connu , parce que l’âme d'un homme ne saurait passer dans le corps d'uu autre homme pour voir quelles apparences sont produites par ses organes, les Idées ne seraient point confondues par là , non plus que les noms , et il n'y aurait aucune fausseté dans l’une ou l'autre de ces choses ; car, tous les corps qui ont la contexture d’une violette , venant à produire cons-
' Vojei ci-dessus, ch. XXIII, $ II.
tamment l’Idée qu’il appelle bleu ; et ceux qui | ont la contexture d’un souci , ne manquant jamais de produire l’idée qu'il nomme aussi constamment jaune , quelles que fussent les apparences qui sont dans son esprit, il serait en état de distinguer aussi régulièrement les choses pour son usage , par le moyen de ces apparences, de comprendre et de désigner ces distinctions marquées par les noms de bleu et de jaune, que si les apparences ou idées que ces deux fleurs excitent dans son esprit , étaient exactement les mêmes que les idées qui se trouvent dans l’esprit des autres hommes. J’ai néanmoins beaucoup de penchant à croire que les idées sensibles, qui sont produites par quelque objet que ce soit dans l’esprit de différentes personnes, sont, pour l'ordinaire , fort semblables. On peut apporter , à mon avis , plusieurs raisons de ce sentiment : mais, ce n’est pas ici le lieu d'en parler. C'est pourquoi , sans engager mon lecteur dans cette discussion , je me contenterai de lui faire remarquer que la supposition contraire, en cas qu’elle pût être prouvée , n’est pas d’un grand usage, ni pour l'avancement de nos connaissances, ni pour la commodité de la vie; et qu’ainsi , il n’est pas nécessaire que nous nous donnions la peine de l'examiner.
§ 1 6. Premièrement , les idées simples ne peuvent être fausses par rapport aux choses extérieures; et pourquoi.
De tout ce que nous venons de dire sur nos idées simples , il s'ensuit évidemment , A mon avis , qu’aucune de nos idées simples ne peut être fausse par rapport aux choses qui existent hors de nous. Car , la vérité de ces apparences on perceptions qui sont dans notre esprit , ne consistant , comme il a été dit , que dans ce rapport qu’elles ont A la puissance que Dieu a donnée aux objets extérieurs de produire de telles upparences en nous par le moyen de nos sens ; et chacune de ces apparences , telle qu’elle est dans l’esprit, étant conforme A la puissance qui la produit , et qui ne représente autre chose , elle ne peut être fausse A cet égard , c’est-A-dire , en tant qu’elle se rapporte A un tel modèle. Le bleu ou le jaune, le doux ou l’amer, ne sauraient être des idées fausses. Ce sont des perceptions dans l'esprit, qui sont précisément telles qu’elles y paraissent, et qui répondent aux puissances que Dieu a établies pour leur production ; et ainsi , elles sont véritablement ce qu’elles sont, et ce qu'elles doivent être selon leur destination na-
turelle. L’on peut , à la vérité, appliquer mal A propos les noms de ces Idées , comme si un homme qui n’entend pas bien le français donnait A la pourpre le nom à' écarlate mais cela ne met aucune fausseté dans les idées mêmes.
S 17. Secondement , les idées des modes ne sont pas fausses.
En second lieu , nos idées complexes des modes ne sauraient non plus être fausses , par rapport A l’essence d’une chose réellement existante ; parce que, quelque idée complexe que je me forme d’un mode , il n’a aucun rapport A un modèle existant et produit par la nature : Il n’est supposé renfermer en lui-même que les idées qu'il renferme actuellement, ni représenter autre chose que cette combinaison d’idées qu'il représente. Ainsi, quand j'ai l’idée de l'action d’un homme qui refuse de se nourrir , de s'habiller , et de jouir des autres commodités de la vie, selon que son bien et scs richesses le lui permettent , et que sa condition l’exige , je n'oi point uvie fausse idée , mais une idée qui représente une action , telle que je la trouve, ou que je l’imagine; et, dans ce sens, elle n'est susceptible ni de vérité ni de fausseté. Mais, lorsque je donne A cette action le nom de frugalité ou de vertu , elle peut alors être appelée une idée fausse , si je suppose par IA qu’elle s’accorde avec l’idée qu'emporte le nom de frugalité, selon la propriété du langage , ou qu'elle est conforme A la loi qui est la règle de la vertu et du vice.
S 18. Troisièmement, dans quels cas les idées des substances peuvent être fausses.
En troisième lieu, nos idées complexes des substances peuvent être fausses , parce qu’elles se rapportent toutes A des modèles existants dans les choses mêmes. Qu'elles soient fausses , lorsqu'on les considère comme des représentations des essences inconnues des choses , cela est si évident qu'il n’est pas nécessaire de perdre du temps A le prouver. Je ne m'arrêterai donc pas à cette supposition chimérique ; et je considérerai les substances comme autant de collections d'idées simples dans l'esprit , formées d’après certaines combinaisons d’idées simples qui existent constamment ensemble dans les objets eux-mêmes ; en sorte que ces combinaisons sont les originaux dont on suppose que les collections qui sont dans l'esprit sont des copies. Or , A les considérer sous ce rapport qu'elles ont A l’existence des choses , elles sont fausses : 1“ lorsqu'elles unissent des