‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 170 sur 423 · LIVRE II , CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

LIVRE II , CHAPITRE XXXII

idées simples qui ue se trouvent point ensemble dans les choses actuellement existantes ; comme lorsqu'à la forme et à la grandeur qui existent ensemble dans un cheval, ou joint, dans la même Idée complexe , la puissance d’aboyer , qui se trouve dans un chien ; trois idées qui , quoique réunies dans l'esprit en une seule , n’ont jamais été Jointes ensemble dans la nature. On peut donc appeler cette idée complexe , une fausse idée d’un cheval. 2° Les idées des substances sont encore fausses à cet égard , lorsque d’une collection d’idées simples qui existent toujours ensemble, on en sépare, par une négation directe et formelle , quelque autre idée simple qui leur est constamment unie. Si , par exemple , quelqu’un joint, dans son esprit, à t'étendue, a la solidité , à la fusibilité , à la pesanteur particulière et à la couleur jaune de l'or , la négation d’un plus grand degré de fixité que dans le plomb ou le cuivre , on peut dire qu’il a une fausse idée complexe ; aussi bien que lorsqu'il joint à ces entres idéesslmpies l’idée d'une fixité parfaite et absoioe. Car l’idée complexe de l’or étant composée, à ces deux égards, d'idées simples qui ne se trouvent point ensemble dans la nature , on peut l'appeler une idée fausse. Mais , s’il exclut entièrement de l’idée complexe qu’il se forme de ce métal, cfdle de la fixité, soit en ne l’y joignant pas actuellement , ou en la séparant , dans son esprit , de tout le reste , on doit regarder, à mon avis , cetfie idée complexe plutôt comme incomplète et Imparfaite , que comme fausse ; puisque bien qu elle ne contienne point toutes les idées simples qui sont unies dans la nature , elle ne joint ensemble que celles qui existent réellement unies dans la substance.

$ 19. La vérité ou la fausseté supposent toujours affirmation ou négation.

Quoique , pour m’accommoder au langage ordinaire , j’aie montré en quel sens et sur quel fondement nos idées peuvent être quelquefois vraies ou fausses, cependant, si nous voulons examiner la chose de plus près , dans tous les cas où quelque idée est appelée vraie ou fausse , nous trouverons que c’est en vertu de quelque Jugement que l’esprit fait, ou est supposé faire. Car la vérité ou la fausseté , n’étant jamais sans quelque affirmation ou négation expresse ou tacite, ne se trouvenf que là où des signes sont joints ou séparés , selon la convenance ou la disconvenance des choses qu’ils représentent Les signes dont nous nous servons principalement ,

sont ou des idées ou des mots, avec quoi nous formons des propositions mentales ou verbales. La vérité consiste donc à unir ou à séparer ces signes, selon que les choses qu’ils représentent conviennent ou disconviennent entre elles ; et la fausseté consiste à foire tout le contraire, comme nous le ferons voir plus au long dans la suite de cet ouvrage.

S 20. Les idées, considérées en elles-mêmes, ne sont n i vraies ni fausses.

Donc , aucune des idées que nous avons dans l’esprit , qu’elle soit conforme ou non à l’existence réelle des choses , ou à des idées qui sont dans l’esprit des autres hommes, ne saurait, par cela seul , être proprement appelée fausse. Car, si ces représentations ne renferment rien que ce qui existe dans les choses extérieures, elles ne sauraient passer pour fausses, puisque ce sont de justes représentations de quelque objet : et si elles contiennent quelque chose qui diffère de la réalité de leurs objets, on ne peut pas dire proprement que ce soient de fausses représentations, ou idées, de choses qu’elles ne représentent point. Quand est-ce donc qu’il y a de l’erreur et de la fausseté ? Le voici en peu de mots.

S 21. Les idées sont fausses : 1° Quand on tes croit conformes à celtes des autres hommes, quoiqu'elles ne le soient pas.

Premièrement, lorsque l’esprit, ayant une idée, juge et conclut qu’elle est la même que celle qui est dans l’esprit des antres hommes, exprimée par le même nom ; ou qu’elle répond & la signification ou définition ordinaire et communément reçue de ce mot , lorsqu’elle n’y répond pas effectivement : méprise qn’on commet le plus ordinairement à l’égard des modes mixtes , quoiqu’on y tombe aussi à l’égard d'autres idées.

S 22. 2° Quand on croit qu'elles représentent une existence réelle, quoique cela ne soit pas.

En second lieu, quand l'esprit s’étant formé une idée complexe, composée d’une certaine collection d’idées simples, que la nature n’a jamais unies ensemble, il juge qu’elle correspond à une espece de créatures réellement existantes : comme quand il joint la pesanteur de l’étain à la couleur, â la fusibilité et & la fixité de l’or.

S 23. 3° Quand on les juge complètes, et qu’en effet elles ne te sont pas.

En troisième lieu, lorsque, ayant réuni dans

son idée complexe un certain nombre d'idées simples qui existent réellement ensemble dans quelques espèces de créatures , et en ayant exclu d'autres qui en sont autant inséparables , Il juge que cette collection est l’idée parfaite et complète d'une espèce de choses, ce qui n'est point effectivement. Par exemple, si, joignant ensemble les idées d’une substance jaune , malléable, fort pesante et fusible , il suppose que cette idée complexe est une idée complète de l’or ; quoique une certaine fixité , et la capacité d’être dissous dans l’eau régale , soient aussi inséparables des autres idées ou qualités de ce corps, qu'elles le sont l’une de l'autre.

S 2t. 4" Quand on croit qu’elles représentent des essences réelles.

En quatrième lieu , la méprise est encore plus grande, quand je juge que cette idée complexe renferme l'essence réelle d'un corps existant, puisqu'elle ne contient tout au plus qu'un petit nombre des propriétés qui découlent de son essence et de sa constitution réelles. Je dis un petit nombre de ses propriétés ; car , comme ces propriétés consistent , pour la plupart , en puissances actives et passives , que tel ou tel corps a par rapport à d’autres choses, toutes les propriétés qu'on counait communément dans un corps , et dont on forme l’idée complexe de cette espèce de chose , ne sont qu’en très-petit nombre en comparaison de ce qu'un homme qui l’a examiné en differentes manières connaît de cette espèce particulière ; et toutes celles que les plus habiles connaissent sont encore en fort petit nombre, en comparaison de celles qui sont réellement dans ce corps, et qui dépendent de sa constitution intérieure ou essentielle. L'essence d’un triangle est fort bornée : elle consiste dans un très-petit nombre d’idées; trois lignes qui terminent un espace composent toute cette essence. Mais il en découle plus de propriétés qu’on n’en saurait connaître ou nombrer. Je m'imagine qu'il en est de même à l'égard des substances : leurs essences réelles se réduisent à peu de chose , et les propriétés qui découlent de cette constitution intérieure sont infinies.

S 25. Caractère des idées fausses.

Enfin , comme l’homme n’a aucune notion de quoi que ce soit hors de lui , que par l'idée qu’il en a dans son esprit , et à laquelle il peut donner tel nom qu’il voudra, il peut, à la vérité, former une idée qui ne s'accorde ni avec la réalité

1 des choses, ni avec les idées exprimées par des I mots dont les autres hommes se servent communément ; mais il ne saurait se faire une fausse idée d’une chose qui ne lui est point autrement connue que par l'idée qu’il en a. Par exemple, lorsque je me forme une Idée des jambes , des bras et du corps d’un homme, et que j'y joins la tête et le cou d’un cheval , je ne me fais point une fausse idée de quoi que ce soit , parce que cette idée ne représente rien hors de moi. Mais , lorsque je nomme cela un homme ou un tartare , et que je me figure que cette idée représente quelque être réel hors de moi , ou que c’est la même que d’autres désignent par ce même nom , je puis me tromper en ces deux cas. Et c'est dans ce sens qu’on l'appelle une idée fausse, quoique, à parler exactement , la fausseté ne tombe pas sur l'idée , mais sur une proposition tacite et mentale , dans laquelle on attribue à deux choses une conformité et une ressemblance qu’elles n’ont point effectivement. Cependant , si , après avoir formé une telle idée dans mon esprit, sans croire en moi-même que l'existence ou le nom d'humme ou de tartare lui convienne , je veux la désigner par le nom d'homme ou de tartan , on aura droit de juger qu’il y a de la biz irrerie dans l’imposition d’un tel nom, mais nullement que je me trompe dans mon jugement , et que cette idée soit fausse.

S 26. On pourrai! plus proprement ajtpelerles

idées, justes ou fautives , que vraies ou

fausses.

En un mot , je crois que nos idées , quand l’esprit les considère , ou par rapport à la signification propre des noms qu'on leur donne, ou par rapport à la réalité des choses, peuvent être fort bien nommées idées 'justes ou fautives, selon qu’elles conviennent ou disconviennent avec les modèles auxquels on les rapporte. Mais qui voudra les appeler véritables ou fausses, peut le faire. Il est juste qu'il jouisse de la liberté que chacun peut prendre de donner aux choses tels noms qu’il juge leur convenir le mieux; quoique, selon la propriété du langage , la vérité et la fausseté ne puissent guère convenir aux idées, ce me

1 II n'y a point do mots en français qui répondent mieux aux deux mots anglais rtght or l rrong , dont l'auteur »c sert en celte occasion. On entend* ce que c'est qu’une idée juste, et nous n’avoDs point, à ce que je crois, de terme opposé à juste, pris en ce sens-là , qui suit plus propre que celui de fautif, qui n'est pourtant pas trop bon, mais dont il faut se servir faute d'autre.

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