LIVRE III, CHAPITRE IV
5 14. Dans quels cas les noms des idées complexes peuvent être rendus intelligibles par
le secours des mots.
Comme les idées simples ne nous viennent que de l’expérience , par le moyen des objets qui sont propres à produire ces perceptions en nous : des que notre esprit a acquis , par ce moyen , une certaine quantité de ces idées, avec la connaissance des noms qu'on leur donne , nous sommes en état de définir et d’entendre, à l’aide des définitions , les noms des idées complexes qui sont composées de ees idées simples. Mais lorsqu'un terme signifie une idée simple qu'un homme n’a point eue encore dans l'esprit, il est impossible de lui en (aire comprendre le sens par des paroles. Au contraire , si un terme signifie une idée qu'un homme connaît déjà , mais sans savoir que ce terme en soit le signe, on peut lui faire entendre le sens de ce mot , par le moyen d'un autre qui signifie la même idee , et auquel il est accoutumé. Mais il n’y a absolument aucun cas où le nom d'aucune idée simple puisse être défini.
S 15. 4" Ixs noms des idées simples sont les moins douteux.
En quatrième lieu, quoiqu'on ne puisse point faire concevoir la signification précise des noms des idées simples , en les définissant, cela n’ernpêehc pourtant pas qu'en général ils ne soient moins douteux et moins incertains que ceux des modes mixtes et des substances. Car , comme ils ne signifient qu’une simple perception , les hommes, pour l’ordinaire, s'accordent facilement et parfaitement sur leur signification ; et ainsi l'on n’y trouve pas grand sujet de se méprendre ou de disputer. Celui qui sait une fois que la blancheur est le nom de In couleur qu’il a observée dans la neige ou dans le lait , ne pourra guère se tromper dans l’application de ce mot, tant qu'il conservera cette idée dans l'esprit; et s'il vient à la perdre entièrement, il n’est pas sujet à se méprendre sur le vrai sens du mot , mais il aperçoit qu'il n'entend absolument point. Il n'y a, dans ce cas, ni multiplicité d'idées simples qu'il faille joindre ensemble , ce qui rend douteux les noms des modes mixtes , ni une essence supposée réelle , mais inconnue , accompagnée de propriétés qui en dépendent, et dont le juste nombre n’en est pas moins Inconnu , ce tpii met de l’obscurité dans les noms des substances. Au contraire , dans les idées simples ,
toute la signification du nom est connue tout à la fois; elle n'est point composée de parties, de telle sorte qu'en admettant un plus grand ou un plus petit nombre de ees parties l'idée puisse varier , et que la signification du nom qu'on lui donne, puisse être, par conséquent , obscure et incertaine.
S 16. 5° Les idées simples ont très-peu de degrés dans ce que les logiciens nomment
Linea prædicamentalis.
On peut observer , en cinquième lieu , touchant les idées simples et leurs noms , qu’ils n'ont que très-peu de degrés dans ce que les logiciens appellent linea prœdicamentalis , depuis la 1 dernière espèce jusqu'au ' genre suprême. Et la raison , c'est que la dernière espèce notant qu'une seule idée simple , on n’en peut rien retrancher pour faire que, ce qui In distingue des autres étant Ôté , elle puisse convenir avec quelque autre chose , par une idée qui leur soit commune à toutes deux , et qui , n'ayant qu’un nom , soit le genre des deux autres: par exemple, on ne peut rien retrancher des idées du blanc et du rouge pour faire qu’elles conviennent dans une commune apparence , et qu'ainsi, elles aient un seul nom général ; comme lorsque la facilité de raisonner étant retranchée de l'idée complexe d'homme , la fait convenir avec celle de bête, dans l'idée de la dénomination plus générale d'animal. C'est pour cela que lorsque les hommes , souhaitant d'éviter de longues et ennuyeuses énumérations , ont voulu comprendre le blanc et le rouge , et plusieurs autres semblables idées simples sous un seul nom général , ils ont été obligés de le faire par un mot qui exprime uniquement le moyen par ou elles s’introduisent dans l'esprit. Car, lorsque le blanc, le rouge et le jaune sont tous compris sous le genre ou le nom de couleur, cela ne désigne autre chose que ces idées, en tant qu’elles sont produites dans l’esprit uniquement par la vue, et qu’elles n’y entrent qu’au moyen des yeux. Et quand on veut former un terme encore plus général , qui comprenne les couleurs , les sons et semblables idées simples , on se sert d'un mot qui signifie toutes ces sortes d'idées, qui ne viennent dans l'esprit que par un seul sens; et ainsi, sous le terme général de qualité, pris dans l'acception qu’on lui donne ordinairement, on com-
■ Species ip/lmn.
• Crans su/nemvm.
prend les couleurs, les sons, les goûts, les odeurs et les qualités tactiles ; pour les distinguer de l’étendue, du nombre, du mouvement, du plaisir et de la douleur , qui agissent sur l'esprit, et y introduisent leurs idées par plus d'un sens
S 1 7. 6° Les noms des idées simples sont signes d'idées gui ne sont nullement arbitraires.
En sixième lieu, une différence qu'il y a entre les noms des idées simples , des substances et des modes mixtes, c'est que ceux des modes mixtes désignent des idées parfaitement arbitraires ; qu'il n’en est pas tout à fait de même de ceux des substances, puisqu’ils se rapportent à un modèle , quoique d'une manière un peu vague ; et enfin , que les noms des idées simples sont entièrement pris de l'existence des choses , et ne sont nullement arbitraires. Nous verrons, dans les chapitres suivants, quelle différence naît de là dans la signification des noms de ces trois sortes d'idées.
Quant aux noms des modes simples , ils ne diffèrent pas beaucoup de ceux des idées simples.