LIVRE III, CHAPITRE V
dans une seule Idée complexe, qui dés lors devient un modèle original et spécifique, soit qu'une telle action ait ou n’ait pas été commise.
$ 4. Comment cela se fait.
Pour bien comprendre ceci , U faut considérer en quoi consiste la formation de ces sortes d'idées complexes. Ce n'est pas à faire quelque nouvelle idée, mais à joindre ensemble celles que l'esprit a déjà. Et, dans cette occasion, l’esprit fait ces trois choses : premièrement, il choisit un certain nombre d'idées; en second lieu, il met une certaine liaison entre elles, et les réunit dans une seule idée; enfin, il les lie ensemble par un seul nom. Si nous examinons comment l'esprit agit , quelle liberté il prend en cela , nous verrons sans peine comment les essences des espèces des modes mixtes sont un ouvrage de l'esprit, et que, par conséquent , les espèces mêmes sont de l'invention des hommes.
S S. Il parait évidemment qu’elles sont arbitraires, en ce que ridée d'un mode mixte
précède sauvent l'existence de la chose
qu’elle représente.
Quiconque considérera qu'on peut Ibrmer cette sorte d'idées complexes , les abstraire , leur donner des noms , et qu’oinsi l’on peut constituer une espèce distincte, avant qu'aucun individu de cette espèce ait jamais existé ; quiconque, dis-je, fera cette réflexion , ne pourra douter que ces idées de modes mixtes ne soient faites par une combinaison volontaire d'idees réunies dans l’espriÇ, indépendamment de tout modèle existant dans la nature. Qui ne voit, par exemple, que les hommes peuvent former en eux-mêmes les idées de sacrilège ou d'adultère , et leur donner des noms, en sorte que par là ces espèces de modes mixtes pourraient être établies avant que ces choses aient été commises, et qu'on en pourrait discourir aussi bien, et découvrir, sur leur sujet, des vérités aussi certaines, pendant qu’elles n'existeraient que dans l’entendement, qu’on pourrait le faire à présent qu’elles n'ont que trop souvent une existence réelle ? D'où il est évident que les espèces des modes mixtes sont un ouvrage de l'entendement , où ils ont une existence aussi propre à tous les usages qu’on en peut tirer pour l’avancement de la vérité, que lorsqu'ils existent réellement. Et l'on ne peut douter que les législateurs n'aient souvent fait des lois sur des espèces d'actions qui n'étaient que des ouvrages de leur entendement, c'cst-à-
dire, qui n'existaient que dans leur esprit. Je ne crois pas non plus que personne nie que la résurrection fût une espèce de mode mixte qui existait dans l'esprit, avant que d'avoir hors de là une existence réelle 1 .
S 6, Exemples tirés du meurtre, de l'inceste, etc.
Pour voir avec quelle liberté ces essences des modes mixtes sont formées dans l'esprit des hommes, il ne faut que jeter les yeux sur la plupart de celles qui nous sont connues. Un peu de réflexion sur leur nature, nous convaincra que c'est l'esprit qui combine en une seule idée complexe différentes idées éparses , et indépendantes les unes des autres, et qui , par le nom commun qu’il leur donne, les fait être l’essence d’une certaine espèce, sans se régler en cela sur aucune liaison qu’elles aient dans la nature. Car, comment l'idée d’homme a-t-elle une plus grande liaison dans la nature que celle de brebis , avec l'Idée de tuer, pour que celle-ci, jointe à celle d'homme, devienne l'espèce particulière d'une action signifiée par le mot de meurtre, et non quand elle est jointe avec l'idée d'une brebis ? Ou bien , y a-t-il une plus grande connexion naturelle entre l’idée de la relation de père et celle de tuer, qu’il n’y en a entre cette dernière idée et celle de fils ou de voisin, ponr que les deux premières idées soient combinées dans une seule Idée complexe , qui devient par là l'essence de cette espèce distincte qu’on nomme parricide, tandis que les autres ne constituent point d’espèce distincte ? Mais , quoiqu'on ait fait de l’action de tuer son père ou sa mère une espèce distincte de celle de tuer son fils ou sa fille ; cependant, en d'autres cas, le fils et la fille sont considérés, par rapport à une même action, aussi bien que le père et la mère, tous étant également compris dans la même espèce , comme dans celle qu'on nomme inceste. C'est ainsi que dans les modes mixtes l'esprit réunit arbitrairement en idées complexes telles idées simples qu’il trouve à propos ; pendant que d'autres ,
1 « Si l'auteur prend les idées pour les pensées actuelles, « il a raison ; mais je ne vois point qu'il soit besoin d'ap- « pliquor sa distinction à ce qui retarde la forme mémo
- ou la possibilité de ces pensées, et c’est de quoi il s'agit * dans le monde idéal, qu’on distingue du monde existant. « L'existence réelle des êtres qui ne sont point néc«s-
- saires , est un point de fait uu dilatoire : ruais b cou- « naissance des possibilités et des nécessités ( car neers- « taire est ce dont l'opposé n est-point possible) fait les s sciences démonstratives. »
qui ont entre elle* une connexion aussi naturelle, ne sont jamais combinées en une seule Idée, parce qu’on n'a pas besoin d’en parler sous une seule dénomination. Il est , dis-je , évident que l’esprit réunit , par une libre détermination de sa volonté, un certain nombre d’idées qui, en elles-mêmes, n’ont pas plus de liaison ensemble que les autres , dont il néglige de former de semblables combinaisons. Et si cela n'était ainsi, d’ou vient qu'on fait attention à cette partie des armes par où commence la blessure, pour constituer cette espece d’action distincte de toute nutre, qu’on appelle en anglais * stabbing, pendant qu’on ne prend garde ni à la figure , ni à la manière de l’arme même 1 ? Je ne dis pas que cela se fasse sans raison : nous verrons le contraire tout à l’heure. Je dis seulement que cela se fait par un libre choix de l’esprit, qui va par là à ses fins; et qu 'ainsi les espèces des modes mixtes sont l'ouvrage de l'entendement. Et il est visible que, dans la formation de la plupart de ces idées, l’esprit n'en cherche pas les modèles dans la nature1, et qu’il ne rapporte pas ces idées à l’existence icelle des choses, mais assemble celles qui peux eut le mieux servir à son dessein , sans s’obliger à une juste et précise Imitation d'aucune chose réellement existante.
1 Bien ne prouve mieux lu raisonnement do M. Locke «sur ces sorte, d’idées, qu’il nomme modes mixtes, que l’impossibilité qu’il y a de traduire en français ce mot de stabbing , dont l’usage est fondé sur une toi d’ Angleterre, par laquelle relui qui tue un homme en le frappant d’esloc, est condamné à la mort sans espérance de pardon , nu lieu que roux qui tuent en frapfiant du tranchant de l’épée peuvent obtenir grâce, lut loi ayant considéré différemment et* deux actions , on a été obligé de faire de cet acte de tuer en frappant d'estoc, une espèce particulière, et de la désigner parce mot de stabbing. Le terme français qui en appruebe le plus, est celui de poignarder ; mais il n’exprime pas précisément la même idée. Car, poignarder signifie seulement bbcvser, tuer avec un poignard, sorte d’artne pour frapper de la pointe, plus courte qu’une épée ; au lieu que le mot anglais stab , siguilie tuer en frappant de la puinle d’une arme propre à cela. De sorte que la seule chose qui constitue celte espèce d’action, c’est de tuer de la pointe d’une arme, rourté ou longue, il n’importe ; ce qu’on ne peut exprimer en français par tm seul mut, si je nome trompe.
• « S’il ne s’agit que des possibilités , tonif* rés idées
sont également naturelles. Ceux qui ont vn luer des
• brebis ont eu une idée de ret arte dans ta pensée, quol-
• qu’ils ne lui aient point donné de nom, et ne l’aient « point jugé digne de leur attention. Pourquoi donc se ■ borner aux noms quand il s’agit des idées mêmes , et « pourquoi s'attacher à la dignité des idées des modes « mixtes , quand il s’agit de ces idées en général ? *
S 7. Mais , qttoique ccs idées complexes ou essences des modes mixtes dépendent de l'esprit qui les forme avec une grande liberté, elles ne sont pourtant pas formées au hasard , et entassées ensemble sans aucune raison. Encore qu’elles ne soient pas toujours copiées d'après nature, elles sont toujours proportionnées à la fin pour laquelle on forme des idées abstraites; et, quoique ce soient des combinaisons composées d'idées qui sont naturellement assez désunies, et qui ont entre elles aussi peu de liaison que plusieurs autres que l’esprit ne combine jamais dans une seule idée, elles sont pourtant toujours unies pour la commodité de l’entretien, qui est la principale fin du langage. L'usage du langage est de marquer par des sons courts , d’une manière facile et prompte, des conceptions générales, qui non-seulement renferment quantité de choses particulières, mais aussi une grande variété d’idées indépendantes , assemblées dans une seule idée complexe. C'est pourquoi , dans la formation des différentes espèces de modes mixtes, les hommes n'ont eu égard qu’à ces combinaisons dont ils ont occasion de s’entretenir ensemble. Ce sont celles-là dont ils ont formé des Idées complexes distinctes, et auxquelles iis ont donné des noms, pendant qu'ils en laissent d'autres détachées , qui ont une liaison aussi étroite dans la nature, sans songer le moins du monde à les réunir. Car, pour ne parler que des actions humaines , s'ils voulaient former des idées distinctes et abstraites de toutes les variétés qu’on y peut remarquer, le nombre de ces idées irait à l’inlini; et la mémoire serait non-seulement confondue par cette grande abondance, mais accablée sans nécessité. Il suffit que les hommes forment et désignent, par des noms particuliers, autant d’idées complexes de modes mixtes, qu’ils trouvent qu’ils ont besoin d'en nommer dans le cours ordinaire des affaires. S'ils joignent à l’idée de tuer, celle de père ou de mère, et qu’alnsi ils en fassent une espèce distincte du meurtre de son enfant, ou de son voisin , c’est à cause du différent degré d’atrocité du crime, et du supplice qui doit être infligé à celui qui tue son père ou sa mère, différent de celui qu’on doit faire souffrir à celui qui tue son enfant ou son voisin. Et c’est pour cela aussi qu'on a trouvé nécessaire de le désigner par un nont distinct, ce qui est la ftn qu’on se propose en faisant cette combinaison particulière. Mais , quoique les idées de mère et de Allé soient traitées si différemment par rapport à l'idée de