LIVRE III, CHAPITRE V
tuer, que l'une y est jointe pour former une idée distincte et abstraite, désignée par un nom particulier, et pour constituer, par même moyen , une espèce distincte , tandis que l'autre n'entre point dans une telle combinaison avec l'idée de meurtre ; cependant ces deux idées de mere et de fille , considérées par rapport à un commerce illicite, sont également renfermées sous l'inceste , et cela encore pour la commodité d'exprimer, par un même nom, et de ranger sous une seule espèce, ces conjonctions impures qui ont quelque chose de plus infdme que les autres ; ce qu’on fait pour éviter des circonlocutions qui rendraient le discours ennuyeux.
S 8. Aulre preuve que les idées des modes mixtes se forment arbitrairement , tirée de ce que plusieurs mois d’une langue ne peuvent être traduits dans une aulre.
il ne faut qu'avoir une médiocre connaissance des différentes langues, pour se convaincre sons peine de la vérité de ce que je viens de dire, que les hommes forment arbitrairement diverses espèces de modes mixtes; car rien n’est plus ordinaire que de trouver dans une langue des mots auxquels aucun terme ne correspond dans une autre langue. Ce qui montre évidemment que ceux d’un même pays ont eu besoin , en dbnséquence de leurs coutumes et de leur manière de vivre, de former plusieurs idées complexes , et de leur donner des noms que d'autres n'ont jamais réunis en idées spécifiques. Ce qui n'aurait pu arriver de la sorte, si ces espèces étaient un ouvrage constant de la nature, et non des combinaisons formées et abstraites par l’esprit, que l’on a désignées par des noms distincts, pour la commodité de la conversation. Ainsi , l'on aurait bien de In peine à trouver en Italien , ou en espagnol , qui sont deux langues fort abondantes , des mots qui répondissent aux termes de notre jurisprudence , qui ne sont pas de vains sons : moins encore pourralt-on , à mon avis, traduire ces termes en langue caraïbe, ou dans les langues qu'on parie parmi les divers peuples sauvages. Il n'y a point de mots dans d’autres langues qui répondent au mot versura, usité parmi les Romains, ni à celui de corban, dont se servaient les Juifs. Il est aisé d'en voir la raison par ce que nous venons de dire. Bien plus, si nous voulons examiner la chose d'un peu plus près, et comparer exactement diverses langues , nous trouverons que , quoiqu’elles aient
des mots qu'on suppose , dans les traductions ' et dans les dictionnaires , se répondre l’un ù l'autre, à peine y en a-t-il un entre dix, parmi les noms des idées complexes, et surtout des modes mixtes, qui signifie précisément la même Idée que le mot par lequel il est traduit dans les dictionnaires. Il n’y a point d'idées plus communes et moins composées que celles des mesures du temps, de l’étendue et du poids. On rend hardiment en français les mots latins hora, pes et libra, par ceux d'heure , d e pied et de livre: cependant, il est évident que les Idées qu'un Romain attachait à ces mots latins étaient fort différentes de celles qu'un Français exprime par ces mots français '. Et qui que ce fût des deux qui viendrait à se servir des mesures que l’autre désigne par des noms usités dans sa langue, se méprendrait infailliblement dnns son calcul, s'il les regardait comme les mêmes que celles qu’il exprime dans la sienne. Les preuves en sont trop sensibles pour qu’on puisse le révoquer en doute; et c’est ce que nous verrons beaucoup mieux dans les noms des idées plus abstraites et plus composées, telles que sont la plus grande partie de celles qui composent les discoure de morale : car, si l’on vient à comparer exactement les noms de ces idées avec ceux par lesquels ils sont rendus dans d’autres langues, on en trouvera fort peu qui se correspondent exactement dans toute l’étendue de leur signification.
S 9. On a formé les espèces des modes mixtes pour s’entretenir commodément.
La raison pourquoi j’examine ceci d’une manière si particulière, c’est afin que nous ne nous trompions point sur les genres , les espèces et
■ Sans aller plus loin, cette traduction en est une preuve , comme on peut le voir par quelques remarques que j’ai été obligé de faire pour eu avertir le lecteur.
» « La remarque est bonne quant aux uoms et quant
* aux coutumes des hommes , mais elle ne change rien « dans les sciences et dans la nature des choses ; il est « vrai que celui qui écrirait une grammaire uni venelle, « ferait bien de passer de l’essence des langues é leur « existence , et de comparer les grammaires de plusieun « langues : de même que l’auteur qui voudrait écrire une ■ jurisprudence universelle tirée de la raison , ferait bien
• d’y joindre des parallèles des lois et des coûtâmes des « peuples, ce qui servirait non-seulement dans la prati- « que , mais encore dans la contemplation , et donnerait
• occasion h l'auteur même de a’aviser de plusieun con-
• sidérations qui sans cela loi seraient échappées. Cepeu-
* dant , dans ù science même . séparée de son histoire ou
* existence, il a 'importe (K)int si les peuples se sont etm- - formés, ou non , .V ce que la raison ordonne. »
leurs essences, comme si c’étaient des choses formées régulièrement et constamment par la nature, et qui eussent une existence réelle dans les choses mêmes, puisqu'il parait, après un examen un peu plus exact , que ce n’est qu’un artifice dont l'esprit s'est avisé, pour exprimer plus aisément les collections d'idées dont il avait souvent occasion de s'entretenir, par un seul terme général, sous lequel diverses choses particulières peuvent être comprises, autant qu'elles conviennent avec cette idée abstraite. Que si la signification douteuse du mot espèce fait que certaines gens sont choqués de m'entendre dire que les espèces des modes mixtes sont formées par l'entendement, je crois pourtant que personne ne peut nier que ce ne soit l’esprit qui forme ces Idées complexes et abstraites, auxquelles des noms spécifiques ont été attachés. Et, s’il est vrai, comme il l'est certainement, que l'esprit forme ces modèles pour réduire les choses en espèces , et leur donner des noms , je laisse à penser qui est-ce qui fixe les limites de chaque sorte ou espece , car ces deux mots sont pour moi tout à lait synonymes '.
jj 10. Dans les modes mixtes, c’est le nom qui lie ensemble la combinaison de diverses , idées et en fait une espèce.
I.'étroit rapport qu’il y a entre les espèces , les essences et leurs noms généraux , du moins ians les modes mixtes , paraîtra encore davan-