LIVRE III, CHAPITRE V
on y a attaché un nom , dans lequel les parties de cette idée complexe ont une union déterminée et permanente, alors l'essence est pour ainsi dire établie , et l’espèce est considérée comme complète. Car, dans quelle vue la mémoire se cliargerait-elle de telles compositions , à moins que ce ne fût par voie d’abstraction , pour les rendre générales ? Et pourquoi les rendrait-on générales , si ce n’était pour avoir des noms généraux , dont on pût se servir commodément dans les entretiens que l'on aurait avec les autres hommes ? Ainsi nous voyons qu'on ne regarde pas comme deux espèces d’actions distinctes de tuer un homme avec une épée ou avec une hache ; mais si la pointe de l’épée entre la première dans le corps , on regarde cela comme une espèce distincte dans les lieux ou cette action a un nom distinct, comme ' en Angleterre. Mais dans un autre pays , où il est arrivé que cette action n’a pas été spécifiée sous un nom particulier, elle ne passe pas pour une espèce distincte. Du reste , quoique dans les espèces des substances corporelles , ce soit l’esprit qui forme l'csscnce nominale, cependant , parce que les idées qui y sont combinées , sont supposées être unies dans la nature , soit que l’esprit les joigne ensemble , ou non , on les regarde comme des espèces distinctes, sans que l’esprit y Interpose son opération , soit par voie d’abstraction , ou en donnant un nom à l’idée complexe qui constitue cette essence.
S 1 2. Nous ne cherchons point les originaux
des modes mixtes ailleurs que dans l’esprit,
ce qui prouve encore qu’ils sont l’ouvrage
de l'entendement.
Une autre remarque qu'on peut faire en conséquence de ce que je viens de dire sur les essences des espèces des modes mixtes, qu'elles sont produites par l’entendement plutét que par la nature , c'est que leurs noms conduisent nos pensées à ce qui est dans l'esprit, et non point au delà. Lorsque nous parlons de la justice et de la reconnaissance , nous ne nous représentons aucune chose existante que nous tâchions de concevoir; mais nos pensées se terminent aux idées abstraites de ces vertus , et ne vont pas plus loin , comme elles font quand nous parlons d'un cheval ou du fer, dont nous ne considérons pas les idées spécifiques comme existantes purement dans l'esprit , mais dans les choses mêmes qui
1 Ou on la nomme stahbing. Voyez ci-dcsf us, page 200, ce qui a élé dit sur ce mot-IA.
nous fournissent les modèles originaux de ces idées. Au contraire, à l'égard des modes mLxtes, ou du moins des plus considérables , qui sont les êtres de morale , nous en considérons les originaux comme existants dans l’esprit , et c’est à ces modèles que nous avons égard pour distinguer chaque être particulier par des noms distincts. Delà vient, à mon avis, qu’on donne aux essences des espèces des modes mixtes le nom plus particulier de 1 notions, comme si elles appartenaient à l'entendement d'une manière plus particulière que les autres idées *.
S 1 3. C’est parce qu’ils sont formés, sans modèles, par f entendement , qu'ils sont si
composés.
Nous pouvons aussi apprendre par là , pourquoi les idées complexes des modes mixtes sont communément plus composées que celles des substances naturelles. C'est parce que l’entendement qui , en les formant par lui-même , sans aucun rapport à un original préexistant , s'attache uniquement à son but , et à la commodité d'exprimer en abrégé les idées qu’il voudrait faire connaître à une autre personne, réunit souvent, avec une extrême liberté, dans une seule idée abstraite , des choses qui n'ont aucune liaison dans la nature; et pur là il nssemble sous un seul terme une grande variété d'idées diversement composées. Prenons pour exemple le mot procession; quel mélange d’idées indépendantes , de personnes , d'habits , de tapisseries , d’ordres , de mouvements , de sons , etc. , n’est pas renfermé dans cette idée complexe,
> On dit la notion de la justice, de la tempérance ; mais on ne dit point la notion d’un cheval, d’une pierre, etc.
» « I.cs qualités de l’esprit ne sont pas moins réelles « que celles du corps. Il est vrai qu’on ne voit pas la jus- ■ tice , comme on voit un cheval , mais on ne l’eutend pas <• moins, ou plutôt on l'entend mieux ; elle n'est pas moins « dans les actions que la droiture et l'obliquité dans les « mouvements, soit qu’on la considéraiou non. Kt ce qui « prouve que les hommes sont de mon avis, même les « plus capables et les plus expérimentés dans les afl'aiies •> humaines, c’est l'autorité des jurisconsultes romains, « suivis par tous les autres, qui appellent ces modes « mixtes, ou ces êtres de morale, des choses , et parti» « cuUèrement des choses incorporelles. Car les servitu- « des, par exemple (comme celles du passage par le fonds «> de terre d’un voisin), sont citez eux res incorporâtes , « dont il y a propriété, qu’on |ieut acquérir par uu long « usage, qu’on peut posséder et vindiquer. Pour ce qni « est du mot notion , de fort balnie» gens ont pris ce mot « pour aussi ample que celui d'idée ; rasage latin ne s’y « oppose pas , et je ne sais si celui des Anglais ou des « Français y est contraire. »
que l'esprit de l'homme a formée arbitrairement, pour l'exprimer par ce nom-là î Au lieu que les idées complexes qui constituent les espèces des substances , ne sont ordinairement composées que d'un petit nombre d'idées simples ; et dans les différentes espèces d'animaux , l’esprit se contente ordinairement de ces deux idées , la ligure et la voix , pour constituer toute leur essence nominale.
S 14. Les noms des modes mixtes signifient toujours leurs essences réelles.
Une autre cliose que nous pouvons remarquer, à propos de ce que je viens de dire , c'est que les noms des modes mixtes signillent toujours les essences réelles de leurs espèces , lorsqu'ils ont une signiilcation déterminée. Car ces Idées abstraites étant une production de l'esprit , et n'ayant aucun rapport à l'existence réelle des choses, on ne peut supposer qu'aucune autre chose soit signiflée par ce nom , que la seule idée complexe que l'esprit a formée lui-même , et qui est tout ce qu'il a voulu exprimer par ce nom-là ; et c'est de là aussi que dépendent toutes les propriétés de cette espèce, et d’où elles découlent uniquement. Par conséquent , dans les modes mixtes , l'essence réelle et nominale n'est qu'une Bcule et même chose. Nous verrons ailleurs de quelle importance cela est pour la connaissance certaine des vérités générales.
Jj 1£. Pourquoi l'on apprend d’ordinaire leurs noms avant les idées qu'ils renferment.
Ceci nous peut encore faire voir pourquoi l'on apprend la plupart des noms des modes mixtes , avant que de connaître parfaitement les idées qu'ils signillent. C'est que n'y ayant point d'espèces de ces modes dont on prenne ordinairement connaissance , sinon de celles qui ont des noms ; et ces espèces , ou plutôt leurs essences , étant dis idées ymmplexes et abstraites formées arbitrairement par l’esprit , il est à propos, pour ne pas dire nécessaire , de connaître les noms , avant que de s’appliquer à former ces idées complexes , à moins qu’un homme ne veuille se remplir la tète d’une foule d’idées complexes et abstraites , auxquelles les autres hommes n'ont attaché aucun nom , et qui lui sont si inutiles à lui-méme , qu'il n’a autre chose à faire , après les avoir formées , que de les laisser à l'abandon , et les oublier entièrement. J’avoue que dans les commencements des langues , Il était nécessaire qu’on eût l’idée , avant que de lui donucr un
certain nom ; et il en est de même encore aujourd'hui , lorsque l'esprit venant à faire une nouvelle idée complexe , et la réunissant en une seule par un nouveau nom qu’il lui donne , il invente , pour cet effet , un nouveau mot. Mais cela ne regarde point lis langues établies qui , en général , sont fort bien pourvues de ces idées que les hommes ont souvent occasion d’avoir dans l'esprit , et de communiquer aux autres. Et c’est sur ces sortes d’idées que je demande , s’il n'est pas ordinaire que les enfants apprennent les noms des modes mixtes , avant qu'ils les aient dans l’esprit ? De mille personnes , à peine y en a-t-il une qui forme l'idée abstraite de gloire ou d'ambition , avant que d'en avoir ouï les noms. Je conviens qu’il en est tout autrement à l’égard des idées simples , et de celles des substances ; car comme elles ont une existence et une liaison réelle dans la nature , on acquiert l’Idée avant le nom , ou le nom avant l’idée , suivant que cela sc rencontre.
S 16. Pourquoi je me suis autant étendu sur ce sujet.
Ce que je viens de dire des modes mixtes peut être aussi appliqué aux relations , sans y changer grnnd’cliose ; et parce que chacun peut s'en apercevoir de lui-méme , je m'épargnerai le soin d'étendre davantage cet article , et surtout par la raison que ce qui a été dit sur les mots dans ce troisième livre , paraîtra peut-être à quelques personnes beaucoup plus long que ne méritait un sujet de si petite importance. J’avoue qu’on aurait pu le renfermer dans un moindre espace ; mais j’ai été bien aise d'arrêter mon lecteur sur une matière qui me parait nouvelle , et un peu éloignée de la route ordinaire (je puis dire du moins que je n’y avais point encore pensé , quand je commençai à écrire cet ouvrage), afin qu'en l’examinant à fond , et en la tournant de .tous côtés, quelque partie puisse frapper l'esprit des lecteurs , et donner occasion aux moins curieux ou aux plus négligents de réfléchir sur un désordre général , dont on ne s’aperçoit pas beaucoup , quoiqu’il soit d’une extrême conséquence. Si l'on considère le bruit qu'on fait au sujet des essences des choses , et combien on embrouille toutes sortes de sciences , de discours et de conversations , par le peu d’exactitude et d'ordre qu’on emploie dans l’usage et l’application des mots , on jugera peut-être que c’est une chose bien digne de nos soins , que d’approfondir entièrement cette matière , et de la mettre