‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 196 sur 423 · LIVRE 111, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE 111, CHAPITRE VI

S f 3. On prouve , par l'exemple de l'eau et de ,Ja glace, que V essence nominale constitue

l'espèce.

Mais, pour revenir aux espèces des substances corporelles, si je demandais à quelqu’un si la glace et l’eau sont deux diverses especes de choses, je ne doute pas qu’il ne me répondit que oui ; et l’on ne peut nier qu’il n’eut raison. Muis si un Anglais, élevé à la Jamaïque, oit il n’aurait peut-être jamais vu de glace, ni ouï dire qu'il y eût rien de pareil dans le monde, arrivant en Angleterre pendant l'hiver, trouvait l’eau qu'il aurait mise le soir dans un bassin , gelée le matin en grande partie , et que , ne sachant pas le nom particulier qu'elle a dans cet état, il l'appelât de Veau durcie; je demande si ce serait à son égard une nouvelle espèce différente de l'eau : et je crois qu’on me répondra que, dans ce cas-là, ce ne serait pas plus une nouvelle espèce à l’égard de cet Anglais, qu’un suc de viande, qui se eongele quand il est froid, n’est une espèce distincte de cette môme gelée quand elle est chaude et fluide ; ou que l’or liquide dans le creuset n’est une espèce distincte de l’or solide dans les mains de l’ouvrier. Si cela est ainsi , il est évident que nos espèces distinctes ne sont que des idées complexes distinctes, auxquelles nous attachons des noms distincts. Il est vrai que chaque substance qui existe a sa Constitution particulière, d’où dépendent les qualités sensibles et les puissances que nous y remarquons ; mais la réduction que nous faisons des choses en espèces, qui n’est autre chose que leur arrangement sous des classes particulières désignées par certains noms, cette réduction, dis-je, se rapporte uniquement aux idées que nous en avons : et quoique cela suffise pour les distinguer si bien par des noms, que nous puissions en discourir lorsqu’elles ne sont pas de\ant nous, cependant, si nous supposons que cette distinction est fondée sur leur constitution réelle et intérieure, et que la nature distingue les choses qui existent en autant d’espèces, par leurs

• Vtrum de(vr vacuum formarum > c'est-à-dire , s’il y « a des espèce# possibles, qui pourtant n'existent pas , et

« qu’il pourrait sembler que la nature a omises Mais

« je crois que toutes les choses que la parfaite harmonie

« de l'univers pouvait recevoir y sont la loi de la

■ continuité porte que la nature ne laisse point de vide « dans l’ordre qu’elle suit ; mais toute forme ou espèce « n'est pas de tout ordre. »

essences réelles, de la même manière que nous les distinguons nous-mêmes en espèces , par telle» et telles dénominations , nous risquerons de tomber dans de grandes méprises *

* « On peut prendre l’espèce mathématiquement et » physiquement. Dans la rigueur mathématique, la moin- « dre différence, qui fait que deux choses ne sont |K»int

« semblables en tout, fait qu'elles di//èrcnt d’espèce

« de cette façon , deux individus physiques ne seront ja- « mai# parfaitement semblables ; et, qui plus est, le même

* individu passera d’es|»èce eu espèce, car il n'est jamais « semblable en tout à soi -même au delà d’un moment.

« Mais les hommes établissant des espèces physiques, ne

• s’attachent point à cette rigueur, et il dé|>erul d’eux do « dire qu’une masse qu’ils peuvent faire retourner eux- « mêmes sous la première forme, demeure d’une mémo « espèce à leur égard.... Mais dans les corps organiques,

« ou dans les espèces des plantes et des animaux, nous « définissons l’espèce par la génération , de sorte que le « semblable qui vient ou pourrait être venu d’une même ■> origine ou semence, serait d’une même espèce. Dans

i ■« l'homme, outre la génération humaine, ou s’attache à

| •< la qualité d'animal raisonnable Quant à l’intérieur,

: « quoiqu’il n’y ait point d* apparence externe qui ne soit « fondée dans la constitution interne, il est vrai néan- « moins qu’une même apparence pourrait résulter quel- « quefois de deux constitutions différentes : cependant il « y aura quelque chose de commun, et c’est ce que uos h philosophes appellent la cause prochaine formelle .

« Mais quand cela ne serait point, et quand on accorde- « rail que certaines natures apparentes qui nous font don* « ner des noms, n’ont rien d'intérieur commun, nos de-

* Imitions ne laisseraient pas d’être fondées dans des « espèces réelles , car les phénomènes mêmes sont des » réalités. Nous pouvons donc dire que tout ce que nous « distinguons ou comparons avec vérité, la nature le dis- « tinguc ou le fait convenir aussi , quoiqu’elle ait des « distinctions et des comparaisons que nous lie savons « point, cl qui peuvent être meilleures que les nôtres. « Aussi faudra-t-il encore beaucoup de soin et d’expé- «• riences pour assigner les genres et les espèces d’une

<• manière assez approchante de la nature Chaque Ton-

« démon t de comparaison mérite des tables à part , sans •< quoi on laissera écliappcr bien des genres subalternes •• et bien des comparaisons, distinctions et observations <> utiles. Mais plus on approfondira la génération des e&- « pèces, et plus on suivra dans les arrangements les cou-

dilions qui y sont requises, plus on approchera de l’or*

« dre naturel Et si nous avions la pénétration do

■> quelques génies supérieure , et connaissions assez les » choses , peut-être y trouverions-nous des attribut# fixes « pour chaque espèce , communs a tous scs individus, et « toujours subsistant dans le même vivant organique, « quelques altérations ou transformations qui lui pussent » arriver; comme dans la plus connue des espèces physi- » que# , qui est l’homme, la raison est un tel attribut n fixe, qui convient à chacun des individus, et toujours

• inamissiblcment, quoiqu'on ne s’en puisse pas toujours « apercevoir. Mais au défaut de ces connaissances, nous « nous servous des attribut# qui nous paraissent les plus » commodes à distinguer cl à comparer les choses , en un1 « mot à en reconnaître les espèces ou sortes : et ces al* « tributs ont toujours leurs fondements réel*. «

là

Tl

$ 14. Difficultés contre te sentiment qui établit un certain nombre d’essences réelles.

Pour pouvoir distinguer les Êtres substantiels en espèces, selon la supposition ordinaire qu’il y a certaines essences ou formes précises des choses , par où tous les individus existants sont distingués naturellement en espèces, voici des conditions qu'il faut remplir nécessairement.

S 14. Premièrement, on doit être assuré que la nature se propose toujours , dans la production des choses, de les faire participer a certaines essences réglées et établies , qui doivent être les modèles de toutes les choses A produire. Cela proposé ainsi crûment , comme on a coutume de faire, aurait besoin d'une explication plus précise, avant qu’on pût le recevoir avec un entier consentement.

S 16. Il serait nécessaire, en sccord lieu, de savoir si la nature parvient toujours À cette essence qu'elle a en vue dans la production des choses. Les naissances Irrégulières et monstrueuses qu'on a observées en différentes espèces d’animaux , nous donneront toujours sujet de douter de l'un de ees articles, ou de tous les deux ensemble.

§ 17. Il faut déterminer, en troisième lieu, si ces êtres que nous appelons des monstres sont réellement une espèce distincte, selon la notion scolastique du mot espèce, puisqu'il est certain que chaque chose qui existe a sa constitution particulière : cependant , nous trouvons que quelques-uns de ces monstres n’ont que peu ou point de ces qualités qu'on suppose résulter de l'essence de cette espèce d'on elles tirent leur origine, et à laquelle il semble qu’elles appartiennent en vertu de leur naissance.

Jj (H. Il faut, en quatrième lieu, que les essences réelles de ces choses que nous distinguons en espèces, et auxquelles nous donnons des noms après les avoir ainsi distinguées, nous soient connues; c'est-à-dire, que nous devons en avoir des Idées. Mais, comme nous sommes dans l'ignorance sur ces quatre articles , les essences réelles des choses ne nous servent de rien A distinguer les substances en espèces.

J 19. A 'os essences nominales des substances

ne sont pas de parfaites collections de toutes

leurs propriétés.

En cinquième lieu , le seul moyen qu'on

pourrait imaginer pour l'eclaircisscment de cette question, ce serait qu'apres avoir formé des idées complexes entièrement parfaites des propriétés des choses qui découleraient de leurs differentes essences réelles , nous les distinguassions par là en espèces. Mais c’est encore ce qu'on ne saurait foire : car, comme l’essence réelle nous est inconnue , il nous est Impossible de connaître toutes les propriétés qui en dérivent, et qui y sont si intimement unies, que l'une d'elles n'étant plus, nous puissions certainement conclure que cette essence n’y est pas , et que par conséquent la chose n'appartient point à cette espèce. Nous ne pouvons jamais connaître quel est précisément le nombre des propriétés qui dépendent de l'essence réelle de l’or, de sorte que l’une de ces propriétés venant à manquer dans tel ou tel sujet, l’essence réelle de l’or, et paa conséquent l’or ne fût point dans ce sujet, à moins que nous ne connussions l’essence de l’or lui-même, pour pouvoir par là déterminer ectte espèce. Il faut supposer qu’lci , par le mot or, je désigne une pièce particulière de matière, comme la dernière guinée qui a été frappée en Angle- I terre. Car si ce mot était pris Ici dans sa signi- I fication ordinaire, pour l'idée complexe que moi ou quelque autre appelons or, c'est-à-dire , pout l’essence nominale de l’or, ce serait un vrai gît limatias; tant il est difficile de faire voir la différente signification des mots et leur Imperfection , lorsque nous ne pouvons le faire que par le secours même des mots.

<j 30. De tout cela, U suit évidemment que les distinctions que nous foisons des substances en espèces, par différentes dénominations, ne sont nullement fondées sur leurs essences réelles, et que nous ne saurions prétendre les ranger et les réduire exactement à certaines espèces, en conséquence de leurs différences essentielles et intérieures.

S ï l . Mais elles renferment la collection déterminée qui est signifiée par le nom que

nous leur donnons.

Mais puisque nous avons besoin de termes généraux, comme il a été remarqué ci-dessus, quoique nous ne connaissions pas les essences réelles des choses , tout ce que nous pouvons faire, c’est d'assembler tel nombre d’idées simples que nous trouvons, par expérience, unies ensemble dans les choses existantes , et d’en foire une seule idée complexe. Bien que ce ne

Page 1