‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 197 sur 423 · LIVRE III, a · texte numérisé non relu

LIVRE III, a

soit point là l'essence réelle d’aucune substance qui existe , c'est pourtant l'essence spécifique à laquelle appartient le nom que nous avons attaché à cette idée complexe, de sorte qu’on peut prendre l'un pour l’autre ; par où nous pouvons au moins éprouver la vérité de ces essences nominales. I’ar exemple , il y a des gens qui disent que l'étendue est l'essence du corps. S’il est ainsi , comme nous ne pouvons jamais nous tromper en mettant l'essence d’une chose pour la chose même, mettons, dans le discours, l’étendue pour le corps, et quand nous voulons dire que le corps se meut, disons que l'étendue se meut, et voyons ce qui en résultera. Quiconque dirait qu'une étendue met en mouvement une autre étendue par voie d'impulsion , montrerait suffisamment l'absurdité d’une telle notion. L'essence d’une chose est, par rapport à nous, toute l'idée complexe, comprise et désignée par un certain nom ; et dans les substances , outre les différentes idées simples qui les composent, il y a une idée confuse de substance ou d'un soutien inconnu, et d'une cause de leur union qui en fait toujours une partie. C'est pourquoi l'essence du corps n'est pas la parc étendue , mais une chose étendue et solide ; de sorte que dire qu'une chose étendue et solide én remue ou pousse une autre , c'est autant que si l’on disait qu’un corps remue ou pousse un autre corps. La première de ces expressions est autant intelligible que la dernière. De même, quand on dit qu'un animal raisonnable est capable de conversation , c’est autant que si l’on disait qu’un homme en est capable. Mais personne ne s’avisera de dire que la raisonnabilité est capable de conversation, parce qu’elle ne constitue pas toute l'essence à laquelle nous donnons le nom d'homme.

$ 23. Les idées abstraites que nous nous formons des substances sont les mesures des espèces par rapport à nous : exempte dans l'idée que nous avons de l’homme.

11 y a des créatures dans le monde qui ont une forme pareille à la nôtre, mais qui sont velues , et n'ortt point l'usage de la parole et de la raison. Il y a parmi nous des imbéciles qui ont parfaitement la même forme que nous, mais qui sont destitués de raison, et quelques-uns d'entre eux qui n’ont point aussi l’usage de la parole. Il y a des créatures, à ce qu'on dit, qui, avec l'usage de la parole, de la raison, et une forme semblable en toute autre chose à la nôtre ,

lAI’ITRE VI.

ont des queues velues ; je m'en rapporte à ceux qui nous le racontent , mais au moins ne paraitil pas contradictoire qu’il y ait de telles créatures. Il y en a d’autres dont les môles n’ont point de barbe, et d’autres dont les femelles en ont. SI l’on demande si toutes ces créatures sont hommes ou non , si elles sont de l'espèce humaine, il est visible que cette question se rapporte uniquement à l'essence nominale ; car, entre ces créatures-là , celles à qui convient la définition du mot homme, ou l'idée complexe signifiée par ce nom , sont hommes ; et les autres, à qui cette définition ou cette idée complexe ne convient pas , ne le sont point. Mais si la recherche roule sur l'essence supposée réelle, ou que l’on demande si la constitution intérieure de ces différentes créatures est spécifiquement différente, il nous est absolument impossible de répondre, puisque nulle partie de cette constitution intérieure n'entre dans notre idée spécifique : seulement nous avons raison de penser que là où les facultés ou la figure extérieure sont si différentes, la constitution intérieure n’est pas exactement la même. Mais c'est en vain que nous rechercherions quelle est la distinction que la différence spécifique met dans la constitution réelle et intérieure , tant que nos mesures des espèces te seront, comme elles sont à présent, que nos idées abstraites que nous connaissons, et non cette constitution intérieure, qui ne fait point partie de ces idées. La différence de poil sur la peau doit-elle être la mangue d’une différente constitution intérieure et spécifique entre un imbécile et un magot, lorsqu’ils conviennent d'ailleurs par la forme et par le manque de raison et de langage ? Le défaut de raison et de langage ne doit-il pas être pour nous le signe d'une différence de constitution et d'espèce réelles entre un imbécile et un homme raisonnable? Et ainsi du reste, si nous prétendons que la distinction des espèces soit invariablement établie sur la forme réelle et In constitution intérieure des choses.

S 23. Les espèces ne sont pas distinguées par la génération.

Et qu’on ne dise pas que les espèces supposées réelles sont conservées distinctes et dans leur entier dans les animaux, par l'accouplement du môle et de la femelle; et, dans les plantes, par le moyen des semences. Car cela supposé véritable ne nous servirait à fixer la distinction des espèces des choses qu’à l’égard

îles animaux et des végétaux. Que faire du reste? Mais cela ne suffît pas même à t egard de ceuxlà : car, s'il eu faut croire l'histoire , des femmes ont été engrossées par des magots; et voilà une nouvelle question, de savoir de quelle espèce doit être , dans la nature , une telle production en vertu de cette règle. D’ailleurs, nous n’avons aucun sujet de croire que cela soit impossible , puisqu'on voit si souvent des mulets et des jumarts, les premiers, engendres d'un âne et d'une cavale ; et les derniers , d'un taureau et d'une jument. j'ai vu un animal en cendre d'un chat et d'un rat, et qui avait des marques visibles de ces deux bétes , en quoi il paraissait que la nature n’avait suivi le modèle d'aucune de ces espèces en particulier, mais les avait confondues ensemble. Et qui ajoutera à cela les productions monstrueuses qu’on rencontre si souvent dans la nature, trouvera qu'il est bien malaisé, à l'égard même des races des animaux , de déterminer, par la génération , de quelle espèce est la race de chaque animal ; et reconnaîtra sa profonde ignorance , touchant l'essence réelle qu'il croit être certainement produite par le moyen de la génération , et avoir seule droit au nom spécifique. Mais outre cela , si les espèces des animaux et des plantes ne peuvent être distinguées que par la propagation, dois-je aller aux Indes pour voir le père et la mère de l'un , et la plante d'où a été cueillie la semence qui produit l’autre, afin de savoir si cet animal est un tigre, et si cette plante est du thé?

J 24. Ni par les formes substantielles.

Enfin il est évident que les collections que ks hommes font eux-mêmes des qualités sensibles , constituent les essences des différentes sortes de substances dont ils ont des idées ; et que la plupart ne songent en aucune manière à leur structure intérieure et réelle, quand ils les réduisent à telles ou telles espèces : moins encore aucun d'eux a-t-il jamais pensé à certaines formes sulwtnntielles , si vous en exceptez ceux qui, dans cette seule partie du monde , ont appris le langage des écoles ' ? Cependant ces

* - Il semble que depuis peu le nom de /ormes suis- « tantielles est devenu inlAine auprès de certaines crus, « et qu'on a boule d’en parler. Cependant il y a encore s peut-être en cela plus de mode que de raison. Les scolas-

* tiques employaient mal A propos une notion générale,

- quand il s'agissait d'expliquer des plréuoménes |tartiru- « liera ; mais cet abus ne détruit point la chose. Il y a des

- personoesquiavouentqiieranieestla lorme de l'homme,

• ruais ils veulent qu'elle soit la seule forme substantielle

hommes ignorants qui , sans prétendre pénétrer dans les essences réelles , ou s'embarrasser l'esprit de formes substantielles, se contentent de connaître les choses une à une , par leurs qualités sensibles, sont souvent mieux instruits de leurs différences, peuvent les distinguer plus exactement pour leur usage, et connaissent mieux ce qu’on peut faire de chacune en particulier, que ces docteurs subtils qui s'appliquent si fort a en pénétrer le fond , et qui parlent avec tant de confianee de quelque chose de plus caché et de plus essentiel que ces qualités sensibles que tout le monde y peut voir sans peine.

S 26. Les essences spécifiques sont faites par l’esprit.

Mais, supposé que les essence* réelles des substances pussent être découvertes par ceux qui s'appliqueraient soigneusement à cette recherche , nous ne saurions pourtant croire raisonnablement qu'en rangeant les choses sous des noms généraux , on se soit réglé par res constitutions réelles et intérieures , ou par aucune autre chose que par leurs apparences qui

« <k la nature connue. M. Descartes en parie ainsi

• Quelques-uns croient que cet excellent homme l’a fait

• par politique ; j’en doute un peu , parce que je crois

• qu’il avait raison en cela. Mais on n’en a point de don*

- ner ce privilège à l’homme seul, comme si la nature « était faite à bâton rompu. Il y a lieu de juger qu’il y a

■ une infinité d'âmes , ou , pour parier plus générale* « ment, d’enléléchie* primitives, qui ont quelque chose « d'analogique avec la perception et l'appétit , et qu Viles « sont toutes, et demeurent toujours, des formes subs-

- tantielles de* corps. Il est Trai qu’il y a apparemment « des espèces qui ne sont pas véritablement ttnum per te

• ( c'est-à-dire, des corps doués d’une véritable unité, ou « d’un être indivisible qui en fasse le principe actif total),

• non plus qu’un moulin ou une montre le pourraient « être. Les sels , le* minéraux et les métaux pourraient « être de cette nature, c'est-à-dire, de simple* contextures

• ou masses , où il y a quelque régularité. Mais le* corps « des uns et des autres, c’est-à-dire, les corps animés, « aussi bien que les contextures sans vie, seront spécifiés f par La structure intérieure , puisque dans ceux-là mêmes « qui sont animés, l'Ame et la machine, chacune à part,

- suffisent à la détermination ; car elles s’accordent par- « failement, et quoiqu’elles n’aient point d’influence im*

■ médiate l’une sur l’autre, elle* s’expriment mutuelle- « ment , l'une ayant concentré dans une parfaite unité « tout ce que l'autre a dispensé dans la multitude. Ainsi , « quand U s’agit de l’arrangement des espèces , il e»l inutile « de disputer des forme» substantielles, quoiqu'il soit bon,

• pour d’autres raisons , de connaître s'il y en a , et corn* « ment ; car sans cela, on sera étranger dans le monde ■■ intellectuel. Au reste, les Grecs et les Arabes ont |*arlé

• de res formes aussi bien que les Européens , et si le vul* « g:ure n’en (tarie point, il ne parle pas non plus ni d’al- « gèbre , ni d'incommensurable*. »

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