LIVRE III , CHAPITRE VI
sc présentent naturellement, puisque dons tous les pays les langues ont été formées longtemps avant les sciences. Ce ne sont pas des philosophes , des logiciens, ou telles autres gens , qui, après s'étre bien tourmentés à penser aux formes et aux essences des choses , ont formé les noms généraux qui sont en usage parmi les différentes nations ; mais plutôt , dans toutes les langues, la plupart de ces termes d'une extension plus ou moins grande ont tiré leur origine et leur signifleation du peuple ignorant et sans lettres , qui a réduit les choses à certaines espèces , et leur a donné des noms en vertu des qualités sensibles qu'il y rencontrait, pour pouvoir les désigner aux autres lorsqu'elles n’étaient pas présentes; soit que l'on eut besoin de parler d’une espèce, ou d'une seule chose en particulier.
S 20. Cest pour cela qu'elles sont fort diverses et incertaines.
Puis donc qu'il est évident que nous rangeons les sut)stnnces sous différentes espèces et sous diverses dénominations , selon leurs essences nominales, et non selon leurs essences réelles, ce qu'il faut considérer ensuite , c’est comment et par qui ces essences viennent i être faites. Pour ce qui est de ce dernier point, il est visible que c’est l'esprit qui est l'auteur de ces essences , et non la nature ; parce que, si c’était un ouvrage de ia nature , elles ne pourraient point être si diverses en différentes personnes, que l'expérience nous fait voir qu’elles le sont. Cnr, si nous prenons la peine d'y penser, nous ne trouverons point que l'essence nominale d'aucune espèce de substances soit la même pour tous les hommes , pas même celle qu'ils connaissent de la manière la plus intime. Il ne serait peut-être pas possible que l'idée abstraite à laquelle on a donné le nom d'homme fût différente en diverses personnes , si elle était formée par la nature; et que l’un y vit un animal raisonnable , et l’autre un animal sans plumes , à deux pieds avec de larges ongles. Celui qui attache le nom d'homme à une idée complexe , composée de sentiment et de mouvement volontaire , joints à un corps d’une telle forme , a par ce moyen une certaine essence de l'espèce qu'il appelle homme ; et celui qui, après un plus profond examen, y ajoute la raisonnabilité, a une autre essence de l'espèce à laquelle il donne le même nom d'homme ; de sorte qu'à l'égard de l’un d'eux , le même individu sera par là un véritable homme , qui ne l'est point à
l’égard de l'autre. Je ne pense pas qu'il se trouv e à peine une seule personne qui convienne que cette stature droite si connue soit la différence essentielle de l'espèce qu'il désigne par le nom d'homme. Cependant il est visible qu'il y a bien des gens qui déterminent plutôt les espèces des animaux par leur forme extérieure que par leur naissance , puisqu'on a mis en question plus d'une fois si certains fœtus humains devaient être admis au baptême, ou non, par la seule raison que leur configuration extérieure différait de la forme ordinaire des enfants , sans qu’on sût s'ils n’étaient point aussi capables de raison que des enfants jetés dans un autre moule , dont il s'en trouve quelques-uns qui , quoique d'une forme approuvée, ne sont jamais capables de faire voir, durant toute leur vie , autant de ralsou qu'il en parait dans un singe ou un éléphant, et qui ne donnent jamais aucune marque d'être conduits par une âme raisonnable. D’où il parait évidemment que la forme extérieure qui y manquait seulement, et non la faculté de raisonner, dont personne ne peut savoir si elle devait manquer dans son temps, a été regardée comme essentielle à l'espèce humaine. Et, dans ces occasions, les théologiens et les jurisconsultes les plus habiles sont obligés de renoncer à leur définition consacrée d'animal raisonnable , et de mettre à la place quelque autre essence de l'espèce humaine. M. Ménage nous fournit à ce sujet un exemple qui mérite d’être rapporté ici '. Quand l'abbé de Saint-Martin , dit-il, vint au monde, il avait si peu la figure d'un homme, qu'il ressemblait plutôt à un monstre. On fut quelque temps à délibérer si on le baptiserait. Cependant il fut baptisé , et on le déclara homme par provision, c'est-à-dire, jusqu'à ce que le temps eût fait connaître ce qu’il était. Il était si disgracié de la nature , qu'on l'a appelé, toute sa vie, l’abbé Malotru. Il était de Caen. Voilà un enfant qui fût fort près d'être exclu de l’espèce humaine , simplement à cause de sa forme. Il échappa à toute peine tel qu'il était ; et il est certain qu'une figure un peu plus contrefaite l'en aurait privé pour jamais, et l’aurait fait périr, comme un être qui ne devait point passer pour un homme. Cependant on ne saurait donner aucune raison pourquoi une âme raisonnable n’aurait pu loger en lui, si les traits de son v isage eussent été un peu plus altérés ; pourquoi un visage un peu plus long , ou un nez pins plat ,
1 Mrnoginnn , Inoie t , page 278 de l'édition fie Ilotlande ; année 1694.
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ou uoe bouche plus fendue, n'auruit pu subsister, aussi bien que le reste de sa fleure irrégulière , avec rime et avec les qualités qui te rendirent capable , tout contrefait qu'il était , d'avoir une dignité dans l’Église.
§ J7 . Pour cet effet, je serais bien aise de savoir en quoi consistent les bornes précises et invariables de cette espece. Il est évident a quiconque prend lu peine de l'examiner, que la nature n'a fait ni établi rien de semblable parmi les hommes. On ne peut s'empêcher de voir que l'essence réelle de telle ou telle sorte de substance nous est inconnue : de la vient que nous soutint* si iudrterminés à l'égard des essences nominales que nous formons nous-ménics ; ci que si l'on interrogeait diverses personnes sur certains firtus qui sont difformes en venant au monde , pour savoir s'ils les eruient hommes , il est hors de doute qu'on en recevrait différentes réponses ; ce qui ne pourrait arriver , si les essences nominales , par ou nous limitons et distinguons les espèces des substances, n’étaient point formées par les hommes avec quelque liberté , mais qu'elles fussent exactement copiera d’après des bornes précises que la nature eût établies, et par lesquelles elle eût distingué toutes les substances en certaines espèces. Qui voudrait, par exemple, entreprendre de déterminer de quelle espère était ce monstre dont parle Licctus ( liv. I , ehop. 1 ) , qui avait la télé d'un homme et le corps d'un pourcean ; ou ces autres qui, sur des coqs d'hommes , avaient des tétrs de bétes , comme de chiens , de chevaux , etc. Si quelqu'une de rts créatures eût etc conservée eu vie et eût pu parler , la difficulté aurait été encore plus grande. SI le haut du corps , jusqu’au milieu , eût été de figure humaine , et que tout le reste eût représenté un ponrceau , aurait-ce été un meurtre de s"en défaire ? Ou bien aurait-il fallu consulter l’évéque pour savoir si un tel être était assez homme pour devoir être présenté sur les fonts, ou non, comme j'ai oui dire que cela est arrivé en France, il y a quelques années, dans un cas à peu près semblable? Tant les bornes des cspèecs dis animaux sont incertaines par rapport à nous, qui n'én pouvons juger que par les idées complexes que nous rassemblons nous-mêmes ; et tant nous sommes éloignés de connaître certainement ce que c'est qu'un homme I Ce qui n'emjxVhcra peut-être pas qu'on ne regarde comme une gronde ignorance d'avoir aucun doute là-
dessus. Quoiq de dire quu la laines de cetl que le nombre constituent l'a fadement coin doutes fort im| qu’aucune def du mot homm ait faite de c« parfuites ni a personne de b les choses; m< un cousenten»
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