LIVRE III, CHAPITRE VI
des choses réellement existantes , ils conformait jusqu'à un certain degré leurs idées aux choses dont ils veulent parler, s’ils souhaitent d’étre entendus. Autrement le langage des hommes serait tout à Cnit semblable à celui de Babel, et les mots dont chaque particulier se servirait , n'étant Intelligibles qu’à lui-méme, ils ne seraient plus d'aucun usage pour la conversation et pour les affaires ordinaires de la vie , si les idées qu’ils désiguent ne répondaient , en quelque manière , aux communes apparences et conformités des substances, considérées comme réellement existantes.
S 39. Quoiqu'elles soient fart imparfaites.
En second lieu , quoique l’esprit de l'homme, en formant ses Idées complexes des substances , u’en réunisse jamais qui n’existent ou ne soient supposées exister ensemble , et qu'ainsi il fonde véritablement cette union sur ta nature même des choses , cependant le nombre d’idées qu’il combine dépend de la différente application, industrie ou fantaisie de celui qui forme cette espèce de combinaison. En général , les hommes se contentent d'un petit nombre de qualités sensibles , qui se présentent sans aucune peine ; et souvent, pour ne pas dire toujours, ils en omettent d’autres, qui ne sont ni moins importantes ni moins fortement unies que celles qu'ils prennent. Il y a deux sortes de substances sensibles : l'une , des corps organisés qui sont perpétués par semence ; et , ! dans ces substances , la forme extérieure est la , qualité sur laquelle nous nous réglons le plus : c'est la partie la plus caractéristique qui Bert à déterminer l’espèce. C'est pourquoi , dans les vé- ; gétaux et dans les animaux, une substance étendue et solide, de telle ou telle figure , remplit cette fonction : car, quelque estime que certaines gens fassent de la définition d'animal raisonnable , pour désigner l’homme , cependant, si l'on trouvait une créature qui eût la faculté de parler et l’usage de la raison , mais qui ne participât point à la figure ordinaire de l’homme , elle aurait beau être un animal raisonnable, l'on aurait , je crois , bien de la peine à la reconnaître pour un homme. Et si l’ânesse de Balttam eût discouru ! toute sa vie aussi raisonnablement qu’elleilt une ' fois avec son maître, je doute que personne l'eût jugée digne de nom d'homme, ou reconnue pour être de la même espèce que lui. Comme c’est sur la figure qu’on se règle le plus souvent pour déterminer l'espèce des végétaux et des animaux , ' de même , à l'égard de la plupart des corps qui [
ne sont pas produits par semenoe , c'est à la couleur qu’on s'attache le plus. Ainsi , là où nous trouvons la couleur de l’or, nous sommes portés à nous figurer que toutes les autres qualités comprises dans notre idée complexe y sont aussi; de sorte que nous prenons communément ces deux qualités qui se présentent d’abord à nous , la figure et la couleur , pour des idées si propres à désigner différentes espèces , que , voyant une peinture bien faite , nous disons aussitôt, c’est un lion , c’est une rose , c’ést une coupe d’or ou d’argent ; et cela seulement à cause des diverses figures et couleurs représentées à l’œil par le moyen du pinceau.
S 80. K Ues peuvent pourtant servir pour la conversation ordinaire.
Mais , quoique cela sufHse à peu près à des conceptions grossières et confuses des choses , à des façons de parler et de penser peu exactes , cependant il s’en faut bien que les hommes conviennent du nombre précis des idées simples ou des qualités qui appartiennent à aucune espèce de choses , et qui sont désignées par le nom qu’on lui donne. Et il n’y a pas sujet d'en être surpris, puisqu'il faut beaucoup de temps, de peine , d'adresse, une exacte recherche et un long examen, pour trouver quelles sont ces idées simples qui sont constamment et inséparablement unies dans la nature , qui se rencontrent toujours ensemble dans le même sujet , et combien Il y en a. I.a plupart des hommes, n’ayant ni le temps ni l’inclination ou l’application qu’il faut , pour porter sur cela leurs vues jusqu’à un degré tant, soit peu satisfaisant, se contentent de la connaissance de quelques apparences communes , extérieures et en fort petit nombre , par ou Ils puissent les distinguer aisément , et les réduire à certaines espèces, pour l'usage ordinaire de la vie ; et ainsi, sans un plus ample examen , ils leur donnent des noms, ou se servent , pour les désigner, des noms qui sont déjà en usage. Or, quoique dons la conversation ordinaire ces noms passent asser. aisément pour des signes de quelques qualités communes qui coexistent ensemble , il s’en faut pourtant beaucoup que ces noms comprennent , dans une signification déterminée , un nombre précis d'idées simples, et encore moins toutes celles qui sont réellement unies dans la nature. Malgré tout le bruit qu'on a fait sur le genre et l'espèce , et malgré tant de discours qu’on a débités sur les différences spécifiques , quiconque considérera rom-
bien il y a peu de mots dont nous ayons des définitions Uses et déterminées , sera sans doute en droit de penser que les formes, dont on a tant parlé dans les écoles , ne sont que de pures chimères, qui ne répandent aucune lumière sur la nature spécifique des choses. Et qui considérera combien il s'en faut que les noms des substances aient des significations sur lesquelles tous cru* qui les emploient soient parfaitement d'accord, aura sujet d'en conclure que, encore qu’on suppose que toutes les essences nominales des substances soient copiées d'apres nature , elles sont pourtant toutes, ou la plupart, très-imparfaites. En effet , la composition de ces idées complexes est fort différente en différentes personnes, et qu'ninsi ces bornes des espèces sont telles qu'elles sont établies par les hommes et non par In nature, si tant est qu'il y ait dans la nature de telles bornes fixes et déterminées. 11 est vrai que plusieurs substances particulières sont formées do telle sorte par la nature, qu elles ont de la ressemblance et de la conformité entre elles , et que c'est lé un fondement suffisant pour les ranger sous certaines espèces. Mais cette réduction que nous faisons des choses en espèces déterminées , n'étant destinée qu’à leur donner des noms généraux et à les comprendre sous ces noms, je ne saurais voir comment , en vertu de cette réduction , on peut dire proprement que la nature fixe les bornes des espèces des choses. Ou , si elle le fait , il est du moins visible que les limites que nous assignons aux espèces ne sont pas exactement conformes à celles qui ont été établies par la nature. Car, dans le besoin que nous avons de noms généraux pour l'usage du moment, nous ne nous mcttoife point en peine de découvrir toutes les qualités des objets, qui nous feraient mieux connaître leurs différences et leurs conformités les plus essentielles ; mais nous les classons nous-mêmes en espèces, en vertu de certaines apparences qui frappent Ira yeux de tout le monde , afin de pouvoir , par des noms généraux, communiquer plus aisément aux autres ce que nous en pensons ’.
' - Si nous combinons des idées compatibles, les limi- « les que nous assignons aux espères sont toujours croc.
- tentent eanformes à la nature : et si nous prenons garde
- à combiner les idées qui se trouvent actuellement « ensemble, nos notions sont encore conformes à l’evpé*
- viertoe; et si nous les considérons comme provision-
- irclies seulement pour des corps effectifs , sauf à l’expé- « ilence faite ou à taire d'y découvrir davantage : et si
- nous rfcuurnns aux experts, lorsqu'il s'agit ib* quelque ■ chose rte précis à l'egard rie ce qu'on entend ptihliquc-
Car , comme nous ne connaissons aucune substance que par le moyen des idées simples qui y sont unira , et que nous observons plusieurs choses particulières qui eonviennnent avec d’autres , par piasieurs de ces idées simples , nous formons de cet amas d'idées notre idée spécifique , et lui donnons un nom général ; afin que , lorsque nous voulons enregistrer , pour ainsi dire , nos propres pensées, et discourir avec Ira autres hommes, nous puissions designer, par un son court , tuas les individus qui conviennent dans cette idée complexe , saas faire une énumération des idées simples dont elle est composée : évitant par là de perdre du temps et d’user nos poumons à faire de vaines et ennuyeuses descriptions; ce que nous voyons que sont obligés de faire tous ceux qui veulent parler de quelque nouvelle espece de choses qui n'ont point encore de nom.
S 3t. Les essences des espèces sont fort différentes sous un mime nom.
Mais, quoique ces espèces de substances puissent assez bien passer dans la conversation ordinaire, il est évident que l'idée complexe, dans laquelle ou remarque que plusieurs individus conviennent , est formée différemment par différentes personnes ; plus exactement par les uns, et moins exactement par les autres , quelquesuns y comprenant un plus grand , et d'autres un plus petit nombre de qualités, ce qui montre visiblement que c'est un ouvrage de l'esprit. Un Jaune éclatant constitue l’or, à l'égard des enfants : d'autres y ajoutent la pesanteur, la malléabilité et la fusibilité, et d'autres encore d'autres qualités qu'ils trouvent aussi constamment jointes à cette couleur jaune que sa pesanteur ou sa fusibilité. Car, parmi toutes cra qualités et autres semblables , l'une a autant de droit que l'autre de faire partie de l’idée complexe de cette substance, oit elles sont toutes réunies ensemble. C'est pourquoi différentes personnes , omettant dans ce sujet, ou y faisant entrer plusieurs idées simples, selon leur différente application ou adresse à l'examiner, ils se font par là diverses essences de l'or, lesquelles doivent être
- meut par le nom, noos ne noos y trompetons pas. " Ainsi, la nature |ieul fournir des idée* plus fiatfailes et •. plus rominndes , mais elle ne donnera point un démenti » à telles que noua avons, qui sont bonues et naturelles, " quoique ce ne snieol peut être pas les meilleures et les
- plus naturelles. »