‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 201 sur 423 · LIVRE III, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE VI

sont pas exactement composées de la même collection de qualités? Et qu'on ne dise pas que c'est une pure supposition , d'imaginer qu’il puisse exister un corps dans lequel , excepté la malléabilité , l'on puisse trouver les outres qualités ordinaires de l'or , puisqu’il est certain que l'or lui-méme est quelquefois si aigre (comme parlent les artisans { qu'il ne peut pas plus résister nu marteau que le verre. Ce que [nous avons dit, que l'un renferme la malléabilité dans l’idée complexe à laquelle il attache le nom d'or, et que l’autre l'omet , on peut le dire de sa pesanteur particulière , de sa fixité , et de plusieurs autres semblables qualités. Car, quoi que ce soit qu'on exclue ou qu'on admette , c’est toujours l’idée complexe à laquelle le nom est attaché qui constitue l’espèce ; et par cela seul qu’une portion particulière de matière répond à cette idée , le nom de l’espèce lui convient véritablement, et elle est de cette espece. C'est de l'or véritable, c'est un parfait métal. Il est donc visible que cette détermination des espèces dépend de l’esprit de l'homme , qui forme telle ou telle idée complexe *.

S 36. La nature fait la ressemblance îles choses.

Voici donc, en un mot, tout le mystère. La nature produit plusieurs choses particulières qui conviennent entre elles en plusieurs qualités sensibles , et probablement aussi par leur forme et constitution intérieure : mais ce n'est pas cette essence réelle qui les distingue en espèces ; ce sont les hommes qui , prenant occasion des qualités qu'ils trouvent unies dans les choses imrticulières, auxquelles ils remarquent que plusieurs individus participent également, les réduisent en espèces , par le moyen des noms qu’ils leur donnent , afin d’avoir la commodité de se servir de signes d’une certaine étendue, sous lesquels les individus viennent à être rangés comme sous autant d’étendards, selon qu'ils sont conformes b telle ou telle idée abstraite : de sorte que celui-ci est du régiment bleu, eelui-la du

• « Point du tout, il ne détermine que le nom. Mois « (dans l'hypothèse proposée au commencement de cet

- article) l'expérience noos apprendrait que U malléabilité

- n’a pas de connexion nécessaire avec les autres qualités « de l’or prises ensemble. Elle nous apprendrait donc une

- nouvelle possibilité, et par conséquent une nouvelle

- espère. Pour ce qui est de l'or autre cm cassant, cela

- ne vient que des additions , et n'est point ronsistant « avec les autres épreuves de l'or ; car la coupelle et l'an- « tlmoinc lui Otent cette aigreur. -

régiment ruuge , ceci est un homme , cela est un singe. C’est là, dis-je, à quoi se réduit, à mon avis, tout ce qui concerne le genre et l’espèce.

S 37. Je ne dis pas que, dans la constante production des êtres particuliers, la nature les fasse toujours nouveaux et differents. Elle les fait, au contraire, fort semblables l'un à l'autre; ce qui , je crois , n'empêche pourtant pas qu'il ne soit vrai que les ironies des espèces sont établies par les hommes, puisque les essences des espèces qu'on distingue par différents noms , sont formées par eux , comme il a été prouvé, et qu'elles sont rarement conformes à la nature intérieure des choses , d'où elles sont déduites. Et , par conséquent , nous pouvons dire avec vérité que cette réduction des choses en certaines espèces est l'ouvrage de l’homme.

S 38. Chaque idée abstraite est une essence.

line chose qui, je m'assure, paraîtra fort étrange dans cette doctrine, c’est qu'il s’ensuivra de ce qu’on vient de dire, que chaque idée abstraite qui a un certain nom , forme une espèce distincte. Mais que faire à cela, si la vérité le veut ainsi? Car il fout que cela reste de cette manière, jusqu’à ce que quelqu'un puisse nous montrer les espèces des choses, limitées et distinguées par quelque autre marque, et nous foire voir que les termes généraux ne signifient pas nos idées abstraites , mais quelque chose qui en est différent. Je voudrais bien savoir pourquoi un bichon et un lévrier ne sont pas-des espèces aussi distinctes qu'un épagneul et un éléphant. Nous n'avons pas une autre idée de la différente essence d’un éléphant et d’un épagneul , que de la différente essence d'un bichon et d’un lévrier; toute la différence essentielle, par où nous connaissons ces animaux et les distinguons les uns des autres , consiste uniquement dans la différence qu’il y a entre les collections d'idées simples auxquelles nous avons donné ces différents noms.

S 39. La formation des genres et des espèces se rapporte aux noms généraux.

Outre l'exemple de la glace et de Tenu que nous avons rapporté ‘ ci-dessus, en voici un fort familier, par où il sera aisé de voir combien la formation des genres et des espèces a de rapport aux noms généraux , et combien les noms généraux sont nécessaires, si cc n’est pour don-

* r«ge 371,$ 13.

11er l'existence à une espèce , du moins pour la rendre complète et la faire plisser pour telle, line montre qui ne marque que les heures, et une montre sonnante , ne sont qu'une seule espèce A l'égard de ceux qui n'ont qu'un nom pour les désigner; mais , n l'egard de celui qui a le nom de montre pour désigner In première, et relui A' horloge pour signifier la dernière, avec les differentes idées complexes auxquelles ces noms appartiennent , ee sont des espèces différentes. On dira peut-être que la disposition intérieure est différente dans ces deux machines, et que l'horloger en a une idée fort distincte. Qu'importe? 11 est pourtant visible qu'elles ne sont qu'une espère par rapport à l'horloger, tant qu'il n'a qu'un seul nom pour les désigner. (iar, qu'est-requl suffit dans in disposition intérieure pour faire une nouvelle espèce 7 II y a des montres à qnatre roues, cl d’autres A cinq, cst-ce IA une différence spécifique par rap- • port A l'ouvrier ? Quelques-unes ont des cordes et des fusées, et d'autres n'en ont point : quetques-unes ont le balancier libre, en d'autres II est réglé par un ressort fait en spirale, et d'autres par des soies de pourceau. Quelqu’une de ces choses on toutes ensemble suffisent-elles pour faire une différence spécifique A l'égard de l'ouvrier qui connaît chacune de ces différences en particulier, et plusieurs autres qui se trouvent dans la constitution intérieure des montres ? Il est certain que chacune de ces choses diffère réellement du reste ; mais de savoir si c'est une différence essentielle et speclllque, ou non, c'est une question dont la décision dépend uniquement de l'idée complexe A laquelle le nom de montre est appliqué. Tant que toutes ces choses conviennent dans l’idée que ee nom signifie, et «pie ce nom ne comprend pas différent™ espèces sous lui, en qualité de terme générique, il n'y a entre elles aucune différence, ni essentielle, ni spécifique. Mnis si quelqu'un veut faire de plus petites divisions , d'après les différences qu'il connaît dans la configuration intérieure des montres, cl s'il donne A ces Idées complexes, ainsi déterminées, des noms dont l’usage soit adopté, ce seront alors autant de nouvelles espèces, A l'égard de ceux qui auront ces idées, et qui leur assigneront des noms particuliers : de sorte qn'en vertu de ces différences ils pourrunt distinguer les montres en toutes ces divers» espèces ; et alors le mot de montre sera un terme générique. Cependant ce ne seraient pus des especes distinctes par rapport à des gens qui , n'é-

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