LIVRE III, CHAPITRE VI
lui est bien connue , on suppose que le nom de la chose n’emporte point d'autre idée ni d'autre essence que ce qui peut être connu avec certitude , et qu’il n'est pas fort malaisé de comprendre. Car l'idée ou l’essence des différentes sortes de choses artificielles ne consistant la plupart du temps que dans une certaine figure déterminée des parties sensibles, et quelquefois dans le mouvement qui en dépend (ce que l’artisan opère sur In matière , selon qu’il le trouve nécessaire A la fin qu’il se propose), il n'est pas au-dessus de la portée de nos facultés de nous en former une certaine idée , et par là de fixer la signification des noms qui distinguent les différentes espèces des choses artificielles, avec moins d’incertitude, d’obscurité et d’équivoque , que nous ne pouvons le faire à l’égard des choses naturelles, dont les différences et les opérations dépendent d’un mécanisme que nous ne saurions découvrir.
$ 41. Les choses artificielles sont de diverses espèces distinctes.
J’espère qu’on n'aura pas de peine à me pardonner la pensée où je suis , que les choses artificielles sont de diverses espèces distinctes , aussi bien que les naturelles , puisque je les trouve rangées aussi nettement et aussi distinctement en differentes sortes , par le moyen de différentes idées abstraites, et des noms généraux qu’on leur assigne, lesquels sont aussi distincts l’un de l’autre que ceux qu'on donne aux substances naturelles. Car , pourquoi ne croirionsnous pas qu’une montre et un pistolet sont deux espèces distinctes l’une de l’autre , aussi bien qu’un cheval et un chien , puisqu’elles sont représentées à notre esprit par des idées distinctes, et aux autres hommes par des dénominations distinctes.
S 42. Les seules substances ont des noms propres.
Il faut de plus remarquer , à l’égard des substances, que de toutes les diverses sortes d'idées que nous avons, ce sont les seules qui aient des noms particuliers ou propres, par où l'on ne désigne qu'une seule chose particulière; parce que , dans les idées simples , dans les modes et les relations, il arrive rarement que les hommes aient occasion de faire souvent mention de telle ou telle idée individuelle et particulière , lorsqu’elle est absente. D’ailleurs , la plus grande partie des modes mixtes étant des actions qui
périssent dés leur naissance , elles ne sont pas capables d'une longue durée, comme les substances qui sont des agents , et dans lesquelles les idées simples, qui forment les idées complexes désignées par un nom particulier , subsistent longtemps unies ensemble *.
S 43. Difficulté qu'il y a à traiter des mots.
Je suis obligé de demander pardon à mon lecteur , pour avoir discouru si longtemps sur ce sujet, et peut-être avec quelque obscurité. Mais je le prie en même temps de considérer combien il est difficile de faire entrer une autre personne, par le secours des paroles , dans l’examen des
1 • II y s pourtant des cas où on a eu besoin de se sou-
• venir d'un accident individuel , et où on lui a donne un
■ nom ; ainsi la régie qu'établit ki notre auteur est bonne « pour l’ordinaire, mais elle reçoit des exceptions. .. Pour
■ ce qui est des espèces des choses artificielles, les phi- « losophes scolastiques ont fait difficulté de les laisser
■ entrer dans leurs prédieamenls : mais leur délicatesse
■ y était peu nécessaire, res tables prédieamentales de- « vaut servir à faire une revue générale de nos idées. Il « esl bon de reconnaître rependant la différence qu’il y a
• entre les substances parfaites, et les assemblages des
• substances (aggreçata ) qui sont des êtres substantiels « composés ou par la nature, on par l'artifice de» Iran- « mes. Car la nature a aussi de telles aggregalinns, comme
■ sont les corps dont la mixtion est imparfaite ( impere/ectèmisla), pour parler le langage de nos philosophes,
- qui ne font point unum per se et n’ont point en eus
■ mie parfaite unité... En un mot, l’unité parfaite doit
- être réservée aux corpa animés , uu doués d'entéléehies
- primitives ; car ces entélécbies ont de l'analogie avec
- les âmes, et sont aussi indivisibles et impérissable»
- qu'elles ; et j’ai fait juger ailleurs que leurs corps orga- « niques sont des machines en effet , mais qui surpassent
• aidant les artificielles, que l'inventeur des naturelle» « nous surpasse. Car ces machines de la nature sont aussi
- impérissables que les âmes mêmes, et ranimai avec « l'âme subsiste toujours. C’est ( pour me mieux cxpli- « quer par quelque chose de revenant, tout ridicule qu’il
- est ) comme Arlequin qu’on voulait dépouiller sur le
- théâtre ; mais on n’en put venir â bout, parce qu'il
- avait je ne sais combien d'habit» les uns sur les autres :
« quoique les réplications des oorps organiques à l’infini, » qui sont dans un anima], ne soient pas si semblables « ni si appliquées les unes sor les autres , que des habits , » l’artifice de la nature étant d’une tout autre subtilité.
» Tout cela fait voir que les philosophes n'ont pas eu tout « le tort du monde, de mettre tant de distance entre ic» m ciioses artificielles et entre les corps naturels doués d'une
- véritable unité. Mais il n’appailenait qu'à noire temps
■ de développer ce mystère et d'en faire comprendre l'iim
- portance et les suites , pour bien établir la Uiéologie
- naturelle, et ce qu’on appelle la pneumatique, d'une
- manière qui soit véritablement naturelle et conforme
- à ce que nous pouvons expérimenter et entendre , qui
- ne nous fasse rien perdre des imporisnles considéras lions qu’elles doivent fonrnir, nu plutôt qui la rehausse,
« comme fait le système de l’harmonie préétablie. •
DK L'ENTENDEMENT HUMAIN.
choses memes , lorsqu'un vient A les dépouiller de cra différences spécifiques que nous avons [ coutume de leur attribuer. Si je ne nomme pas ees choses , je ne dis rien , et si je les nomme , je la range par IA sous quelque espèce particulière, et je suggère à l’aprit l’idée abstraite ordinaire de cette espèce-la , par ou je traverse mon propre dessein. Car , parler d’un homme, et renouccr en même temps A la signification ordinaire du nom d'homme , qui est l’idee complexe, qu'on y attache communément, et prier le lecteur de considérer l'homme comme il est eu lui-même , et selon qu'il est distingue réellement des autres par sa constitution intérieure, ou essence réelle , c'est-à-dire, par quelque chose qu’il ne connaît pas, cela ressemble A un vrai badinage. Et cependant c'est ce que ne peut se dispenser de faire quiconque veut parler d« essences ou especes , supposées réelles , en tant qu'on la croit formées par la nature ; quand ce ne serait que pour faire entendre qu'une telle rhose , signifiée par les noms généraux dont on se sert pour désigner la substanea , n'existe nulle part. Mais, parce qu'il al difficile de conduire l'esprit de cette manière , en se servant des noms connus et familiers, qu’on me permette de proposer encore un exemple qui fasse connaître plus clairement la differentes vues sous lesqucllra l'esprit considère la noms et la idées spéciliqua, et de montrer comment la Idées complexes des moda ont quelquefois du rapport a des archétypes , qui sont dnns l'esprit de quelque autre être intelligent , ou , ce qui at In même chose , A la signification que d'autres attachent aux noms dont on sc sert communément pour désigner ca moda , et comment ils ne se rapportent quelquefois A aucun urchotype. (Ju'ou me permette aussi de faire voir comment l'esprit rapporte toujours sa idées des substanea , ou aux subsUm-ra mêmes, ou A la signification de leurs noms , comme A des archétypes ; d’expliquer nettement quelle at In nature da espeers , nu de la réduction des choses en espèce», selon que nous la comprenons et que nous ta mettons en usage ; et quelle est la nature da (Mitera qui appartiennent A ces especes, ce qui peut-être contribue beaucoup plus qu'on ne croirait d'abord, A nous découvrir quelle est l'étendue et la certitude de nos connaissances.
S 4t. Exemple de modes mixtes dans les mois kinneah et ninuph.
Supposons Adam dans fêtai d'un homme fait,
doué d'un esprit solide , mais dans un pays etranger, environne de chosra qui toutra lui sont nouvelles et Inconnues, sans autres facultés pour en acquérir la connaissance que relira qu'un homme de cct âge a actuellement. Il voit Lantech plus triste qu'a l'ordinaire , et il se figure que cela vient du soupçon qu'il n conçu que sa femme Adah , qu'il aime passionnément , liait trop d'amitie pour un autre homme. Adam communique cra pensera A Eve, et lui recommande de prendre garde qu" Adah ne fasse quelque folle ; et , dans l'entretien qu'il a avec Eve, il sc sert de cra deux mots nouveaux kinneah et niouph. Il parait , dans la suite , qu'Adam s'est trompé, car il trouve que la mélancolie de Lanvech vient de ce qu'il a tué un homme. Cependant Ira deux mois kinneah et niouph ne perdent point leurs significations dislinctra , le premier signifiant le soupçon qu'un mari a de l'infidélité de sa femme , et l’autre l'acte par lequel une femme commet cette Infidélité. Il rat évident que voilA deux différentra idées coimple.xra de moda mixtra , désignera par des noms particuliers ; deux espèce* distinctes d'actions rasentiellemenl différentes. Cela étant , Je demande en quoi consistaient ira essences de cra deux especes distiuctrad'actious? lirai v bible quelles consistaient dans une combinaison précise d'idées simples, différente dans l'une et dans l'autre. Mais l'Idée complexe qu'Adam avait dans l'esprit, et qu'il nomme kinneah, ctait-cllr complète , ou non? Il est évident qu’elle était complété ; car, étant une combinaison d'idéra simples qu'il avait assemblera volontairement, sans rapport a aucun archétype , sans avoir égard A aucnne chose qu'il prit pour modelé d'une telle combinaison, l'ayant formée lui-même par abstraction, et lui ayant donne le nom de kinneah, pour exprimer en abrégé aux autres hommes, par ee seul son , toutra les idées simples contenues et unira dans cette Idée complexe, il suit nécessairement de IA que c'était une idée complété. Comme cette combinaison avait été formée par un pur effet de sa volonté , elle renfermait tout ce qu'il avait dessein qu elle renfermât ; et , par conséquent, elle ne pouvait qu’être parfaite et complète, puisqu’on ne pouvait supposer qu'elle se rapportât à aucun autre archétype qu'elle dût représenter.
§ 44. Cra mots kinneah el niouph furent Introduits par degrés dans l 'usage ordinaire, et alors le cnsfiit un peu diffèrent I es enfants d'Adam