LIVRE III, CHAPITRE VI
avaient les mêmes facultés, et, par conséquent, le même pouvoir qu'il avait d’assembler dans leur esprit telles Idées complexes des modes mixtes qu'ils trouvaient A propos , d’en former des abstractions, et d’instituer tels sons qu'ils voulaient pour les désigner. Mais, parce que l’usage des noms consiste & faire connaître aux autres les idées que nous avons dans l'esprit , on ne peut en venir là que lorsque le même signe présente la même idée à l’esprit de deux personnes qui veulent s'entre-communiquer leurs pensées et discourir ensemble. Ainsi , ceux d’entre les enfants d’Adam qui trouvèrent ces deux mots, kinneah et niouph, reçus dans l’usage ordinaire , ne pouvaient pas les prendre pour de vains sons qui ne signifiaient rien; mais Ils devaient conclure nécessairement qu’ils signifiaient quelque chose , certaines idées déterminées et abstraites , puisque c'étaient des noms généraux ; et qu 'enfin ccs idées abstraites étalent les essences de certaines espèces, distinguées de toute autre par ces nomslà. Si donc ils voulaient se servir de ces mots , comme de noms d’espèces déjà établies et reconnues d’un commun consentement, ils étaient obligés de conformer les idées qu’ils formaient en eux-mêmes, commesignifiéespar ces noms-la, aux idées qu’elles signifiaient dans l’esprit des autres hommes, comme à leurs véritables modèles. Et , dans ce cas , les idées qu’ils se formaient de ces modes complexes étaient sans doute sujettes à être incomplètes ; parce qu'il peut arriver facilement que ccs sortes d’idées, surtout celles qui sont formées par la combinaison de quantité d’idées, ne répondent pas exactement aux Idées qui sont dans l’esprit des autres hommes qui se servait des mêmes noms. Mais il y a pour l’ordinaire un remède à cela : c’est de prier celui qui se sert d’un mot que nous n’entendons pas , de nous en dire la signification; car il est aussi impossible de savoir certainement ce que les mots de jalousie, et i’ adultère, qui , je crois , répondent aux mots hébreux ■ kinneah et niouph, signifient dans l'esprit d’un autre homme avec qui je m’entretiens de ces choses, qu'il était impossible , dans l'origine du langage , de savoir ce que kinneah et niouph signifiaient dans l’esprit d'un autre homme, sans en avoir entendu l’explication , puisque ce sont des signes arbitraires dans l’esprit de chaque personne en particulier.
' Kinneah signifie jalousie , el niouph , adultère.
S te. Exemple des substances dans le mol zahab.
Considérons présentement de la même manière les noms des substances , dans la première application qui en fut faite. Un des enfants d’Adam , courant çà et la sur des montagnes, découvre par hasard une substance éclatante qui lui frappe agréablement la vue. Il la porte à Adam qui, après l'avoir considérée, trouve qu'elle est dure , d’un jaune fort brillant , et d'une extrême pesanteur. Ce sont peut-être là toutes les qualités qu'il y remarque d'abord ; et formant par abstraction une idée complexe, composée d’une substance qui a cette couleur jaune particulière , et une très-grande pesanteur par rapport à sa masse , il lui donne le nom de zahab, pour désigner par ce mot toutes les substances qui ont ccs qualités sensibles. Il est évident que, dans ce cas , Adam agit d'une toute autre manière qu'il n'a fait en formant les idées des modes mixtes auxquelles il a donné les noms de kinneah et do niouph. Car, dans le premier cas, il joignit ensemble , par le seul secours de son imagination , des idées qui n’étaient prises de l’existence d'aucune chose , et leur donna des noms qui pussent servir à désigner tout ee qui se trouverait conforme à ces idées abstraites qu'il avait formées , sans considérer si aucune telle chose existait ou non. Là, le modèle était purement de son invention : mais lorsqu'il se forme une idée de cette nouvelle substance , il suit un chemin tout opposé , car il y a eu cette occasion un modèle formé par la nature : de sorte que, voulant se le représenter à lui-même par l'idée qu’il en a, lors même que ce modèle est absent, il ne fait entrer dans son Idée complexe aucune idée simple dont la perception ne lui vienne de la chose même. Il a soin que son Idée soit conforme à cet archétype , et veut que le nom exprime une idée qui soit formée de cette manière.
$ 47. Cette portion de matière qu' Adam désigna ainsi par le terme de zahab, étant entièrement différente de toute autre qu'il eût vue auparavant, il ne se trouvera, je crois, personne qui nie qu'elle ne constitue une espèce distincte, ayant son essence particulière , et que le mot zahab ne soit le signe de cette espèce , et un nom qui appartient à toutes les choses qui participent à cette essence. Or, il est visible qu’en cette occasion l’essence qu’Adam désigna par le nom de zahab ne comprenait autre chose qu'un corps dur, brillant , jaune et fort pesant. Mais la cu-
rloslté naturelle a l'esprit de l'homme, qui ne saurait se contenter de la connaissance de ces qualités superficielles, engage Adam à considérer cette matière de plus près. Pour cet effet, il la frappe avec un caillou, pour voir ce qu'on y peut découvrir en dedans. Il trouve qu'elle cède aux coups, mais qu’elle n’est pas aisément divisée eu morceaux, et quelle se plie sans se rompre. Lu ductilité ne doit-elle pas, après cela, être ajoutée à son idée précédente , et faire partie de l’essence de l'espèce qu'il désigne par le terme de zahab f Des expériences ultérieures y découvrent la fusibilité et la fixité. Ces dernières pro priétés ne doivent-elles pas entrer aussi dans l'idee complexe qu'emporte le mot zahab, par la même raison que toutes les autres y ont été admises? Si l'on dit que non , comment ferat-on voir que l’une doit être préférée a l’autre ? Que s'il faut admettre celles-là , dés lors toute autre propriété, que de nouvelles observations feront connaître dans cette matière , doit , par la même raison , faire partie de ce qui constitue cette idée complexe signifiée par le mot zahab , et être, par conséquent, l'essence de l’espèce qui est désignée par ce nom-là : et comme ces propriétés sont infinies, il est évident qu'une idée formée de cette manière , sur un tel archétype , sera toujours incomplète.
S 48. Les idées des substances sont imparfaites, et par conséquent diverses.
Mais ce n’est pas tout ; il s’ensuivrait encore de là que les noms des substances auraient nonseulement différentes significations dans la bouche de diverses personnes ( ee qui est effectivement ) , mais qu'on le supposerait ainsi , ce qui répandrait une grande confusion dans le langage. Car , si chaque qualité que l’on découvrirait dans quelque matière que ce fût , était censée faire une partie nécessaire de l’idée complexe signifiée par le nom commun qui lui est donné , il s’ensuivrait nécessairement qu’on serait obligé de supposer que le même mot signifie différentes choses dans l’esprit de différentes personnes , puisqu’on ne peut douter que diverses personnes ne puissent avoir découvert, dans des substances de même dénomination, plusieurs qualités que d’autres ne connaissent en aucune manière.
S 49. Pour fixer leurs espèces, on suppose une essence réelle.
Pour éviter cet inconvénient , certaines gens ont supposé une essence réelle attachée à cha-
que espèce, d’où découlent toutes ces propriétés, et ils prétendent que les noms dont ils se servent pour désigner les espèces , signifient ces sortes d'essences. Mais comme ils n’ont aucune idée de cette essence réelle dans les substances , et que leurs paroles ne signifient que les idées qu'ils ont dans l'esprit, cet expédient n’aboutit à autre chose qu'à mettre le nom ou le son à la place de la chose qui a cette essence réelle , sam savoir ce qu’elle est : et c’est là effectivement ce que font les hommes, quand ils parlent des espèces des choses, en supposant quelles sont établies par la nature et distinguées par leurs essences réelles.
S 50. Cette supposition n'est d’aucun usage.
Et, pour cet effet, quand nous disons que tout or est fixe, examinons ce qu’emporte cette affirmation. Ou cela veut dire que la fixité est une partie de la définition, une partie de l’essence nominale que le mot or signifie , et , par conséquent, cette affirmation, tout or est fixe, ne contient autre chose que ia signification du terme d'or. Ou bien cela signifie que la fixité ne faisant pas partie de la définition du mot or, c’est une propriété de cette substance même; auquel cas il est visible que le mot or tient ia place d'une substance , qui a l’essence réelle d’une espèce de choses formée par la nature : substitution qui donne à ce mot une signification si confuse et si incertaine , qu’encore que cette proposition , l'or est fixe, soit en ce sens une affirmation de quelque chose de réel , c'est pourtant une vérité qui nous échappera toiyours dans l’application particulière que nous en voudrons faire ; et ainsi elle est incertaine et n’a aucun usage réel. Mais , quelque vrai qu’il soit que tout or, c’est-à-dire, tout ce qui a l'essence réelle de l'or, est fixe , à quoi sert cela , puisqu'à prendre la chose en ce sens, nous ignorons ce que c’est qui est ou n’est pas or ? Car, si nous ne connaissons pas l’essence réelle de l'or, il est impossible que nous connaissions quelle particule de matière a cette essence, et, par conséquent, si telle particule de matière est de véritable or, ou non.
$ 51. Conclusion.
Pour conclure : la même liberté qu’Adam eut , au commencement , de former telles idées complexes de modes mixtes qu’il voulait , sans suivre aucun autre modèle que ses propres pensées, tous les hommes l'ont eue deouis ce temps-
IJ VUE III, CHAPITRE Vil.
là; et la même nécessité qui fut imposée à Adam, de conformer ses idées des substances aux choses extérieures (à moins qn'il ne consentit à se tromper volontairement lui-méme 1 , a été depuis imposée à tous les hommes. De même la liberté qu'Adam avait d'attacher un nouveau nom à quelque idée que ce fût, chacun l'a encore aujourd'hui, surtout ceux qui font une langue, si I on peut imaginer de telles personnes; nous avons, dis-je, aujourd'hui ce même droit, mais avec cette différence, que dans les lieux où les hommes, unis en société, ont déjà une langue établie parmi eux , il ne faut changer la signification des mots qu'avec beaucoup de circonspection , et le moins qu'on peut ; parce que , les hommes étant déjà pourvus de noms pour désigner leurs Idées, et l'usage ordinaire avant approprié des noms connus à certaines idées , ce serait une chose fort ridicule que d'affecter de leur donner un sens différent de celui qu’ils ont déjà. Celui qui a de nouvelles notions hasardera peut-être quelquefois de nouveaux termes pour les exprimer, mais on regarde cela comme une espèce de hardiesse , et il est incertain si jamais l'usage ordinaire les autorisera. Mais, dans les entretiens que nous avons avec les autres hommes, il faut nécessairement faire en sorte que les idées que nous désignons par les mots ordinaires d'une langue , soient conformes aux idées qui sont exprimées par ces mots-ià , dans leur signification propre et connue, ce quej'al déjà expliqué au long; ou bien , il faut faire connaître distinctement le nouveau sens que nous leur donnons.