‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 213 sur 423 · LIVRE 111, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE 111, CHAPITRE IX

droit de I» queuo d'un paon qui a cette couleur jaune , est proprement or à leurs yeux. D’autres, trouvant la fusibilité jointe à cette couleur jaune dans certaines partie» de matière , en font une idée complexe à laquelle ils donnent le nom d’or pour désigner une sorte de substance , et par là excluent du privilège d'étre de l’or tous les corps d’un jaune brillant que le feu peut réduire en cendres ; ils n’admettent dans cette espèce , ou ne compreuneut sous le nom d'or, que les substances qui , ayant cette couleur jaune , sont fondues par le feu , au lieu d’étre réduites en cendres. Un autre, par la même raison , ajoute la pesanteur, qui , étant une qualité aussi étroitement unie à cette conteur (pie la fusibilité , a un égal droit , selon lui , d'étre jointe à l'idée de cette substance , et d'étre comprise sous le nom qu'on lui donne; d’où il conclut que l'autre idée qui ne contient qu'un corps d'une telle couleur et d’une telle fusibilité est imparfaite ; et ainsi de tout le reste. Assurément , personne ne peut dire pour quelle raison quelques-unes des qualités inséparables qui sont toujours unies dans la nature, devraient entrer dans l’essence nominale , et d'autres en devraient être exclues ; ou pourquoi le mot or, qui signifie cette sorte de corps dont est composé l'anneau qu’il a au doigt, devrait déterminer cette espèce par sa couleur, par son poids et par sa fusibilité , plutôt que par sa couleur, par son poids et par sa capacité d’étre dissous dans l’eau regale , puisque cette dernière propriété en est aussi inséparable que celle d’être fondu par le feu : et que ces deux propriétés ne «ont qu'un rapport que cette substance a avec deux autres corps qui ont la puissance d’opérer différemment sur elle. Car, de quel droit la fusibilité vient-elle à être partie de l’essence signifiée par le mot or, pendant que cette capacité d'être dissous dans l’eau régale n'en est qu'une propriété ? Ou bien pourquoi sa couleur (ait-elle partie de son essence , tandis que sa malléabilité n'est regardée que comme une propriété ? Je veux dire par là que toutes ces choses n'étant que des propriétés qui dépendent de la constitution réelle de ce corps , et ces propriétés n’étant autre chose que des puissances actives ou passives par rapport à d’autres corps , personne n’a le droit de Axer ta signification du mot or (en tant qu’il se rapporte à un tel corps existant dans la nature) , à une certaine collection d'idées qu'on peut trouver dans ce corps, plutôt qu’à uno autre. D’où il suit que la signification de ce mot doit être nécessairement fort incertaine , puis-

que différentes personnes observent différentes propriétés dans la même substance , comme U a été dit ; et je crois pouvoir ajouter que personne ne les découvre toutes. Ce qui (bit que nous n'avons que des descriptions fort imparfaites des choses , et que la signification des mots est trèsincertaine.

S 18. Les noms des idées simples sont les moins douteux.

De tout ce qu’on vient de dire , il est aisé de conclure , ce qui a été remarqué ci-dessus, que les noms des idées simples sont le moins sujets à équivoque , et cela, pour les raisons suivantes. La première , parce que chacune des idées qu'ils signifient n’étant qu’une simple perception , on les forme pins aisément , et on les conserve plus distinctement que celles qui sont plus complexes; et, par conséquent, elles sout moins sujettes à cette Incertitude qui accompagne ordinairement les idées complexes des substances et des modes mixtes , au sujet desquelles on ne convient pas si facilement du nombre précis des idées simples dont elles sont composées, et qu’on ne retient pas non plus si bien. La seconde raison pourquoi l'on est moins sujet à se méprendre dans les noms des idées simples , c’est qu'ils ne se rapportent à aucune autre essence qu’à la perception même que les choses produisent en nous, et que ces noms signifient immédiatement; lequel rapport est au contraire la véritable cause qui rend la signification des noms des substances naturellement si confuse , et donne occasion à tant de disputes. Ceux qui n’abusent pas des termes, pour tromper les autres ou pour sc tromper eux-mêmes , se méprennent rarement , dans une langue qui leur est connue, sur l'usage et la signification des noms des idées simples. Blanc, doux, jaune, amer, sont des mots dont le sens se présente si naturellement , que quiconque l’ignore et veut s’en instruire , le comprend aussitôt d'une manière précise , ou l'aperçoit sans beaucoup de peine. Mais II n'est pas si aisé de savoir quelle collection d’idées simples est désignée au Juste par les termes de modestie ou de frugalité, dans l’emploi qu’en fait une autre personne. Et quoique nous soyons portés à croire que nous comprenons assez bien ce qu'on entend par or ou par fer, cependant , il s’en faut bien que lions connaissions exactement l’idée complexe dont chacun de ces mots est le signe pour d’autres hommes. C’est fort rarc-

menl, à mon avis , qu'ils signifient précisément la même collection d'idées dans l'esprit de celui qui parle et de celui qui écoute. Ce qui ne peut que produire des mécomptes et des disputes, lorsque ces mots sont employés dans des discours où les hommes font des propositions générales , et voudraient établir dans leur esprit des vérités universelles, et considérer les conséquences qui en découlent.

S 19. Et après cela ceux des modes simples.

Après les noms des idées simples , ceux des modes simples sont, par la même règle, le moins sujets à être ambigus, et surtout ceux des ligures et des nombres , dont on a des idées si claires et si distinctes. Car, qui jamais a mal pris le sens de sept ou d'un triangle , s'il a eu dessein de comprendre ce que c'est ? Et , en général , on peut dire qu'en chaque espece les noms des idées le moins composées , sont les moins douteux.

S 20. Les noms les plus douteux sont ceux

des modes mixtes fort complexes, et des

substances.

C'est pourquoi , les modes mixtes qui ne sont composés que d'un petit nombre d'idées simples les plus communes , ont ordinairement des noms dont la signification n'est pas fort incertaine. Mais les noms des modes mixtes qui contiennent un grand nombre d'idées simples , ont communément des significations fort douteuses et fort indéterminées, comme nous l'avons déjà montré. Les noms de substances qu'on attache à des idées qui ne sont ni des essences réelles ni des représentations exactes des modèles auxquels elles se rapportent , sont encore sujets à une plus grande incertitude , surtout quand nous les employons à un usage philosophique.

$ 21. Pourquoi l'on rejette cette imperfection sur les mots.

Comme la plus grande confusion qui se trouve dans les noms des substances procède pour l'ordinaire du défaut de connaissance et de l'incapacité où nous sommes de découvrir leurs constitutions réelles, on pourra s'étonner, avec quelque apparence de raison, que j'attribue cette imperfection aux mots , plutôt que de la mettre sur le compte de notre entendement. Et cette

objection parait si juste , que je me crois obligé de dire pourquoi j’ai suivi cette méthode. J’avoue donc que , lorsque je commençai cet ouvrage , et longtemps après , il ne me vint nullement dans l'esprit qu’il fut nécessaire de faire aucune réflexion sur les mots pour traiter cette matière. Mais, quand j’eus reconnu l’origine et la composition de nos idées , et que je commençai à examiner l'étendue et la certitude de nos connaissances , je trouvai qu'elles ont une liaison si étroite avec nos paroles , qu'à moins qu'on n'eût considéré auparavant avec exactitude , quelle est la force des mots , et comment ils signifient les choses , on ne saurait guère parler clairement et raisonnablement de la connaissance, qui, roulant uniquement sur la vérité , est toujours renfermée dans des propositions. Et quoiqu'elle se termine aux choses , je m’aperçus que c’était principalement par l'intermédiaire des mots , qui par cette raison me semblaient à peine pouvoir être séparés de nos connaissances générales. Il est du moins certain qu'ils s'interposent de telle manière entre notre esprit et la vérité que l'entendement veut contempler et comprendre , que , semblables au milieu par ou passent les rayons des objets visibles , ils répandent souvent des nuages sur nos yeux , et imposeut à notre entendement , par le moyen de ce qu'ils ont d’obscur et de confus. Si nous considérons que la plupart des illusions que les hommes se font à eux-mêmes aussi bieu qu'aux autres , que la plupart des méprises qui se trouvent dans leurs notions et dans leurs disputes , viennent des mots et de leur signification incertaine ou mal entendue , nous -aurons tout sujet de croire que ce défaut n'est pas un petit obstacle à la vraie et solide connaissance. D’ou je conclus qu'il est d’autant plus nécessaire que nous soyons soigneusement avertis , que , bien loin qu'on ait regardé cela comme un inconvénient, l'art d’augmenter cet inconvénient a fait la plus considérable partie de l'étude des hommes , et a passé pour érudition et pour subtilité d'esprit , comme nous le verrons daus le chapitre suivant. Mais , je suis tenté de croire que , si l'on examinait plus à fond les imperfections du langage , considéré comme l'instrument de nos connaissances , la plus grande partie des disputes tomberaient d'elles-mêmes , et que le chemin de la connaissance et peut-être de la paix serait beaucoup plus ouvert aux hommes qu'il n'est encore.

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