‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 216 sur 423 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De l’abus des mots.

Jj l . Abus des mots.

Outre l’imperfection naturelle au langage, outre l’obscurité et In confusion qu’il est si difficile d’éviter dans l'usage des mots, il y a plusieurs fautes et plusieurs négligences volontaires, que les hommes commettent dons cette manière de

communiquer leurs pensées, par où ils rendent la signification de ces signes moins claire et moins distincte qu'elle ne devrait être naturellement.

j> î. 1° On se sert de mois auxquels on n'attache aucune idée , ou du moins aucune iilce claire.

Le premier et le plus visible abus qu'on commet en ce point, c’est qu’on se sert de mots auxquels on n’attache aucune idée claire et distincte , ou, qui pis est, qu’on établit signes, sans leur faire signifier aucune chose. On peut distinguer ces mots en deux classes. ,

I. Chacun peut remarquer, dans toutes les langues, certains mots qu’on trouvera, après les avoir bien examinés , ne signifier , dans leur première origine et dans leur usage ordinaire, aucune idée claire et déterminée. La plupart des sectes de philosophie et de religion en ont introduit quelques-uns. Leurs auteurs ou leurs promoteurs , affectant des sentiments singuliers et au-dessus de la portée ordinaire des hommes, ou bien voulant soutenir quelque opinion étrange, ou cacher quelque endroit faible de leurs systèmes, ne manquent guère de fabriquer de nouveaux termes qu’on peut justement appeler de vains sons, quand on vient à les examiner de près. Car', ces mots ne contenant pas une collection d’idées qui leur aient été attachées quand on les a inventés pour la première (bis , op renfermant du moins des idées qu'on trouvera incompatibles après les avoir examinées, il ne (but pas s’étonner que dans la suite ce ne soient, dans l’usage ordinaire qu'en fait le parti, que de vains sons qui ne signifient que peu de chose , ou rien du tout, parmi des gens qui se figurent qu’il suffit de les avoir souvent à la bouche, comme des caractères distinctifs de leur église ou de leur école , sans se mettre beaucoup en peine d'examiner quellessont les idées précises que ces mots signifient. Il n’est pas nécessaire que j'entasse ici des exemples de ces sortes de termes , chacun peut en remarquer un assez grand nombre dans les livres et dans 'la conversation : ou, s'il en veut faire une plus ample provision , je crois qu'il trouvera de quoi se contenter pleinement chez les scolastiques et les métaphysiciens , pnrmi lesquels on peut ranger, à mon avis, les philosophes de ces derniers siècles, qui ont excité tant de disputes sur des questions de physique et de morale.

S 3. 11. Il y en a d'autres qui portent cet abus encore plus loin , prenant si peu garde de s'abstenir des mots qui , dans leur premier usage, signifient à peine quelque idée, claire et distincte , que, par une négligence inexcusable, ils emploient , au contraire , souvent des mots consacrés par l’usage de la langue à des idées fort importantes , sans y attacher eux-mémes aucune idée distincte. Les mots de snÿcsse, de ÿ/oire, de jrdee, etc. , sont fort souvent dans la bouche des hommes : mais , parmi ceux qui s'en servent , combien y en a-t-il qui , si on leur demandait ce qu’ils entendent par lé, s'arrêteraient tout court , sans savoir que répondre? Preuve évidente qu'cneorc qu’ils aient appris ces sons, et qu’ils les rappellent aisément dans leur mémoire, ils n’ont pour tant pas dans l’esprit des idées déterminées , qui puissent être manifestées aux autres par le moyen de ces termes.

S 4. Cela vient de ce qu'on apprend les mots , avant que de connaître les idées qui leur appartiennent.

Comme il est facile aux hommes d’apprendre et de retenir des mots , et qu’ils ont été accoutumés h cela dès le berceau, avant qu’ils connussent ou qu'ils eussent formé les Idées complexes auxquelles les mots sont attachés, ou qui doivent se trouver dans les choses dont ils sont regardés comme les signes , ils continuent ordinairement d’en user de même pendant toute leur vie : de sorte que , sans prendre la peine de fixer dans leur esprit des idées déterminées , Ils se servent des mots pour désigner leurs notions vagues et confuses , se contentant d’employer les mêmes mots que les autres emploient , comme si le son même de ces mots devait nécessairement avoir toujours le même sens. Mais , quoique les hommes s’accommodent de ce désordre dans les affaires ordinaires de la vie , où ils ne laissent pas de se faire entendre en cas de besoin , se servant de tant de différentes expressions qu'ils font enfin concevoir aux autres ee qu’ils veulent dire; cependant, lorsqu'ils viennent A raisonner sur leurs propres opinions , ou sur leurs intérêts , ce défaut de signification dans leurs mots remplit visiblement leurs discours de quantité de vains sons , et principalement sur des points de morale , où les mots ne signifiant pour l’ordinaire que des collections arbitraires d'une multitude d'idées, qui ne sont point unies régulièrement et constamment dans la nature, il nrrive souvent qu’on

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