LIVRE III , CHAPITRE X
ne pense qu'au son des syllabes dont ces mots sont composés, ou du moins qu'aux notions obscures et fort incertaines qu’on y a attachées. Les hommes prennent les mots qu’lis trouvent en usage chez leurs voisins; et, pour ne pas paraître Ignorer ce que ces mots signifient, ils les emploient avec confiance , sans se mettre beaucoup en peine de les prendre en un sens fixe et déterminé. Outre que cette conduite est commode , elle leur procure encore cet avantage , c’est que , comme dans ces sortes de discours il leur arrive rarement d’avoir raison , ils sont aussi rarement convaincus qu’ils ont tort : car, entreprendre de tirer d’erreur ces gens qui n’ont point de notions déterminées , c’est vouloir déposséder de son habitation un vagabond qui n'a point de demeure fixe. C'est ainsi que j'imagine la chose ; et chacun peut observer en lui-même et dans les autres , s’il en est ainsi , ou autrement.
S 5. î ° U y a beaucoup d'inconstance dans
la manière dont on applique les mots.
En second lieu, un autre grand abus qu’on commet en cette rencontre , c'est l’usage inconstant qu'on fait des mots. Il est difficile de trouver un discours écrit sur quelque sujet , particulièrement de controverse, où celui qui voudra le lire avec attention, ne s’aperçoive que les mêmes mots, et pour l’ordinaire ceux qui sont les plus essentiels dans le discours , et sur lesquels roule le fort de la question, sont employés en divers sens, tantôt pour désigner une certaine collection d'idées simples, et tantôt pour en désigner une autre ; ce qui est un parfait abus du langage. Comme les mots sont destinés à être signes de mes idées, pour me servir à faire connaître ces idées aux autres hommes ( non par une signification qui leur soit naturelle , mais par une institution purement arbitraire ) , c’est une manifeste tromperie que de faire signifier aux mots tantôt une chose et tantôt une autre : procédé qu’on ne peut attribuer , s’il est volontaire, qu'à une extrême folie , ou à une extrême malice. Un homme qui a un compte à fnire avec un autre, peut aussi honnêtement faire signifier aux caractères des nombres quelquefois une certaine collection d'unités, et quelquefois une autre (prendre, par exemple, ce caractère 3, tantôt pour trois, tantôt pour quatre, et quelquefois pour huit ) , qu'il peut , dans un discours ou dans un raisonnement, employer les mêmes mots pour signifier différentes collections d’idées simples.
S’il se trouvait des gens qui en usassent ainsi dans leurs comptes, qui, je vous prie, voudrait avoir affaire avec eux? Il est visible que quiconque parlerait de cette manière dans les affaires du monde , donnant à cette figure g , quelquefois le nom de sept, et quelquefois celui de neuf, selon qu'il y trouverait mieux son compte , serait regardé comme un fou ou un méchant homme. Cependant , dans les discours et dans les disputes des savants, cette manière d'agir passe ordinairement pour subtilité et pour véritable savoir. Mais pour moi, je n'en juge point ainsi, et si j’ose dire librementraa psnséc, il me semble qu'un tel procédé est aussi malhonnête que de mai placer les jetons en supputant un compte; et que la tromperie est d'autant plus grande, que la vérité est d'une bien plus haute importance et d'un plus grand prix que l’argent.
S 6. 3° Obscurité affectée par l’application vicieuse des termes.
Un troisième abus qu’on fait du langage , c'est une obscurité affectée, soit en donnant à des termes d’usage des significations nouvelles et inusitées , soit en introduisant des termes nouveaux et ambigus , sons définir ni les uns ni les autres, ou bien en les joignant ensemble d’une manière qui confonde le sens qu'ils ont ordinairement. Quoique la philosophie péripatéticienne se soit rendue remarquable par ce défaut, les autres sectes n'en ont pourtant pas été tout a fait exemptes. A peine y en a-t-il aucune (telle est l'imperfection des connaissances humaines) qui n’ait été embarrassée de quelques difficultés qu’on a été contraint de couvrir par l'obscurité des termes , et en confondant In signification des mots, afin que cette obscurité fût comme un nuage devant les yeux du peuple, qui pût l’empêcher de découvrir les endroits faibles de l'hypothèse. Quiconque est capable d'un peu de réflexion , voit sans peine, que dans l'usage ordinaire , corps et extension signifient deux idées distinctes; cependant il y a des gens qui trouvent nécessaire d'en confondre la signification. Il n’y a rien qui ait plus contribué à mettre en vogue le dangereux abus du langage qui consiste à confondre la signification des termes, que la logique et les sciences , telles qu'on les a enseignées dans les écoles; et l’art de disputer , qui a été en si grande admiration , a aussi beaucoup augmenté les imperfections naturelles du langage, tant qu'on l’a fait servir a embrouiller la signification des mots,
plutôt qu’à découvrir In nature et la vérité de» choses. En effet, qu'on jette les yeux sur les savants écrits de cette espèce, et l'on verra que les mots y ont un sens plus obscur, plus incertain et plüs Indéterminé que dans la conversation ordinaire.
7. Iji logique et les disputes ont beaucoup contribué à cet abus.
Cela doit être nécessairement ainsi , partout où l'on juge de l'esprit et du savoir des hommes par l’adresse qu'ils ont ù disputer. Et lorsque la réputation et les récompenses sont attachées à ces sortes de victoires, qui dépendent le plus souvent de In subtilité des mots , ce n'est pas merveille que l'esprit de l’homme , étaut tourné de ce côté-là , confonde , embrouille et subtilise lasignitiration des sons, en sorte qu’il lui reste toujours quelque chose ù dire pour combattre ou pour défendre quelque question que ce soit ; la victoire étant adjugée , non à relui qui a la victoire de son côté , mais à celui qui parle le dernier dans la dispute.
S 8. Cette obscurité est faussement appelée subtilité.
Quoique ce soit une adresse bien inutile , et , à mon avis , entièrement propre ù nous détourner du chemin de la connaissance , elle a pourtant passé jusqu'ici pour subtilité et pénétration d’esprit, et a remporté l'applaudissement des écoles et d’une partie des savants. Ce qui n'est pas fort surprenant, puisque les anciens philosophes (j’entends ces philosophes subtils et chicaneurs que Lucien tourne si joliment et si raisonnablement en ridicule) , et depuis ce temps-là les scolastiques, prétendant acquérir de la gloire et gagner l’estime des hommes par une connaissance universelle, à laquelle il est bien plus aisé de prétendre qu’il n'est facile de l'acquérir effectivement, ont trouvé par là un bon moyen de couvrir leur ignorance par un tissu curieux, mais inexplicable , de paroles obscures , et de se faire admirer des autres hommes par des termes inintelligibles , d'autant plus propres à causer de l'admiration qu’ils peuvent être moins entendus. Cependant, il parait bien , par toute l'histoire, que ces profonds docteurs n'ont été, ni plus sages , ni de plus grand service que leurs voisins, et qu’ils n'ont pas fait grand bien aux hommes en général , ni aux sociétés particulières dont ils ont fait partie ; à moins que ce ne soit une chose utile à la vie humaine , et digne de
louange et de récompense , que de fabriquer de nouveaux mots , sans proposer de nouvelles choses auxquelles ils puissent être appliqués, ou d’embrouiller et obscurcir la signification de ceux qui snnUléjà usités , et par là de mettre tout en question et en dispute.
S U. Ce savoir ne fait pas grand bien à la société.
En effet , ces savants disputcurs , ces docteurs si capables et si intelligents , ont eu beau paraître dans le monde avec toute leur science ; c'est à des politiques , qui ignorent cette doctrine des écoles, que les gouvernements du monde doivent leur tranquillité , leur défense et leur liberté : et , c’est de la mécanique , toute idiote et méprisée qu elle est (car ce nom est disgracie dans le monde), c'est de la mécanique, dis-je, exercée pur des gens sans lettres , que nous viennent ces arts si utiles à la vie , qu'on perfectionne tous les jours. Cependant, le savoir qui s'est introduit dans les écoles a fait entièrement prévaloir , dans ces derniers siècles , cette ignorance artificielle, et ce docte jargon , qui pur là a été en si grand crédit dans le monde , qu'il a engagé les gens de loisir et d'esprit dans mille disputes embarrassées sur des mots inintelligibles ; labyrinthe où l’admiration des ignorants et des idiots, qui prennent pour savoir profond tout ce qu'ils n’entendent pas , les a retenus , bon gré , mal gré qu’ils en eussent. D’ailleurs , il n’y a point de meilleur moyen , pour mettre en vogue ou pour défendre des doctrines étranges et absurdes, que de les munir d’une légion de mots obscurs , douteux , et indéterminés ; ce qui pourtant rend ces retraites bien plus semblables à des cavernes de brigands, ou à des tanières de renards, qu'à des forteresses de généreux guerriers. Que s'il est malaisé d'en chasser ceux qui s’y réfugient , ce n'est pas a cause de la force de ces lieux -là, mais à cause des ronces, des épines et de l'obscurité des buissons dont ils sont environnés. Car, la fausseté étant par ellemême incompatible avec l'esprit de l'homme , il n’y a que l'obscurité qui puisse servir de défense à ce qui est absurde.
§ 10. Il détruit au contraire les instruments de rinstniction et de la conversation.
C'est ainsi que cette docte ignorance, que cet art qui ne tend qu'à éloigner de la véritable connaissance les grns même qui cherchent à