LIVRE ill, CHAPITRE X
s'instruire , s’est propagé dans le monde , et a répandu des ténèbres daus l'entendement, en prétendant l’éelairer. Car nous voyons tous les jours que d'autres personnes de bon sens qui , par leur éducation, n’ont pas été dressées à cette espèce de subtilité, peuvent exprimer nettement leurs pensées les uns aux autres, et se servir utilement du langage , en le prenant dans sa simplicité naturelle. Mais, quoique les gens sans étude entendent assez bien les mots blanc et noir, et qu’ils aient des notions constantes des idées que ces mots signifient, il s’est trouvé des philosophes qui avaient assez de savoir et de subtilité pour prouver que la neige est noire , c'cst-ù-dirc , que le blanc est noir ; par où ils avaient l'avantage d'anéantir les instruments du discours , de la conversation , de l’instruction , et de la société ; tout leur art et toute leur subtilité n’aboutissant à autre chose qu’à brouiller et confondre la’ signification des mots , et A rendre ainsi le langage moins utile qu’il ne l’est malgré ses défauts réels : admirable talent , qui a été inconnu jusqu'ici aux gens sans lettres.
S 11. fl est aussi utile que te serait l’art de confondre les caractères de l’écriture.
Cette sorte de savants sert autant à éclairer l'entendement des hommes et & leur procurer des commodités dans ce monde , que celui qui , altérant la signification des caractères déjà connus , ferait voir dans ses écrits , par une savante subtilité , fort supérieure à la capacité d’un esprit idiot , grossier et vulgaire , qu’il peut mettre un A pour un C , et un D pour un E , etc. , au grand étonnement de son lecteur , à qui une telle Invention serait fort peu avantageuse. Car, employer le mot de noir, qu'on reconnaît universellement signifier une certaine idée simple , pour exprimer une autre idée, ou une idée contraire, c'est-à-dire, appeler la neige noire , c'est une aussi grande extravagance que de mettre ce caractère A , à qui l’on est convenu de faire signifier une modification de son , faite par un certain mouvement des organes de la parole , pour B, à qui l’on est convenu de faire signifier une autre modification de son , produite par un autre mouvement des mêmes organes.
$ 13. Cet art d'obscurcir les mots a obscurci les notions de religion et de justice.
Mats ce mal ne s'est pas arrêté aux pointillerles de logique ,*ou à de vaines spéculations , il
s'est insinué dans ce qui intéresse le plus la vie et la société humaine , ayant obscurci et embrouillé les vérités les plus importantes du droit et de la théologie , et jeté le désordre et l'incertitude dans les affaires du genre humain. l)o sorte que , s'il n'a pas détruit ces deux grandes règles des actions de l'homme , la religion et In justice , il les a rendues en grande partie inutiles. A quoi ont servi la plupart des commentaires et des controverses sur les lois de Dieu et des hommes , qu’à en rendre le sens plus douteux et plus embarrassé ? Combien de distinctions curieuses , multipliées sans fin , combien de subtilités délicates a-t-on inventé ? Et qu'outelles produit que l’obscurité et l’incertitude , en rendant les mots plus Inintelligibles , et en dépaysant davantage le lecteur ? Autrement , d'où viendrait qu'on entend si facilement les princes dans les ordres qu'ils donnent communément do bouche ou par écrit , et qu'ils sont si peu intelligibles dans les lois qu'ils prescrivent à leurs peuples ? Et n’arrive-t-il pas souvent , comme il a été remarqué ci-dessus, qu’un homme d'une capacité ordinaire , lisant un passage de l’Écriture , ou une lot , l'entend fort bien , jusqu’à ce qu'il ait consulté un interprète ou un avocat , qui , après avoir employé beaucoup de temps à expliquer ces endroits , fait en sorte que les mots ne signifient rien du tout , ou qu’ils signifient tout ce qn'il lui plait ' ?
S 13. Il ne doit pas passer pour savoir.
Je ne prétends point examiner, en cct endroit, si quelques-uns de ceux qui exercent ces professions ont introduit cc désordre pour quelque intérêt de parti ; mais je laisse à penser s'il ne serait pas avantageux aux hommes , à qni il importe de connaître les choses comme elles sont ,
1 ■ Ces plaintes sont jnstes en bonne partie. Il est vrai « cependant qn’il y a, mais rarement, des obscurités par. « donnablcs , et même louables, comme lorsqu’on fait « profession d’être énigmatique , et que l'énigme est de m saison. Pytbagore en nsaii ainsi, cl c'est assez la nu- > nière des Orientaux. Les alchimistes qui sc nomment « adeptes , déclarent ne vouloir être entendus que des fils
• de fart ; mais cela serait bon , si ces prétendus tiis de ■ l'art avaient la def du chiffre-... Mais la religion et la e justice demandent des idées claires : il semble que lo ** peu d’ordre qu’on y a apporte, en les enseignant, en a « rendu la doctrine embrouillée, et l’indétermination des « termes y est peut-être plus nuisible que l'obscurité.
* Quant il la logique, comme elle est l’art qui enseigne « l’ordre et la liaison des pensées , je ne vois point de sujet « de la blâmer. Au contraire, c'est faute de logique que s les hommes se trottinent. «
de faire ce qu'ils doivent, et non d'employer lenr vie à discourir de ces choses à perte de vue, on à se jouer sur des mots ; si , dis-je , il ne vaudrait pas mieux qu'on rendit l'usage des mots simple et direct , et que le langage qui nous a été donné pour nous perfectionner dans la connaissance de la vérité , et pour lier les hommes en société , ne fût point employé à obscurcir la vérité , à confondre les droits des peuples , et à couvrir la morale et la religion de ténèbres impénétrables ; on i jue , du moins , si cela doit arriver ainsi , on ne le fit point passer pour connaissance et pour véritable savoir.
S 14. 4“ Autre abus du langage, prendre les mots pour des choses.
En quatrième lieu , un grand abus qu’on fait des mots , c'est qu'on les prend pour des choses. Quoique cela regarde en quelque manière tous les noms en général , il arrive plus particulièrement à l’égard des noms des substances ; et ceuxlà sont surtout sujets à commettre cet abus , qui renferment leurs pensées dans un certain système , et se laissent fortement prévenir en faveur de quelque hypothèse reçue qu'ils croient sans défauts , par ou ils viennent à se persuader que les termes de cette secte sont si conformes à la nature des choses , qu’ils répondent parfaitement à leur existence réelle. Qui est-ce , par exemple , qui , ayant été élevé dans la philosophie péripatéticienne , ne se figure que les dix noms sous lesquels sont rangés les dix prédicaments sont exactement conformes à la nature des choses? Qui, dans cette école, n'est pas persuadé que les formes substantielles , les âmes végétatives , l'horreur du vide , les espèces intentionnelles , etc. , sont quelque chose de réel ? Comme ils ont appris ces mots en commençant leurs études, et qu'ils ont trouvé que leurs maîtres , et les systèmes qu’on leur mettait entre les mains, étaient principalement fondés sur ces termes-là , ils ne sauraient se mettre dans l’esprit que ces mots ne soient pas conformes aux choses mêmes , et qu'ils ne représentent aucun être réellement existant. Les platoniciens ont leur éme du monde , et les épicuriens la tendance de leurs atomes au mouvement dans le même temps qu'ils sont en repos. A peine y a-til une secte de philosophie qui n’ait une collection particulière de termes que les autres n'entendent point. Et enfin , ce jargon , qui , vu la faiblesse de l’entendement humain , est si propre à pallier l'ignorance des hommes , et à cou-
vrir leurs erreurs , devenant familier à ceux de la même secte , Il passe dans leur esprit pour ce qu'il y a de plus essentiel dans le langage , et de plus expressif dans le discours. Si les véhicules aériens et éthériens du docteur More eussent été une fois généralement introduits dans quelque endroit du monde , où cette doctrine eût prévalu , ces termes auraient fait sans doute d’assez fortes impressions sur les esprits des hommes , pour leur persuader l’existence réelle de ces véhicules , tout aussi bien qu’on a été cldevant entêté des formes substantielles , et des «spcces intentionnelles des péripatéticiens *.
S 15. Exemple sur le mot de matière.
Pour comprendre clairement combien les noms pris pour des choses sont propres à Jeter l’entendement dans l’erreur, il ne faut que lire avec attention les écrits des philosophes. Et peut-être en trouvera-t-on la preuve dans des mots qu’on ne s’avise guère de soupçonner de ce défhut. Je me contenterai d’en proposer un seul , et qui est fort commun. Combien de disputes embarrassées n’a-t-on pas excité sur la matière, comme si c’était un certain être réellement existant dans la nature , distinct du corps , et cela parce que le mot de matière signifie une idée distincte de celle du corps , ee qui est de la dernière évidence ; car , si les idées que ces deux termes
■ « On ne prend pas proprement le» mots pour de» « choses , mais on croit vrai ce qui ne l’est point ; erreur « qui n’est que trop commune parmi le» homme» , mai» « qui ne dépend pas du seuil abus des mot» , et consiste » en tout autre chose. Le dessein de» prèdicaments est
- Tort utile, et on doit penser à les rectiiier pluldt qu’à les « rejeter. Les substances, quantités, qualités, actions ou « passions et relations , considérées comme cinq titres gé-
■ néraux des êtres, pouvaient suffire avec ceux qui se « forment de leur composition; notre auteur lui-même,
• en rangeant les idées, semble avoir voulu les donner
* comme des prédicaments. J’ai parlé ci-dessus des /oro inrr substantielles , et je ne sais si l’on est asser fondé « à rejeter les if mes végétatives , puisque l’on reconnaît
■ généralement une grande analogie entre les plantes et « le* animaux , et que l’auteur parait lui-même admettre r l’âme des bêtes. L 'horreur du eide se peut entendre r sainement ; c'est-à-dire, supposé que la nature ait une n fois rempli les espaces, et que les corps soient Impér nètrables et incondensables , elle ne saurait admettre des r vides : et je tiens ces trois suppositions bien fondées. r Mais les especes intentionnelles , qui doivent faire le r commerce de l'âme et du corps , ne le 6onl pas, quoir qu'on puisse excuser peut-être les espèces sensibles , r qui vont de l'objet à l’organe éloigné, en y sous-enten-
- danl la propagation des mouvements. J’avoue qu'il n’y « a point d'dine du monde de Platon , car Dieu est aur dessus du monde, extramundana intclllgentia , ou r plutd! suprassundana. r