LIVRE III, CHAPITRE X
signifient étaient précisément les mêmes, on pourrait les mettre indifféremment partout l’un a la place de l'autre. Mais il est visible que , quoiqu'on puisse dire proprement qu’une seule matière compose tous les corps , on ne saurait dire qu'un seul corps compose toutes les matières. Nous disons ordinairement , un corps est plus grand qu'un autre ; mais ce serait une façon de parler bien choquante , et dont on ne s’est jamais avisé de se servir, à ce que je crois, que de dire, me matière est plus grande qu'une autre. Pourquoi cela? C'est qu'encore que la matière et le corps ne soient pas réellement distincts, mais que l'un soit partout où est l'autre, cependant la matière et le corps signifient deux différentes conceptions , dont l'une est incomplète et n'est qu'une partie de l’autre. Car le corps signifie une substance solide , étendue et figurée, dont la matière n’est qu'une conception partielle et plus confuse , qu’on n’emploie , ce me semble , que pour exprimer la substance et la solidité du corps , sans considérer son étendue et sa figure. C'est pour cela qu’en parlant de la matière, nous en parlons comme d'une chose unique, parce qu’en effet elle ne renferme que l’idée d’une substance solide , qui est partout la même , qui est partout uniforme. Telle étant notre idée de la matière , nous ne concevons pas pins différentes matières dans le monde que différentes solidités ; nous ne parlons non plus de différentes matières que de différentes solidités, quoique nous imaginions différents corps , et que nous en parlions a tout moment , parce que l’étendue et la ligure sont capables de variation. Mais , comme la solidité ne saurait exister sans étendue et sans figure , dès qu'on a pris la matière pour un nom de quelque chose qui existait réellement sous cette précision, cette pensée a produit, sans doute, tous ces discours obscurs et inintelligibles, toutes ces disputes embrouillées sur la matière première , qui ont rempli la tête et les livres des philosophes '. Je
1 II me semble que cet exemple sert plutôt h excuser
• qu'à blâmer la philosophie péripatéticienne : si tout « l’arpent était figuré , ou plutôt parue que tout l'argent
• est figuré par la nature ou par l'art , en sera-t-il moins « permis de dire que l'argent est un être réellement exis- « tant dons la nature, distinct (eu le preuant dans sa « précision ) de la vaisselle et de la monnaie? on ne dira « pas pour cela que l'argent n'est autre chose que quel- - ques qualités de la monnaie. Aussi n’esl-il pas aussi « inutile qu'on pensé de raisonner, dans la physique gé- « ncrale, de la maiière première, et d'en déterminer la
• nature, pour savoir si elle est uniforme toujours , si elle
laisse à penser jusqu’à quel point cet abus peut regarder quantité d’autres termes généraux. Ce que je crois du moins pouvoir assurer, c'est qu'il y aurait beaucoup moins de disputes dans le monde , si les mots étaient pris pour ce qu’ils sont , seulement pour des signes de nos idées , et non pour les choses mêmes. Car , lorsque nous raisonnons sur la matière, ou sur tel autre terme , nous ne raisonnons effectivement que sur l’idée que nous exprimons par ce son , soit que cette idée précise convienne avec quelque chose qui existe réellement dans la nature , ou non. Et si les hommes voulaient dire quelles idées ils attachent aux mots dont ils se servent, il ne pourrait point y avoir la moitié tant d’obscurité ou de disputes dans la recherche ou dans la défense de la vérité , qu’il y en a.
S 1 6. C'est ce qui perpétue tes erreurs.
Mais , quelque inconvénient qui naisse de cet abus des mots , je suis assuré que , par le constant et ordinaire usage qu’on en fait en ce sens , ils entraînent les hommes dans des notions fort éloignées de la vérité des choses. En effet , il serait bien malaisé de persuader à quelqu'un que les mots dont se sert son père , son mnitre , son curé, ou quelque autre vénérable docteur, ne signifient rien qui existe réellement dans le monde : prévention qui n'est peut-être pas l’une des moindres raisons pourquoi il est difficile de désabuser les hommes de leurs erreurs, même dans des opinions purement philosophiques , et où ils n’out point d’autre intérêt que la vérité. Car, les mots auxquels ils ont été accoutumes depuis longtemps , demeurant fortement imprimés dans leur esprit , ce n’est pas merveille que l’on n’en puisse éloigner les fausses notions qui y sont attachées.
» a quelque autre propriété que l'Impénétrabilité (comme » en effet j’ai montré, après Kepler, qu'elle a encore ce « qu’on peut appeler inertie ), etc-, quoiqu'elle ne se
* trouve jamais toute nue : comme ii serait permis de rai- « sonner de l'argent pur, quand il n'y en aurait point chez « nous, et quand nous n'aurions pas le moyen de le pu- « riûrr. Je ne désapprouve done point qu'Aristole ait « parié de la matière première ; mais on ne saurai! s’eni
* pécher de blâmer ceux qui s'y sont trop arrêtés, et qui « ont forgé des chimères sur des mots mal entendus de eu s philosophe, qui peut-être aussi a donné quelquefois trop s d'occasion aux méprises et au galimatias ; mars on ne « doit pas exagérer tes défauts tic cet auteur célèbre,
« parce qu'oit sait que plusieurs de ses ouvrages n’ont pas •< été achevés ni .publiés nar lui-même. »
$ 17. S" On donne aux mots une signification qu'ils ne peuvent avoir.
Un cinquième abus qu'on fait des mots, c'est de les mettre A la place des choses qu’ils ne signifient ni ne peuvent signifier en aucune manière. On peut observer, ù l'égard des noms généraux des substances , dont nous ne connaissons que les essences nominales, comme nous l’avons déjà prouvé , que lorsque nous en formons des propositions , et que nous affirmons ou nions quelque chose sur leur sujet , nous avons coutume de supposer ou de prétendre tacitement que ces noms signifient l'essence réelle d'une certaine espèce de substances. Car, lorsqu'un homme dit , l’or est malléable, il entend et voudrait donner à entendre quelque chose de plus que ceci , ce que j'appelle or , est malléable (quoique, dans le fond, cela ne signifie pas autre chose) , prétendant faire entendre , par IA, que l’or, c'est-à-dire, ce qui a l’essence réelle de l’or, est malléable; ce qui revient A ceci, que la malléabilité dépend et est inséparable de l'essence réelle de l'or. Mais , si un homme ignore en quoi consiste cette essence réelle, la malléabilité n'est pas jointe effectivement dans son esprit avec une essence qu’il ne connaît pas, mais seulement avec le son or, qu'il met à la place de cette essence. Ainsi , quand nous disons que c’est bien définir l’homme que de dire qu'il est un animal raisonnable , et qu'au contraire , c’est le mal définir , que de dire que c’est un animal sans plumes , A deux pieds , avec de larges ongles, il est visible que nous supposons que le nom d 'homme signifie , dans ce cas là , l’essence réelle d’une espèce ; et que c’est autant que si l’on disait que l’expression animal raisonnable renferme une meilleure description de cette essence , qu'animal à deux pieds , sans plumes, et avec de larges ongles. Car, autrement , pourquoi Platon ne pouvait-il pas faire signifier aussi proprement au mot ivOponro; , ou homme, une idée complexe composée de celle d’un corps distingué des autres par une certaine figure et par d’autres apparences extérieures , qu’Aristotc a pu former une idée complexe, qu’il a nommée nvOprorm; , ou homme , composée d’un corps et de la faculté de raisonner qu’il a joint ensemble ? à moins qu’on ne suppose que le mot ou homme , signifie quelque autre close que ce qu’il signifie , et qu'il tient la place d’autre chose que de l’idée qu’un homme déclare vouloir exprimer par ce mot.
5 18. Par exemple, lorqu’on s’en sert pour
exprimer les essences réelles des substances.
A la vérité , les noms des substances seraient beaucoup plus commodes , et les propositions qu’on formerait sur ces noms, beaucoup plus certaines , si les essences réelles des substances étalent les idées mêmes que nous avons dans l’esprit , et que ces noms signifient. Et c’est parce que ces essences réelles nous manquent , que nos paroles répandent si peu de lumière ou de certitude dans les discours que nous faisons sur les substances. C’est pour cela que l'esprit , voulant écarter cette Imperfection autant qu’il peut , suppose tacitement que les mots signifient une chose qui a cette essence réelle , comme si par là il en approchait de plus près. Car, quoique le mot homme, ou or, ne signifie effectivement autre chose qu’une idée complexe de propriétés jointes ensemble dans une certaine sorte de substance , cependant, à peine se trouvet-il une personne qui, dans l’usage de ces mots, ne suppose que chacun d'eux signifie une chose qui a l'essence réelle , d’où dépendent ces propriétés. Mais , tant s'en faut que l’imperfection de nos mots diminue pnr ce moyen , qu’au contraire elle est augmentée par l'abus visible que nous en faisons , en leur voulant faire signifier quelque chose dont le nom que nous donnons à notre Idée complexe ne peut absolument point être le signe, parce qu’elle n'est point renfermée dans cette idée.
S 19. Cest pourquoi nous croyons que tout
changement dans l’idée d’une substance ,
n’en change pas l’espèce.
Nous voyons par là pourquoi , ù l'égard des modes mixtes, dès qu'une des idées qui entrent dans la composition d'une idée complexe , est exclue ou changée, on reconnaît aussitôt qu’il est autre chose; c'est-à-dire, qu'il est d'une autre espèce ; comme on le voit clairement dans les mots1 meurtre, assassinat , parricide , etc.
1 L'auteur propose, outre le mot lie parricide, trois mots qui marquent trois espèces rte meurtre hier) distinctes. J’ai été obligé de tes omettre, parée qu’on ne itent les exprimer en français que par périphrase. Le premier est chaneemedley , meurtre rmnmis par hasard et sans aucun dessein. Le second, mnn-staughter , meurtre qui n’a pas été fait de dessein prémédité , quoique volontairement ; comme ionique , dans une querelle entre deux personnes, l'agresseur, ayant le premier tiré l’épée, vient
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