‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 220 sur 423 · LIVRE III, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE X

La raison de oela , c'est que l’idée complexe signüice par le nom d’un mode mixte , est l’essence réelle aussi bien que la nominale, et qu'il n’y a point de secret rapport de ce nom à aucune autre essence qu’à celle-là. Mais , il n’en est pas de même à l’égard des substances. Car, quoique dans celle que nous nommons or, l'un mette dans son idée complexe ce qu'un autre omet , et , au contraire , les hommes ne croient pourtant pas que pour cela l'espèce soit changée , parce qu’en eux-mêmes Ils rapportent secrètement ce nom à une essence réelle et immuable d’une chose existante , de laquelle essence ces propriétés dépendent , et à laquelle ils supposent que ce nom est attaché. Celui qui ajoute à son idée complexe de l'or celle de fixité, ou de capacité d'être dissous dans l’eau régale , qu’il n'y mettait pas auparavant , ne passe pas pour avoir changé l’espèce, mais seulement pour avoir une idée plus parfaite, en ajoutant une autre idée simple , qui est toujours actuellement jointe aux autres , dont était composée sa première idée complexe. Mais, bien loin que ce rapport du nom à nne chose dont nous n’avons point d'idée , nous soit de quelque secoure , il ne sert qu’à nous jeter dans de plus grandes difficultés. Car, par ce secret rapport à l’essence réelle d’une certaine espèce de corps , le mot or, par exemple ( qui , étant pris pour une collection plus ou moins parfaite d'idées simples, sert assez bien dans la conversation ordinaire à désigner cette sorte de corps ) , vient à n’avoir absolument aucune signification , si on le prend pour quelque chose dont nous n'avons nulle idée; et par conséquent il ne peut rien signifier, lorsque le corps lui-même n’est plus sous nos yeux. Car, bien qu'on puisse se figurer que c’est la même chose de raisonner sur le nom d'or, et sur une partie de ce corps même , comme sur une feuille d'or qui est devant nos yeux : et quoique dans le discoure ordinaire nous soyons obligés de mettre le nom à la place de la chose même, on trouvera partout, si l'on y prend bien garde , que c’est une chose entièrement différente

à être tué. Le troisième, tnurder, homicide de dessein prémédité.

* « J’ai déjà dit que ce qu'on remarque ici au sujet dea « substances se trouve aussi dans les modes ; en voici un

- exemple. La parabole, an 6ensdes géomètres, est une

- figure dans laquelle tous les rayons parallèles à une ccrp taine droite sont réunis, par la réflexion, dans un cet- ■ tain point ou foyer. Mais c’est plutût l'e-r/êrleur et » X effet qui est exprimé par cette idée ou définition , que

§ 20. La cause de cet abus , c’est qu'on suppose que ta nature agit toujours régulièrement.

Ce qui , je crois , dispose si fort les hommes à mettre les noms à la place des essences réelles des espèces, c’est la supposition, dont nous avons déjà parlé , que la nature agit régulièrement dans la production des choses , et fixe des bornes à chacune de ces espèces , en donnant exactement la même constitution réelle et intérieure à chaque individu que nous rangeons sous un nom général *. Mais , quiconque observe leurs différentes qualités , ne peut guère douter que plusieurs des individus qui portent le même nom , ne soient aussi différents l’un de l’autre, dans leur constitution intérieure , que plusieurs de ceux qui sont rangés sous différents noms spécifiques. Cependant, cette supposition qu’on fait , que la même constitution intérieure suit

« l'essence interne !de cette figure, ou ce qui en puisse « faire connaître d’abord l 'origine. On peut même douter « au commencement si nne telle figure qu’on souhaite, et

■ qui doit faire cet effet, est possible ; et c'est, selon iuo«, « ce qui fait connaître si une dèfiuition est seulement no-

■ initiale et prise des propriétés, ou si elle est encore

* réelle. Cependant, celui qui nomme la parabole, et no « la connaît que par la définition que je viens de dire , ne n laisse pas, lorsqu'il en parle, d'entendre une figure qui « a une certaine construction ou constitution, qu’il ue « sait pas, mais qu'il souhaite d’apprendre pour la pou* « voir tracer. Un autre, qui l'aura plus approfondie, y n ajoutera quelque autre propriété; il y découvrira, par n exemple, que, dans la figure qu’on demande, la por- « lion de l’axe interceptée entre l’ordonnée et la i»crpofi* « diculairc tirées an même point de la courbe, est toujours « constante, et qu’elle est égale à la distance du sommet « et du foyer. Ainsi il aura une idée plus parfaite que* le

* premier, et arrivera plus aisément & tracer la figure, « quoiqu'il n’y soit pas encore ; et cependant on conviop-

* dra que c’est la même figure, mais dont la constitution « est encore cachée. Par où l’on voit que ce que notre au- « leur remarque, et blâme en partie, dans l'usage des « mots qui signifient des choses substantielles, se trouve « encore justifié manifestement dans l’usage des mots qui « signifient des modes composés. Mais ce qui lui a fait « croire qu’il y avait de la différence entre les substances « et les modes , c’est qu’il n’a point consulté ici des modes

* intelligibles de difficile discussion , qu' on trouve rcs- « sembler en tout ceci aux corps, qui sont encore plus « difficiles à connaître. *

1 « L’exemple des modes géométriques prouve qu’on « n’a pas trop de tort de se rapporter aux essences internes « et spécifiques ; quoiqu’il y ait bien de la différence entre « les modes sensibles, soit sut •stances,’ soit modes, dont «nous n’avons que des défini lions nominales provision» « nelles, et entre les modes* intelligibles de difficile dis-

■ cussion , puisque nous pouvons enfin. parvenir à la

* constitution intérieure des figures géométriques. •

toujours le même uom spécifique , porte les hommes à prendre ces noms pour des représentations de ces essences réelles; quoique , dans le fond , Us ne signifient autre chose que les Idées complexes qu'on a dans l'esprit , quand on se sert de ces noms-là. l)e sorte que , signifiant , pour ainsi dire , une certaine chose , et étant mis à la place d'une autre, ils ne peinent qu'apporter beaucoup d’incertitude dans les discours des hommes, et surtout de ceux dont l'esprit a été entièrement imbu de la doctrine des formes substantielles , par laquelle ils sont fortement persuadés que les différentes espèces des choses sont déterminées et distinguées avec la dernière exactitude.

$ 21. Cet abus est fondé sur deux fausses suppositions.

Mais, quelqne absurdité qu'il y ait à faire signifier aux noms que nous donnons aux choses, des idées que nous n'avons pas , ou ( ce qui est la même chose ) des essences qui nous sont inconnues , ce qui est , en effet , rendre nos paroles signes d'un pur néant, il est pourtant évident, pour quiconque réfléchit un peu sur l'usage que les hommes font des mots, que rien n’est plus ordinaire. Quand un homme demande si telle ou telle chose qu’il voit ( que ce soit un magot ou un fœtus monstrueux ) est un homme ou non, il est visible que la question n'est pas , si cette chose particulière convient avec l’idée complexe que cette personne a dans l'esprit , et qu’il signifie par le nom A’ homme, mais si elle renferme l’essence réelle d'une espèce certaine de choses ; et il suppose que cette essence est exprimée par le nom A’ homme. Or, cette manière d’employer les noms des substances contient ces deux fausses suppositions.

La première , qu’il y a certaine» essences précises, selon lesquelles la nature forme toutes les choses particulières, et par où elles sont distinguées en espèces. Il est hors de doute que chaque chose a une constitution réelle , par où elle est ce qu'elle est , et d’où dépendent scs qualités sensibles : mais je pense avoir prouvé que ce n’est pas là ce qui fait la distinction des espèces , de la manière que nous les rangeons , ni ce qui en détermine les noms.

Secondement , cet usage des mots donne tacitement à entendre que nous avons des idées de ces essences. Car , autrement , à quoi bon rechercher si telle ou telle chose a l’essence réelle

| de l’espèce que nous nommons homme, si nota ne supposions pas qu'il y a une telle essence spécifique qui est connue? Ce qui pourtant est tout a fait faux. D’où il suit que cette application des noms , par où nous voudrions leur faire signifier des idées que nous n’avons pas , doit apporter nécessairement bien du désordre dans les discours et dans les raisonnements qu’on fait sur ces noms-là , et causer de grands inconvénients dans la communication que nous avons ensemble par le moyen des mots.

S 22. fi* On abuse encore des mots en supposant qu'ils ont une signification certaine et évidente.

En sixième lieu , un autre abus qu’on fait des mots , et qui est plus général , quoique peutêtre moins remarqué , c'est que les hommes étant accoutumés par un long et familier usage, à leur attacher certaines idées , sont portés à se figurer qu’il y a une liaison si étroite et si nécessaire entre les noms et la signification qu’on leur dorme , qu’ils supposent sans peine qu'on ne saurait n'en pas comprendre le sens, et qu’il faut, par conséquent, recevoir les mots qui entrent dans le discours, sans en demander la signification , comme s'il était indubitable que dans l’usage de ces sons ordinaires et usités, celui qui parle et celui qui écoute ont nécessairement et précisément la même idée ; d’où ils concluent , que lorsqu’ils se sont servis de quelques termes dons leurs discours, ils ont , par ce moyen, mis, pour ainsi dire, devant les yeux des autres la chose même dont ils parlent. Et prenant de même les mots des autres comme si naturellement ils avaient au Juste la signification qu’ils ont coutume eux-mêmes de leur donner , ils ne se mettent nullement en peine d’expliquer le sens qu'ils attachent aux mots , ou d'entendre nettement celui que les antres leur donnent. C'est ce qui produit communément bien du bruit et des disputes, qui ne contribuent en rien à l’avancement ou à la connaissance de la vérité , tandis qu’on se figure que les mots sont des signes constants et exacts des notions reçues d'un commun consentement, quoique, dans le fond , ce ne soient que des signes arbitraires et variables des idées que chacun a dans l’esprit. Cependant les hommes trouvent fort étrange qu'un s'avise quelquefois de leur demander , dans un entretien ou dans la dispute , où cela est absolument nécessaire, quelle est la signifl-

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