LIVRE III, CHAPITRE X
cation des mots dont ils se servent ; quoiqu’il paraisse évidemment, dans les raisonnements qu'on fait en conversation, comme chacun peut s'en convaincre tous les jours par lui-même, qu’il y a peu de noms d’idées complexes que deux hommes emploient pour signifier précisément la même collection d’idées. Il est difficile de trouver un mot qui n’en soit pas un exemple sensible. Il n’y a point de terme plus commun que celui de vie , et il se trouverait peu de gens qui ne prissent pour un affront qu’on leur demandât ce qu’ils entendent par ce mot. Cependant, s’il est vrai qu’on mette en question si une plante , qui est déjà formée dans la semence , a de la vie , si le poulet , dans un œuf qui n’a pas encore été couvé, ou un homme en défaillance , sans sentiment ni mouvement , est en vie ou non , il est aisé de voir qu’une idée claire , distincte et déterminée , n accompagne pas toujours l’usage d’un mot aussi connu que celui de vie. A la vérité , les hommes ont quelques conceptions grossières et confuses auxquelles ils appliquent les mots ordinaires de leur langue; et cet usage vague qu'ils font des mots leur sert assez bien dans leurs discours et dans leurs affaires ordinaires. Mais cela ne suffit pas dans des recherches philosophiques. La véritable connaissance et le raisonnement exact demandent des idées précises et déterminées. Et quoiqu’on ne veuille ni paraître si peu intelligents et si importuns que de ne pouvoir comprendre ce que les autres disent , sans leur demander une explication de tous les termes dont ils se servent , ni se montrer des critiques si incommodes que de reprendre sans cesse les autres de l'usage qu'ils font des mots , cependant , lorsqu’il s'agit d’un point où la vérité est intéressée et dont on veut s’instruire exactement , je ne vois pas quelle faute il peut y avoir à s’informer de la signification des mots dont le sens paraît douteux , ou pourquoi un homme devrait avoir honte d’avouer qu'il ignore en quel sens une autre personne prend les mots dont il se sert ; puisque, pour le savoir certainement, il n’a point d'autre voie que de lui faire dire quelles sont les idées qu’il y attache précisément. Cet abus qu’on fait des mots , en les prenant au hasard , sans savoir exactement quel sens les autres leur donnent , s’est répandu plus avant et a eu de plus dangereuses suites parmi les gens d’étude que parmi le reste des hommes. La multiplication et l’opiniâtreté des disputes , d'où sont venus tant de désordres dans le monde savant ,
ne doivent leur principale origine qu'au mauvais usage des mots ; car, encore qn’on croie, en général, que tant de livres et de disputes qui troublent le monde , contiennent une grande diversité d'opinions , cependant , tout ce que je puis voir , dans les raisonnements qu'étalent les uns contre les autres , les savants de différents partis , c’est qu’ils parlent différents langages ; et je suis fort tenté de croire que , lorsqu'ils viennent à quitter les mots pour penser aux choses et considérer ce qu'ils pensent , il arrive qu'ils pensent tous la même chose , quoique peut-être leurs intérêts soient différents.
S 23. Les fins du langage sont , l. de faire
entrer nos idées dans l’esprit des autres
hommes.
Pour conclure ces considérations sur l’imperfection et l'abus du langage : comme la fin qu'on se propose dans la conversation avec les autres hommes , consiste principalement dans ces trois choses: premièrement, à faire connaître nos pensées ou nos idées aux autres; secondement, à le faire avec autant de facilité et de promptitude qu’il est possible; et, en troisième lieu , à faire entrer dans l'esprit, par ce moyen , la connaissance des choses : le langage est mal appliqué ou imparfait , quand il manque de remplir l’une de ces trois fins.
Je dis , en premier lieu , que les mots ne répondent pas à la première de ces fins , et ne font pas connaître les idées d’un homme a une autre personne , lorsqu'on se contente de prononcer des noms , sans avoir dans l'esprit aucune idée déterminée dont ces noms soient les signes ; ou , en second lien , lorsqu'on applique les termes ordinaires et usités d’une langue à des idées auxquelles l’usage commun de cette langue ne les applique point ; et enfin , lorsqu’on ne met aucnne constance dons cette application , faisant signifier aux mots tantôt une idée , et tantôt une autre.
S 24. 2. Ve le faire promptement.
En second lieu , les hommes manquent à faire connaître leurs pensées avec toute la promptitude et toute la facilité possible , lorsqu’ils ont dans l’esprit des idées complexes , sans avoir des noms distincts pour les désigner. Cest quelquefois la faute de la langue ménje , qui n’a point de terme qu’on puisse appliquer à une
'telle signification ; et quelquefois la faute de l'homme qui n’a pas encore appris le nom dont Il pourrait se servir pour exprimer l’idée qu’il voudrait faire connaître à un autre.
S 25. 3. De leur donner par là la connaissance des choses.
En troisième Ueu , les mots dont se servent les hommes ne sauraient donner aucune connaissance véritable , quand leurs idées ne s'accordent pas avec l’existence réelle des choses. Quoique ce défaut ait son origine dans nos idées, qui ne sont pas si conformes h la nature des choses qu’elles peuvent le devenir par le moyen de l'attention , de l'etude et de l'application , il ne laisse pourtant pas de s'étendre aussi sur notre langage, lorsque nous employons les mots comme signes d'étres réels , qui pourtant n’ont jamais eu aucune réalité.
S 26. Comment les mois dont se serrent les /sommes manquent à remplir ces trois fins.
Premièrement , quiconque retient les mots d'une langue , sans les appliquer à des idées distinctes qu’il ait dans l’esprit , ne fait autre chose , toutes les fois qu’il les emploie dans le discours , que prononcer des sons qui ne signifient rien. Et quelque savant qu’il paraisse, par l’emploi qu’il fait de certains mots extraordinaires ou scientifiques , il n'est pas plus avancé par là dans la connaissance des choses, que ne le serait en fait d'érudition celui qui n’aurait dans son cabinet que de simples titres de livres, sans savoir ce qu’ils contiennent. Car, quoique tous ces termes soient placés dans un discours , selon les régies les plus exactes de la grammaire , et avec une cadence harmonieuse de périodes les mieux tournées, Us ne renferment pourtant que de simples sous , et rien davantage.
S 27. En second lieu, quiconque a dans l'esprit des idées complexes, sons des noms particuliers pour les designer , est à peu près dans le cas où se trouverait un libraire qui aurait dans sa boutique quantité de livres en feuilles et sans titres, qu'il ne pourrait, par conséquent, faire connaître aux autres, qu'en leur montrant les feuilles détachées, et les donnant l'une après l’autre. IV me: nr , cet homme est embarrassé dans la Conversation, faute de mots pour communiquer
aux autres ses Idées complexes , qu’il ne peut leur faire connaître que par une énumération des idées simples dont elles sont composées ; de sorte qu'il est souvent obligé d’employer vingt mots pour exprimer ce qu’une autre personne donne à entendre par un seul.
$ 28. En troisième lieu , celui qui n’emploie pas constamment le mémo signe pour signifier In même idée, mais qui se sert des mêmes mots , tantôt dans un sens et tantôt dans un autre, doit passer, dans les eeoles et dans les conversations ordinaires, pour un homme aussi sincère que celui qui , au marché et à la bourse, vend différentes choses sous le même nom.
S 29. En quatrième lieu, celui qui applique les mots d'une langue à des idées différentes de celles qu’ils signifient dans l'usage ordinaire du pays, a beau avoir l'entendement rempli de lumière , il ne pourra guère éclairer les outres sans définir scs termes. Car, encore que ce soient des sqns vulgairement connus , aisément entendus de ceux qui y sont accoutumés, cependant , s’ils viennent A signifier d’autres idées que celles qu'ils signifient communément , et qu'ils ont coutume d’exciter dans l'esprit de ceux qui les entendent , ils ne sauraient faire connaître les pensées de celui qui les emploie dans un autre sens.
S 30. En cinquième lieu, celui qui, nyant imaginé des substances qui n’ont jamais existé, et s’étant rempli la tête d'idées qui n’ont aucun rapport avec la nature réelle des choses , ne laisse pas de donner A ces substances et A ces idéest des noms fixes et déterminés, peut bien remplir ses discours, et peut-être la tête d’une outre personne, de ses imaginations chimériques; mais il ne saurait, par ce moyen, avancer d’un seul pas dans la véritable connaissance.
S 81. Celui qui a des noms sans idées, n’attaehe aucun sens A ses mois, et ne prononce que de vains sons. Celui qui a des idées complexes , sans noms pour les désigner, ne saurait s’exprimer facilement et en peu de mots, mais est obligé de se servir de périphrases. Celui qui emploie les mots d'une manière vague et inconstante, ne sera pas écouté, on, du moins, ne sera point entendu. Celui qui applique les mots A des idées différentes de celles qu’ils marquent dans l'usage ordinaire, ignore la propriété de sa