‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 222 sur 423 · LIVRE III, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE X

langue et parle jargon ; et celui qui a des idées des substances, incompatibles avec l'existence réelle des choses, est dépourvu par cela même des matériaux de la vraie connaissance , et n’a l'esprit rempli que de chimères.

S 82. Comment à l'égard, des substances.

Duns les notions que nous nous formons des substances , nous pouvons commettre toutes les fautes dont je viens de parler. 1. Par exemple, celui qui se sert du mot de tarentule, sans avoir aucune image ou idée de ce qu'il signifie , se sert d’un bon terme; mais, jusque-là, il n’entend rien du tout par ce son. 2. Celui qui , dans un pays nouvellement découvert, voit plusieurs sortes d’animaux et de végétaux qu’il ne connaissait pas auparavant , peut en avoir des idées aussi véritables que d'un cheval ou d'un cerf ; mais il ne saurait en parler que par des descriptions, jusqu'à ce qu’il apprenne les noms que les habitants du pays leur douucut, ou qu’il j leur en ait imposé lui-même. 3. Celui qui emploie le mot de corps , tantôt pour désigner la simple étendue, et quelquefois pour exprimer l’étendue et la solidité jointes ensemble, parlera d'une manière trompeuse et entièrement sophistique. 4. Celui qui donne le nom de cheval à l'idée que l’usage ordinaire désigne par le mot de mule , parle improprement , et ne veut point être entendu. 6. Celui qui sc figure que le mot de centaure signifie quelque être réel, sc trompe lui-méme, et prend des mots pour des choses.

§ 33. Comment à C égard des modes et des relations.

Dans les modes et dans les relations , nous ne sommes sujets, en général , qu’aux quatre premiers de ces inconvénients. Car, i. je puis me ressouvenir des noms des modes, comme de celui de gratitude ou de charité, et cependant n'avoir dans l'esprit aucune idée précise , attachée à ces noms-là. 2. Je puis avoir des idées et ne savoir pas les noms qui leur appartiennent : je puis avoir, par exemple, l’idée d'un homme qui boit jusqu'à ce qu'il change de couleur et d'humeur, qu’il commence à bégayer, à avoir les yeux rouges et à ne pouvoir se soutenir sur ses pieds , et cependant ne savoir pas que cela s’appelle ivresse. 3. Je puis avoir des idées des vertus ou des vices, et en connaître les noms, mais les mal appliquer, comme lorsque j'applique le

mot de frugalité à l’idée que d'autres appellent avarice, et qu'ils désignent par ce sou. 4. Je puis enfin employer ces noms-là d’une manière inconstante, tantôt pour être signes d’une idée, et tantôt d’une autre. S. Mais, du reste, dans les modes et dans les relations, je ne saurais avoir des idées incompatibles avec l’existence des choses. Car, comme les modes sont des idées complexes que l’esprit forme à plaisir, que la relation n’est autre chose que la manière dont je considère ou compare deux choses ensemble, et que c’est aussi une idée de mon invention , à peine peut-il arriver que de telles idées soient incompatibles avec aucune chose existante, puisqu’elles ne sont pas dans l'esprit comme des copies de choses faites régulièrement par la nature, ni comme des propriétés qui découlent inséparablement de la constitution intérieure ou de l’essence d'aucune substance : mais plutôt comme des modèles placés dans ma mémoire , avec des noms que je leur assigne , pour m’en servir à dénoter les actions et les relations à mesure qu’elles viennent à exister. La méprise que je fais communément en cette occasion, c’est de donner un faux nom à mes conceptions; d’où il arrive qu’employant les mots dans un sens différent de celui que les autres hommes leur donnent, je me rends inintelligible, et l’on croit que j’ai de fausses idées de ces choses, lorsque je leur donne de faux noms. Mais , si , dans mes idées des modes mixtes ou des relations, je mets ensemble des idées incompatibles, je me remplirai aussi la tête de chimères; puisque, à bien examiner de telles idées, il est tout visible qu'elles ne sauraient exister dans l’esprit, tant s’en faut qu'elles puissent servir à dénoter quelque être réel.

S 34. 7° Les termes figurés doivent être comptés pour un abus du langage.

Comme ce que l’on appelle esprit et imagination est mieux reçu dans le monde que la connaissance réelle et la vérité toute sèche , on aura de la peine à regarder les termes figurés et les allusions comme une imperfection et un véritable abus du langage. J’avoue que, dans des discours où nous cherchons plutôt à plaire et a divertir, qu’à instruire, et à perfectionner le jugement , on ne peut guère faire passer pour fautes ces sortes d’ornements qu’on emprunte des figures. Mais, si nous voulons représenter les choses comme clics sont, il faut reconnaître,

qu’excepté l’ordre et la netteté, tout l’art de la rhétorique, toutes les applications artificielles et figurées qu'on fait des mots, suivant les règles que l'éloquence a Inventées , ne servent à autre chose qu'à insinuer de fausses idées dans l'esprit, qu’& émouvoir les passions et à séduire par là le jugement : de sorte que ce sont en effet de véritables supercheries. Et, par conséquent , l'art oratoire a beau les faire recevoir ou même les faire admirer, il est hors de doute qu'il faut les éviter absolument dans tous les discours qui sont destinés à l'instruction ; et l’on ne peut les regarder que comme de grands défauts , ou dans le langage, ou dans la personne qui s'en sert, toutes les fois que la vérité y est intéressée. Il serait Inutile de dire ici quels sont ces tours d’éloquence, et combien d'espèces différentes II y en a ; les livres de rhétorique dont le monde est abondamment pourvu , en Informeront ceux qui l’ignorent. Une seule chose que je ne puis m’empêcher de remarquer, c’est combien les hommes prennent peu d'intérêt à la conservation et à l’avancement de la vérité, puisque c'est à ces arts fallacieux qu'on accorde le premier rang et les récompenses. Il est, dis-je, bien visible que les hommes aiment beaucoup à tromper et à être trompés, puisque la rhétorique, ce puissant instrument d’erreur et de déception , a ses professeurs gagés, qu'elle est enseignée publiquement , et qu’elle a toujours été en grande réputation dans le monde. Cela est si vrai , que Je ne doute pas que ce que je viens de dire ■ contre cet art, ne soit regardé comme l'effet d'one extrême audace, pour ne pas dire d’une brutalité

1 Je crois que qui distinguerait exactement les artifices de la déclamation d'avec les régies solides d'une véritable éloquence, serait convaincu que l'éloquence est en effet un art très-sérieux et très-utile, * propre à instruire, à

• réprimer les passions, à corriger les mœurs, S soutenir « les lois, à diriger les délibérations publiques, à rendre

• les hommes bons et heureux , - comme l'assure et ie prouve l'illustre auteur du Télémaque , dans ses Réflexions sur la rhétorique , page 19, d'où j'ai transcrit ret éloge de Téloquence. Si on lit tout ce que ce grand homme ajoute pour caractériser ie véritable orateur, et le distinguer <■ du déciamateur fleuri qui ne clrerclie que « des phrases brillantes et des tours ingénieux , qui, igno-

• rant le fond des choses , sait parler avec grâce sans sa- « voir ce qu'il fautdire, qui énerve les plus grandes vérités a par des ornements vains et excessifs, » on reconnaîtra que ta véritable éloquence a une beauté réelle, et que ceux qui U connaissent telle qu'elle est, en peuvent faire un très-bon usage. Et j’ose assurer que s’il ne paraissait aucune trace de la véritable éloquence dans cet ouvrage de M. Locke, peu de gens pourraient ou voudraient sc donner la peins de lu lire, a

sans exemple. Car l’éloquence, comme le beau sexe, a des charmes trop puissants pour qu'on puisse être admis à parler contre elle. C’est en vain qu’on découvre les défauts de certains arts décevants, par lesquels les hommes prennent plaisir à être trompés.

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