LIVRE III, CHAPITRE XL
peine de reformer le langage du marché et de la bourse, et d’ôter aux femmelettes leur ancien privilège, et quoiqu’il puisse peut-être sembler mauvais aux étudiants, et aux logiciens de profession , qu'on leur propose quelque moyen d'abréger la longueur ou le nombre de leurs disputes , Je crois pourtant que ceux qui s’occupent sérieusement de la recherche de la vérité, ou qui aspirent à la défendre , devraient se faire une obligation d’étudier comment ils pourraient s’exprimer sans ces obscurités, ces incertitudes et ces équivoques , auxquelles les mots dont les hommes se servent, sont naturellement sujets, si l’on n'a le soin de les en dégager.
S 4. L’abus des mots cause de grandes erreurs.
Car, qui considérera les erreurs, la confusion, les méprises et les ténèbres que le mauvais usage des mots a répandues dans le monde, trouvera quelque sqjet de douter si le langage, considéré dans l’usage qu’on en a fait, a plus contribué à avancer qu’a empêcher la connaissance de la vérité parmi les hommes. Combien n'y a-t-il pas de gens qui , lorsqu'ils veulent penser aux choses , attachent uniquement leurs pensées aux mots, surtout quand ils appliquent leur esprit à des sujets de morale ? Le moyen d’être Burpris, après cela, que le résultat de ces contemplations ou raisonnements qui ne roulent que sur des sons, en sorte que les idées qu’on y attache sont très-confuses ou fort incertaines , ou peut-être ne sont rien du tout ; le moyen , dis-je, d’être surpris que de telles pensées et de tels raisonnements ne se terminent qu’à des décisions obscures et erronées , sans produire aucune connaissance claire, aucun jugement exact?
S S. L'opiniâtreté.
Les hommes souffrent de cet inconvénient, causé par le mauvais usage des mots , dans leurs méditations particulières; mais les désordres qu’il produit dans leur conversation, dans leurs discours et dans leurs raisonnements avec les autres hommes, sont encore plus visibles. Car, le langage étant le grand canal par où les hommes s’entre -communiquent leurs découvertes, leurs raisonnements et leurs connaissances , quoique celui qui en fait un mauvais usage ue corrompe pas les sources de la connaissance , qui sont dans les choses mêmes , il ne laisse pas , autant qu’il dépend de lui , de rompre ou de boucher les canaux par lesquels elle se répand ,
pour l’usage et le bien du genre humain. Celui qui se sert des mots sans leur donner un sens clair et déterminé , ne fait autre chose que se tromper lui-même , et induire les autres en erreur ; et quiconque en use ainsi de propos délibéré, doit être regardé comme ennemi de la vérité et de la connaissance. L’on ne doit pourtant pas être surpris qu’on ait si fort surchargé les sciences et toutes les parties de la connaissance, de termes obscurs et équivoques, d’expressions douteuses et destituées de sens, toutes propres à faire que l’esprit le plus attentif ou ie plus pénétrant ne soit guère pins instruit ou plus orthodoxe, ou plutôt ne le soit pas davantage que l'homme ie plus grossier, qui reçoit ces mots sans s'appliquer le moins du monde à les comprendre ; puisque la subtilité a passé si hautement pour vertu dans la personne de ceux qui font profession d’enseigner ou de défendre la vérité : vertu qui , ne consistant pour l’ordinaire que dans un usage illusoire de termes obscurs ou trompeurs , n'est propre qu'a rendre les hommes plus vains dans leur ignorance , et plus obstinés dans leurs erreurs.
$ 6. Les disputes.
On n’a qu’à jeter les yeux sur des livres de controverse de toute espèce , pour voir que tous ccs termes obscurs, indéterminés ou équivoques, ne produisent autre chose que du bruit et des querelles sur des sons , sans jamais convaincre ou éclairer l’esprit Car, ri celui qui parle et celui qui écoute ne conviennent point entre eux des idées que signifient les mots dont ils se servent, le raisonnement ne roule point sur des choses, mais sur des mots. Aussi souvent qu’un de ces mots , dont la signification n’a point été convenue entre eux, vient à être employé dans le discours, il ne se présente à leur esprit d’autre objet sur lequel ils soient d’accord , qu'un simple son; les choses auxquelles ils pensent en ce temps-là, et qu’ils croient exprimées par ce mot, étant tout à fait différentes.
S 7. Exemple tiré des mots chauve-souris et oiseau.
Lorsqu’on demande si une chauve-souris est un oiseau ou nou , la question n'est pas si une chauve-souris est autre chose que ce qu’elle est effectivement, ou si elle a d'autres qualités que celles qu’elle a véritablement ; car il serait de la dernière absurdité d'avoir aucun doute là-dessus. Mais la question est , 1° ou entre des gens
qui reconnaissent n’avoir que des idées imparfaites de l’une des espèces de choses qu’on suppose que ees noms signifient, ou de toutes les deux. En ce cas-lâ , c'est une recherche réelle sur le nom de l’oiseau ou de la chauve-souris, par ou ils tâchent de rendre plus complètes les idées qu'ils en ont, tout imparfaites qu'elles sont; et cela, en examinant si toutes les idées simples qui, combinées ensemble, sont désignées par le nom d’oiseau , se peuvent rencontrer dans une chauve-souris : ce qui n’est point une question de gens qui disputent, mais de personnes qui examinent, sans affirmer ou nier quoi que ce soit. 2° Ou bien , cette question s'agite entre des gens qui disputent, dont l'un affirme et l’autre nie qu’une chauve-souris soit un oiseau : mais alors la question roule simplement sur la signification d’un de ces mots , ou de tous les deux ensemble ; parce que , n’ayant pas , de part et d'autre , les mêmes idées complexes des choses qu’ils désignent par ees deux noms, l’un soutient que ces deux noms peuvent être affirmés l’un de l'autre, et son antagoniste le nie. S'ils étaient d’accord sur la signification de ces deux noms , il serait impossible qu’ils y pussent trouver un sujet de dispute; car, cela étant une fois arrêté entre eux, ils verraient d’abord , et avec la demiere évidence , si toutes les idées du nom le plus général , qui est oiseau , se trouvent dans l’idée complexe d’une chauvesouris, ou non : et, par ce moyen, on ne saurait douter si une chauve-souris est un oiseau , ou non. A propos de quoi , je voudrais bien qu'on considérât et qu’on examinât soigneusement , si la plus grande partie des disputes qu’il y a dans le monde ne sont pas purement verbales, et ue roulent point uniquement sur la signification des mots ; et s’il n'est pas vrai qu’en prenant soin de définir les termes dont on se sert dans «•s discussions, et les réduisant aux collections déterminées des idées simples qu'ils signifient (ce qu'on peut faire lorsqu'ils signifient effectivement quelque chose), ces disputes finiraient d'elles - mêmes , et s’évanouiraient aussitôt. Qu'on voie, après cela, ce que c’est que l’art de disputer, et combien la profession de ceux dont l’étude ne consiste que dans une vaine ostentation de paroles, c’est-à-dire qui emploient toute leur vie à des disputes 'et des controverses, contribue à leur avantage, ou à celui des autres hommes. Du reste, quand je remarquerai que quelqu'un de ces disputcurs écarte de tous les termes l'équivoque et l’obscurité (ce que
chacun peut faire A l’égard des mots dont il se sert lui-même ) , je croirai qu’il combat sincèrement pour la vérité et pour la paix , et qu'il n’est point esclave de la vauité, de l'ambition, ou de l’esprit de parti.
S 8. 1" Remède. S’employer aucun mot sans y attacher une idée.
Pour remédier aux défauts de langage dont on a parlé dans les deux derniers chapitres, et pour prévenir les inconvénients qui s’en ensuivent, je m’imagine que l’observation des réglés suivantes pourra être de quelque usage, jusqu'à ce que quelque autre, plus habile que moi, veuille bien prendre la peine de méditer plus profondément sur ce sujet , et faire part de ses pensées au publie.
Premièrement donc , chacun devrait prendre soin de ne se servir d’nucun mot sans signification , ni d'aucun nom auquel il n’attachilt quelque idée. Cette règle ne paraîtra pas Inutile à quiconque prendra la peine de rappeler en luimême, combien de fois il a remarqué des mot» de cette nature, comme instinct, sympathie, antipathie, etc., employés dans les discours des autres hommes, de manière qu’il lui est aisé d'en conclure que ceux qui s'en servent, n’ont dans l’esprit aucunes idées auxquelles ils aient pris soin de les attacher, mais qu'ils les prononcent seulement comme de simples sons, qui, pour l’ordinaire , tiennent lieu de raison en pareille rencontre ’. Ce n'est pas que ces mots et autres semblables n’aient des significations propres dans lesquelles on peut les employer raisonnablement. Mais, comme II n'y a point de liaison naturelle entre aucun mot et aucune idée , il peut arriver que des gens , apprenant ces roots-là , et quelques autres que ce soient , par routine, les prononcent ou les écrivent, sans avoir dans l’esprit des idées auxquelles ils Ira aient attachés, et dont ils les rendent signes; ce qu’il faut pourtant que les hommes fassent nécessairement, s'ils veulent se rendre intelligibles à eux-mêmes.
1 « La régie est bonne ; mais je ne sais si les exemples ■ sont convenables. Il semble que tout le monde entend » par l'instinct, une inclination d'un animal à ce qui lui « est convenable , sans qu’il en conçoive pour cela la rai- * son ; et tes hommes memes devraient moins négliger ces « instincts, qui se découvrent encore en eux, quoique « leur manière de vivre arliticiclle les ait presque »f* r tarés dans la plupart. Le médecin de soi -même l’a bien -, remarqué. Quant à la spm/wtAie cl à Vantipalhte.
Agle