‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 225 sur 423 · LIVRE 111, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE 111, CHAPITRE XI

S 9. 2* Remcde. Avoir des idées distinctes attachées aux mots qui expriment des modes.

En second lieu , 11 ne suffit pas qu'un homme emploie les mots comme signes de quelques idées : il faut encore que les idées qu’il leur attache , si elles sont si simples , soient claires et distinctes; et si elles sont complexes, qu’elles soient déterminées , c'est-à-dire , qu’une collection précise d'idées simples soit fixée dans l'esprit , avec un son qui lui soit attaché comme signe de cette collection précise et déterminée, et non d'aucune autre chose. Ceci est fort nécessaire par rapport aux noms des modes , et surtout par rapport aux termes de morale ; car, comme H n’y a dans la nature aucun objet déterminé d'où les idées qu'ils expriment soient déduites comme de leurs originaux , ils sont sujets à tomber dans une grande confusion. Le met de justice est dans la bouche de tout le monde , mais il est accompagné le plus souvent d'une signification fort vague et fort indéterminée : ce qui sera toujours ainsi , à moins qu’un homme n’ait dans l'esprit une collection distincte de toutes les parties dont cette idée complexe est composée : et si ces parties renferment d'autres parties , il doit pouvoir les diviser encore , jusqu'à ce qu’il vienne enfin aux idées simples qui la composent. Sans cela , l’on fait un mauvais usage des mots : de celui de justice , par exemple, ou de quelque autre que ce soit. Je ne dis pas qu’un homme soit obligé de rappeler et de faire cette analyse au long, toutes les fois que le nom de justice se rencontre dans son chemin ; mais il faut du moins qu’il ait examiné la signification de ce mot , et qu’il ait fixé dans son esprit l’idée de toutes scs parties , de telle manière qu’il puisse en venir là quand 11 lui plaît. Si , par exemple , quelqu'un se représente la justice comme une conduite à l’égard de la personne et des biens d'autrui , qui soit conforme à la loi ; et que , cependant , il n'ait aucune idée claire et distincte de ce qu'il nomme loi ’ , qui fait une partie de son idée complexe de justice , il est évident que son idée mémo de justice sera confuse et imparfaite. Cette exactitude paraîtra , peut-être , trop incommode et trop pénible ; et , par cette raison , la plupart des hommes croi-

« (|iioi«(u’on n’ait point rinlelligencc de ces inclinations ,

* on tendances, qui serait à souiiaiter, on a pourtant une ■ notion suffisante pour en discourir intelligiblement. -

1 n On [tournât dire ici que la toi est ou précepte de la

• sagesse , ou de la science de la félicité, s

ront pouvoir se dispenser de déterminer si précisément dans leur esprit les idées complexes des modes mixtes. N'importe : je suis pourtant obligé de dire que jusqu'à ce qu’on en vienne là , il n'y a pas lieu de s'etonuer que les hommes aient l’esprit rempli de tant de ténèbres , et que leurs discours avec les autres hommes soient l’occasion de tant de disputes.

S 10. Et avoir des idées distinctes et conformes aux choses, quand tes mots expriment

des substances.

Quant aux noms des substances , Il ne suffit pas , pour en faire un bon usage , d'en avoir des idées déterminées , il faut encore que les noms soient conformes aux choses, selon qu'elles existent : mais c'est de quoi j’aurai bientôt occasion de parler plus au long. Cette exactitude est absolument nécessaire dans les recherches philosophiques , et dans les controverses qui tendent à la découverte de la vérité. Il serait aussi fort avantageux qu’elle s’introduisit jusque dans la conversation ordinaire et dans les affaires communes de la vie ; mais c'est ce qu'on ne peut guère attendre, à mon avis. Les notions vulgaires s’accordent avec les discours vulgaires ; et quelque confusion qui les accompagne, on s’en accommode assez bien au marché et à la promenade. Les marchands , les amants , les cuisiniers , les tailleurs , etc. , ne manquent pas de mots pour expédier leurs affaires ordinaires. Les philosophes et les eontroversistes pourraient aussi terminer les leurs , s’ils avaient envie d’entendre nettement , et d'être entendus de même.

S 11. 3e Remède. Se servir de termes propres.

En troisième lieu , cc n’est pas assez que les hommes aient des idées, et des idées déterminées , auxquelles ils attachent des mots qui en soient les signes , il faut encore qu'ils prennent soin d'approprier leurs mots, autant qu'il est |*ossihle, aux idées que l’usage ordinaire leur a assignées. Car , comme les mots , et surtout ceux des langues déjà formées , n’appartiennent point en propre à aucun homme, mais sont la règle commune du commerce et de la communication qu’il y n entre les hommes , il n'est pas raisonnable que chacun change à plaisir l'empreinte sous laquelle ils ont cours , ni qu’il altère les Idées 1 qui y sont attachées ; ou , du moins, lorsqu'il se

volt dans la nécessité de le faire , Il est obligé d’en avertir. Quand les hommes parlent , leur Intention est, ou devrait être au moins de se faire comprendre : ce qu’on ne fait point , lorsqu'on s'écarte de l'usage ordinaire, sans des explications fréquentes, ou des demandes, et autres telles interruptions incommodes. Ce qui fait entrer nos pensées dans l’esprit des autres hommes , de la manière la plus facile et la plus avantageuse, c’est la propriété du langage, dont la connaissance est par conséquent bien digne d'une partie de nos soins et de notre étude , surtout à l’égard des mots qui expriment des idées de morale. Mais de qui peut-on le mieux apprendre la signification propre et ie véritable usage des termes ? C’est sans doute de ceux qui , dans leurs écrits et dans leurs discours , paraissent avoir en de plus claires notions des choses , et avoir employé les termes les mieux choisis et les plus justes pour les exprimer. A la vérité , malgré tout le soin qu'un homme prend de ne se servir des mots que selon l'exacte propriété du langage , il n’a pas toujours le bonheur d’être entendu : mais , en ce cas-là , l'on en impute ordinairement la fnute à celui qui a si peu de connaissance de sa propre langue, qu’il ne l'entend pas , lors même qu’on l’emploie conformément à l'usage établi.

S tî. 4* Remède. Déclarer en quel sens on prend les mots.

Mais, parce que l'usage commun n'a pas si visiblement attaché des significations aux mots , qu'on puisse toujours connaître certainement ce qu’ils signifient au juste ; et parce que les hommes , en perfectionnant leurs connaissances , viennent à avoir des idées qui différent des idées vulgaires , de sorte que , pour désigner ces nouvelles idées, ils sont obligés ou de faire de nouveaux mots (ce qu’on hasarde rarement , de peur que cela ne passe pour affectation ou pour un désir d'innover) , ou d'employer des termes usités , dans un sens tout nouveau : pour cet effet, après avoir observé les règles précédentes, je dis, en quatrième lieu, qu'il est quelquefois nécessaire, pour fixer la signification des mots, de déclarer en quel sens on les prend , lorsque l'usage commun les a laissés dans une signification vague et incertaine (comme dans la plupart des noms des idées fort complexes), ou lorsqu on s'en sert dans un sens un peu particulier , ou lorsque le terme , étant très-essentiel dans le

discours, et celui qui fait le principal sujet de la question, se trouve sujet à quelque équivoque ou à quelque mauvaise interprétation.

S 1 S. Ce qu'on peut lire en trois manières.

Comme les idées que nos mots signifient sont de différentes espèces, il y a aussi différents moyens de faire connaître, dans l'occasion , les idées qu'ils signifient. Car, quoique la définition passe pour la voie la plus commode de faire connaître la signification propre des mots , il y en a pourtant quelques-uns qui ne peuvent être définis, comme il y en a d’autres dont on ne saurait faire connaître le sens précis par le moyen de la définition ; et peut-être y en a-t-il une troisième espèce qui participe un peu des deux autres, comme nous le verrons en considérant les noms des idées simples, des modes et des substances.

S 14. 1* A l’égard des idées simples, par des

termes synonymes , om en montrant la

chose.

Premièrement donc, quand un homme se sert du nom d'une idée simple qu'il voit qu'on n'entend pas , ou qu'on peut mal interpréter, il est obligé, dans les règles de la véritable honnêteté, et selon le but même du langage , de déclarer le sens de ce mot, et de faire connaître quelle est l’idée qu'il lui fait signifier. Or , c’est ce qui ne se peut faire que par voie de définition, comme nous l'avons 1 déjà montré. Et par conséquent, lorsqu'un terme synonyme ne peut servir à cela , l'on n’en peut venir à bout que par l’un de ces deux moyens. Premièrement, il suffit quelquefois de nommer le sujet où se trouve Vidée simple , pour en rendre le nom intelligible à ceux qui connaissent ce sujet , et qui en savent le nom. Ainsi, pour faire entendre à un paysan quelle est la couleur qu’on nomme feuille-morte , il suffit de lui dire que c’est la couleur des feuilles sèches qui tombent en automne. Mais , en second lieu, la seule voie de faire connaître sûrement à un autre la signification du nom d’une idée simple , c'est de présenter à ses sens l'objet qui peut la produire dans son esprit , et lui faire avoir actuellement l’idée qui est signifiée par ce nom-là.

1 Livre lit , ch»p. IV, J 8, 7, S, 9, 10 et II.

Page 1