LIVRE III, CHAPITRE XL
S 16. î‘ A regard des modes mixtes, par des définitions.
Voyons , en second Heu , le moyen de faire entendre les noms des modes mixtes. Comme ces modes , surtout ceux qui appartiennent à la morale , sont pour la plupart des combinaisons d'idées que l'esprit joint ensemble par un effet de son propre choix , et dont on ne trouve pas toujours des modèles Axes et actuellement existants dans la nature , on ne peut pas faire connaître la signification de leurs noms, comme on fait entendre ceux des idées simples , en montrant quoi que ce soit : mais , en récompense , on peut les définir parfaitement et avec la dernière exactitude. Car, ces modes étant des combinaisons de différentes idées que l’esprit a assemblées arbitrairement, sans rapport à aucun archétype , les hommes peuvent connaître exactement , s'ils veulent , les diverses idées qui entrent dans chaque combinaison , et ainsi employer' ces mots dans un sens fixe et assuré , et déclarer parfaitement ce qu'ils signifient , lorsque l’occasion s'en présente. Si l’on réfléchissait sérieusement à cela , on reconnaîtrait combien sont blâmables ceux qui ne s'expriment pas nettement et distinctement dans leurs discours de morale. Car, puisqu’on peut connaître la signification précise des noms des modes mixtes, ou , ce qui est la même chose , l’essence réelle de chaque espèce , puisqu’ils ne sont pas formés par la nature , mais par les hommes mêmes , c’est une grande négligence ou une extrême malice que de discourir des choses morales d’une manière vague et obscure : ce qui est plus excusable lorsqu’on traite des substances naturelles, où il est difficile d’éviter les termes équivoques, par une raison tout opposée , comme nous verrons tout à l’heure.
S 16. Que la morale est capable de démonstration.
C’est sur ce fondement que j’ose me persuader que la morale est capable de démonstration , aussi bien que les mathématiques, puisqu'on peut connaître parfaitement et précisément l’essence réelle des choses que les termes de morale signifient , et par conséquent découvrir certainement quelle est la convenance ou la disconvenance des choses mêmes , en quoi consiste la parfaite connaissance. Et qu’on ne m’objecte pas que , dans la morale , on a souvent occasion
d’employer les noms des substances , aussi bien que ceux des modes , ce qui y causera de l’obscurité : car, pour les substances qui entrent dans les discours de morale , on en suppose les diverses natures plutôt qu’on ne songe à les rechercher. Par exemple , quand nous disons que l'homme est sujet aux lois , nous n’entendons autre chose par le mot homme qu’une créature corporelle et raisonnable , sans nous mettre aucunement en peine de savoir quelle est l’essence réelle ou les autres qualités de cette créature. Ainsi , que les naturalistes disputent tant qu’ils voudront entre eux , si un enfant ou un imbécile est homme dans un sens physique , cela n’intéresse en aucune manière l’homme moral , si j’ose l’appeler ainsi , qui ne renferme autre chose que cette idée immuable et inaltérable d’un être corporel et raisonnable. Car , si l’on trouvait un singe , ou quelque autre animal , qui eût l’usage de la raison à tel degré qu'il fût capable d’entendre les signes généraux, et de tirer des conséquences des idées générales , il serait sans doute sujet aux lois , et serait homme , en ce sens-là, quelque différent qu’il fût, par sa forme extérieure , des autres êtres qui portent le nom d’homme. Si les noms des substances sont employés comme il faut dans les discours de morale , ils n’y causeront pas plus de désordre que dans les discours de mathématique , dans lesquels, si les mathématiciens viennent à parler d’un cube ou d’un globe , d’or ou de quelque autre matière , leur Idée est claire et invariablement déterminée , quoiqu'elle puisse être appliquée par erreur à un corps particulier auquel elle n'appartient pas.
S 1 7. Les sujets de morale peuvent être traités
clairement par le moyen des définitions.
J'ai proposé cela , en passant , pour faire voir combien il importe qu'à l’égard des noms que les hommes donnent aux modes mixtes , et par conséquent dans tous leurs discours de morale, ils aient soin de définir les mots, lorsque l’occasion s’en présente ; puisque par là l'on peut porter la connaissance des vérités morales à un si haut point de clarté et de certitude. Et c’est avoir bien peu de sincérité , pour ne pas dire pis , que de refùser de le faire , puisque la définition est le seul moyen qu’on ait de faire connaître le sens précis des termes de morale , et un moyen par où l’on peut en faire comprendre le sens d'une manière certaine , et sans laisser
sur cela aucun lieu à la dispute. C’est pourquoi la négligence ou la malice des bommes est inexcusable , si leurs discours de morale ne sont pas plus clairs que ceux de physique ; puisque les discours de morale roulent sur des idées qu’on a dans l’esprit , et dont aucune n'est fausse ni disproportionnée, par la raison qu'elles ne se rapporteut jamais à des êtres extérieurs , comme à des archétypes auxquels clics doivent être conformes. Il est bien plus facile aux hommes de former dans leur esprit une idée , pour être un modèle auquel ils donnent le nom de justice , de sorte que toutes les actions qui seront conformes à cc modèle , passent sous cette dénomination , que de se former , après avoir vu Aristide , une idée qui , en toutes choses , ressemble exactement à eette personne, qui est toujours ce qu'elle est , sous quelque idée qu'il plaise aux hommes de sc la représenter. Pour former la première de ces idées , ils n'ont besoin que de connaître la combinaison des idées qui sont jointes ensemble dans leur esprit; et pour former l'autre, il faut qu'ils s'engagent dans la recherche de la constitution cachcc et abstruse de toute la nature , ut des diverses qualités d’une chose qui existe hors d'eux-mêmes.
S 18. Et c’est le seul moyen.
line autre raison qui rend la définition des modes mixtes si nécessaire , et surtout celle des mots qui ap|>artieunent à la morale , c'est cc que je viens de dire en passant , que c’est la seule voie par ou l'on puisse s'assurer de la signification de la plupart de ces mots. Car la plus grande partie des idées qu'ils signifient , étant de telle nature qu’elles n'existent nulle part ensemble , mais sont dispersées et mêlées avec d’autres, c’est l'esprit seul qui les assemble et les réunit en une idée : et ce n’est que par le moyen seul des paroles que, venant à faire l'énumération des différentes idées simples que l'esprit a jointes ensemble , nous pouvons faire connaître aux autres cc qu’emportent les uoms de ces molles mixtes. Car tes sens ne peuvent en ce cas-là nous être d'aucun secours , en nous présentant dis objets sensibles , pour nous montrer les idées que les noms de ces modes signifient ; comme ils le font souvent à l’égard des noms des idées simples qui nous viennent parles sens, et aussi, jusqu'à un certain point , à l'égard des uoms des substances.
S 19. S" A t'ryard des substances, le moyen de faire connaître en quel sens on prend leurs noms , c’est de montrer la chose et de définir le nom.
Pour ccqui est, en troisième lieu, des moyens d'expliquer la signification des noms des substances , en tant qu'ils signifient les idées que nous avons de leurs cs|ièces distinctes , il faut , en plusieurs rencontres, recourir nécessairement aux deux voies dont nous venons de parler, qui sont de montrer la chose qu’on veut connaître , et de définir les noms qu'on emploie pour l'exprimer. Car, comme il y a ordinairement en chaque sorte de substance quelques qualités directrices , si j'ose m'exprimer ainsi , auxquelles nous supposons que les autres idées qui composent notre idée complexe de cette espèce , sont attachées , nous donnons hardiment le nom spécifique u la chose dans laquelle se trouve cette marque caractéristique, que nous regardons comme l'idée la plus distinctive de celte espèce. Ces qualités directrices, ou , pour ainsi dire, caractéristiques, sont, pour l'ordinaire , dans les différentes espèces d'animaux et de végétaux , la figure, comme nous l’avons déjà remarque ■ , et la couleur dans les corps inanimés ; et , dans quelques-uns , c'est la couleur et la figure tout ensemble.
S 20. On acquiert mieux les idées des qualités sensibles des substances par la présence de ces substances mêmes.
Ces qualités sensibles que je nomme directrices, sont, pour ainsi dire, les principaux ingrédients de nos idées spécifiques, et sont, par conséquent , la plus remarquable et la plus immuable partie des définitions des noms que nous donnons aux espèces des substances qui viennent à notre connaissance. Car, quoique leson homme soit, par sa nature, aussi propre à signifier une idée complexe , composée d’animalité et de raisonnabilité, unies dans un même sujet, qu'à signifier quelque autre combinaison ; néanmoins , étant employé pour désigner une sorte de créature que nous rangeons dans notre propre espèce , peut-être que la figure extérieure doit entrer aussi nécessairement dans notre idée complexe , signifiée par le mot homme , qu’auemie autre qualité que nous y trouvions. C’est pourquoi il
< Livre ni, ch. VI, $ 29, at eh. IX, $ is.