‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 242 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE lit · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE lit

figures et deux différentes contextures dans le même temps.

S 16. Celle de la coexistence des puissances ne s’étend pas fort avant.

Pour ce qui est de la puissance qu'ont les substances de changer les qualités sensibles des autres corps , ce qui fait une grande partie de nos recherches sur les substances, et qui n'est pas une branche peu importante de nos connaissances, je doute qu’à cet égard notre connaissance s'étende plus loin que notre expérience , ou que nous puissions découvrir la plupart de ces puissances , et être assurés qu'elles sont dans un sujet , en vertu de la liaison qu’elles ont avec aucune des idées qui constituent son essence par rapport a nous. Car , comme les puissances actives et passives des corps et leurs maniérés d’opérer consistent dans une certaine contexture et un certain mouvement de parties que nous ne saurions découvrir en aucune manière, ee n'est que dans fort peu de cas que nous pouvons être capables d'apercevoir comment elles détendent de quelqu'une des idées qui constituent l’idée complexe que nous nous formons d’une telle espère de choses , ou comment elles leur sont opposées. J’ai suivi en cette occasion l'hypothèse de la philosophie corpusculaire 1 , comme celle qui nous peut conduire plus avant , à ce qu’on croit, dans l’explication intelligible des qualités des corps ; et je doute que l’entendement humain, faible comme il est , puisse en substituer une autre qui nous donne une plus ample et plus nette connaissance de la connexion nécessaire et de la coexistence des puissances, qu'on peut observer unies en différentes sortes de corps. Ce qu'il y a de certain au moins, c'est que, quelle que soit l’hypothèse la plus claire et la plus conforme à la vérité ( car , ce n’est pas mon affaire de déterminer cela présentement), notre connaissance touchant les substances corporelles ne sera pas portée fort avant par aucune de ces hypothèses , jusqu’à ce qu’on nous fosse voir quelles qualités et quelles puissances des corps ont une liaison on une opposition nécessaire entre elles : ce que nous ne connaissons , à mon nvis , que jusqu’à un trèspetit degré dans l'état où se trouve présentement la philosophie. Et je doute qu'avec les

' Qui explique les effets (le la nature par la seule considération de la grosseur, de la figure et du mouvement des parties de la matière.

facultés tpie nous avons , nous soyons jamais capables de porter plus avant sur ce point , je ne dis pas l’expérience particulière , mais nos connaissances générales. C'est sur l’expérience que nous devons nous appuyer dans ce genre de recherches , et il serait à souhaiter qu’on y eût fait de plus grands progrès. Nous voyons tous les jours combien la peine que quelques personnes généreuses ont prise pour cela , a augmenté le fonds des connaissances physiques. Si d’autres personnes, et surtout les chimistes , qui prétendent perfectionner cette partie de nos connaissances, avaient été aussi exacts dans leurs observations, et aussi sincères dans leurs rapports que devraient l'être des gens qui se disent philosophes, nous connaîtrions beaucoup mieux les corps qui nous environnent, et nous pénétrerions beaucoup plus avant dans leurs puissances et dans leurs opérations.

$ 17. La connaissance que nous avons des esprits est encore plus bornée.

Si nous sommes si peu instruits des puissances et des opérations des corps , je crois qu’il est aisé de conclure que nous sommes dans de plus grandes ténèbres à l'égard des esprits , dont nous n’avons naturellement point d’autres idées que celles que nous tirons de l’idée de notre propre esprit , en réfléchissant sur les opérations de notre âme , autant que nos propres observations peuvent nous les faire connaître. J'ai tâché, dans un autre endroit , de faire comprendre, en passant, à mes lecteurs, combien les esprits qui habitent nos corps tiennent un rang peu considérable parmi ces différentes et peut-être innombrables espèces d'êtres plus excellents ; et combien ils sont éloignés d’avoir les qualités et les perfections des chérubins et des séraphins , et d’une infinité de sortes d’esprits qui sont au-dessus de nous.

S 18. 8° Il n’est pas aisé de marquer les bornes de la connaissance que nous avons des

autres relations. La morale est capable de

démonstration.

Pour ce qui est de la troisième espèce de connaissance , qui est la convenance ou la disoonv enancc de quelqu'une de nos idées , considérées dans quelque autre rapport que ce soit, comme c’est là le plus vaste champ de nos connaissances, il est bien difficile de di terminer jusqu'où il

peut s'étendre. Parce que le» progrès qu’on peut faire dans cette partie de notre connaissance , dépendant de notre sagacité à trouver des idées moyennes, qui puissent faire voir les rapporta des idées dont on ne considère pas la coexistence , il est malaisé de déterminer le moment où l'on n'a plus de ces découvertes à faire, et où la raison a tous les secours dont elle peut faire usage , pour trouver des preuves , et pour examiner la convenance ou la disconvenance des idées éloignées. Ceux qui ignorent Y algèbre ne sauraient se figurer les choses étonnantes qu’on peut faire , en ce genre , par le moyen de cette science ; et je ne crois pas qu’il soit facile de prévoir quels nouveaux moyens de perfectionner les autres parties de nos connaissances peuvent être encore inventés par un esprit pénétrant. Il me semble au moins que les idées de quantité ne sont pas les seules capables de démonstration, mais qu’il y en a d’autres , qui sont peut-être la plus importante partie de nos contemplations , d’où l’on pourrait déduire des connaissances certaines, si les vices, les passions, et des intérêts dominants , n’opposaient pas des obstacles et des dangers à une telle entreprise *.

L’idée d’un Être suprême, Infini en puissance, en bonté et en sagesse , qui nous a faits, et de qui nous dépendons ; et l’idée de nous-mêmes , comme de créatures intelligentes et raisonnables; ce* deux Idées , dis-je , étant une fois clairement dans notre esprit , en sorte que nous les considérassions comme il faut, pour en déduire les conséquences qui en découlent naturellement , nous fourniraient , a mon avis , de tels fondements de nos devoirs, et de telle* règles de conduite, que nous pourrions par leur moyen élever la morale au rang des sciences capables de démonstration. Et , à ce propos , je ne ferai pas difficulté de dire que je ne doute nullement qu’on ne puisse déduire, de propositions évidentes par elles-mêmes, les véritables mesures du juste et de l’injuste, par des conséquences nécessaires , et aussi incontestables que celles qu’on emploie dans les mathé-

’ - Tout cela est incontestable. Qu’y a-t-il de plus im- « portant , supposé qu’il suit vrai , que ce que je crois que s nous avons déterminé sur la nature des substances , sur « les unités et lus multitudes , sur l'identité et la diversité, - sur la constitution des i rôtir idus , sur l'impossibilité du

• vide et des atomes , sur b loi de la eonlinuilé et les

• autres lois de 1a nature, niais priori paiement sur l'har- » munie des choses, l'immatérialité des Ames , l'union de s l'Aine et do corps, la conservation des Ames, et même

• de l'animal , au deife de 1a mort? Et il n'y a rien en tout

• cela que je ne rroic démontré ou démontrable. »

matiques , si l’on veut s'appliquer à ces discussions de morale avec la même indifférence et avec autant d’attention qu’on s’attache à suivre des raisonnements mathématiques. On peut apercevoir certainement les rapports de* autre* modes aussi bien que ceux du nombre et de l’étendue ; et je ne saurais voir pourquoi ils ne seraient pas aussi capables de démonstration, si on songeait è se faire de bonne* méthodes pour examiner pied a pied leur convenance ou leur disconvenance. Par exemple , cette proposition , Une saurait y avoir injustice où il n’y a point de propriété, est aussi certaine qu’aucune démonstration qui soit dans Euclide; car l’idée de propriété étant celle d’un droit à nne certaine chose , et l’idée qu’on désigne par le nom d'injustice étant l’invasion ou la violation de ce droit , il est évident que ces idées étant ainsi déterminées, et ces noms leur étant attachés, Je puis connaître aussi certainement que cette proposition est véritable , que Je connais qu'un triangle a ses trois angles égaux à deux droits. Autre proposition d’une égale certitude, « Nul gouvernement n’accorde une abso- * lue liberté»; car l'idée du gouvernement étant l'établissement d’une société sur de certaines règles ou lois dont elle exige l’exécution , et l’idée d’une absolue liberté étant pour chacun une puissance de faire tout ce qu’il lui plait, je puis être aussi certain de la vérité de cette proposition qne d’aucune de celles qu'on trouve dans les mathématiques'.

S 19. Deux choses ont fait croire que les idées morales ne sont pas susceptibles de démonstration : premièrement, parce qu'elles ne peuvent être représentées par des signes sensibles; et secondement, parce qu’elles sont fort complexes.

Ce qui a donné , à cet égard , l’avantage aux

1 « On sc sert du mot de propriété un peu autrement « pour l'ordinaire ; car on entend un droit de l'un sur la « chose, avec l'exclusion du droil d'un autre. Ainsi, s'il

■ n'y avait point de propriété, comme si tout était corn- » mon , il pourrait y avoir de l’injustice néanmoins. Il

■ faut aussi que, dans b définition de b propriété, par » chose vous entendiez encore action ; car autrement , » quand il n’y aurait point de droil sur les choses , ce se- » rail toujours une injustice d’empêcher les hommes « d ieu où ils ont besoin. Mais , suivant cette cxplicattou, « il est impossible quoi n'v ait point de propriété. Pour » ce qui est de la proposition de l'incompatibilité du gnu-

| ■ reniement avec b liberté absolue, elle est du nombre » des corollaires, c'est-i-dire, dés propositions qu'il suffit - de Taire remarquer. •

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